
Toutes les photographies © Patrick Wack
Dans une approche mêlant symbolisme et documentaire, Azov Horizons explore les coulisses d’une zone géographique aujourd’hui engloutie dans la lutte violente pour le contrôle du sud de l’Ukraine par la Russie, tout en évoquant les transformations en cours dans les sociétés des deux pays, l’un sombrant dans un autoritarisme belliqueux, l’autre luttant pour sa survie.
C’est une enquête visuelle au long cours dédiée au pourtour de la mer d’Azov, lieu stratégique, autrefois partagé, aujourd’hui intégralement sous contrôle russe suite à l’invasion de l’Ukraine. Le projet documente les racines profondes et les cicatrices visibles de ce conflit majeur, loin des clichés habituels, en utilisant l’esthétique estivale pour créer une dissonance troublante avec la violence de la guerre. Entre documentaire et symbolisme, le récit confronte deux trajectoires nationales : le basculement autoritaire de la Russie et la lutte existentielle de l’Ukraine. L’auteur a privilégié l’errance façon road trip photography américaine, ce choix laissant le territoire et ses singularités dicter le récit, plutôt que de se plier à l’immédiateté d’une documentation purement journalistique. Ce travail est exposé à la Little Big Galerie de Paris et un livre est sorti chez les éditions André Frère.
« La mer d’Azov m’est apparue dans un éclat de lumière. Dans mes souvenirs de ce premier été russe, des reflets mauves chatoient sur l’eau turquoise ; les derniers baigneurs, barbotant dans l’eau peu profonde, discutent à un jet de pierre de la plage ; la fumée aromatique des barbecues emplit l’air et le tintement des verres de vodka scelle la fin d’un après-midi ensoleillé. Cette lumière unique, douce et colorée, a guidé mes premiers pas sur les rives de l’Azov, la petite sœur de la mer Noire, où je suis revenu chaque été depuis 2019. Lors de cette première rencontre, la mer d’Azov a suscité en moi l’élan romantique dont j’ai besoin pour un travail de longue haleine. Je me suis promis de photographier, année après année, les dégradés de l’horizon, si discordants avec les conceptions visuelles habituelles de ces régions, comme un fil conducteur formel qui orienterait mon exploration. Mais ce récit estival, que j’espérais rempli de lumière, est aussi la chronique d’un monde au bord de la disparition, consumé par la guerre qui allait bientôt éclater. En 2019, la région était déjà une zone de tensions intenses. Les combats faisaient rage dans le Donbass depuis cinq ans, la Crimée avait été annexée et la mer d’Azov était de facto occupée par la marine russe. Sur ces rivages paisibles, un monde vacillait au bord du précipice de l’histoire. Au moment où j’écris ces lignes, cela fait presque trois ans que l’Ukraine a perdu ses horizons d’Azov ; peu d’Ukrainiens espèrent les revoir un jour. La douceur visuelle que j’ai trouvée sur ces rives contrastait étrangement avec la montée du mal. Ce livre cherche à transmettre cette ambiguïté fondamentale : sous la plage, la fureur gronde et les obus explosifs sont prêts à briser les nations. Influencé par la tradition américaine de la photographie de route, ce projet privilégie les détours et l’errance plutôt qu’une approche journalistique, ce qui signifie que la région et ses singularités, plutôt que les événements, occupent le devant de la scène.
L’histoire se déroule à travers les images et le rythme de longs séjours annuels, qui laissent au temps le soin de révéler la complexité de l’histoire. Commençant par les images intimes d’un premier voyage sur le littoral russe en 2019, le récit nous emmène ensuite sur la côte ukrainienne à l’été 2021, notamment dans les villes de Marioupol et Berdiansk, quelques mois seulement avant que la première ne soit oblitérée par les bombes russes. Vika et Lera, les deux adolescentes s’enlaçant alors qu’elles contemplent le coucher de soleil remplissant le ciel au-dessus du port de Marioupol, sont peut-être aujourd’hui mortes ou réfugiées dans un pays étranger, certainement traumatisées, et maudissant probablement les Russes, autrefois leur peuple frère. Nous rencontrons également Artem, portant fièrement son fils Matvey, tout en regardant l’usine sidérurgique Azovstal où il travaillait autrefois, ce combinat métallurgique de l’ère soviétique construit au bord de la mer, cœur battant de l’économie locale et symbole, entre autres, du passé partagé avec l’agresseur. Quelques mois plus tard, ce complexe massif deviendrait le bastion tragique des derniers défenseurs de la ville. Ces images de Marioupol nous montrent l’angle maritime de la dévastation immuable à venir, ainsi que le bonheur et les vies qu’elle allait anéantir. Plus tard, le récit voyage vers la Crimée occupée, puis de nouveau vers le littoral russe à l’été 2022, dans un pays où règnent la propagande militariste et le déni populaire. C’est à cette soumission volontaire et à ce refus de voir et de comprendre que je pense en observant les baigneurs russes, immobiles devant des horizons sillonnés par des avions de chasse revenant d’un nouveau bombardement en Ukraine. Chez les Russes, j’ai retrouvé ce qui m’avait séduit et exaspéré pendant les onze années où j’ai vécu parmi les Chinois : une bonne humeur chaleureuse et désarmante doublée d’une indifférence troublante à l’égard de la vérité. Au cours des étés 2023 et 2024, j’ai de nouveau traversé la frontière pour photographier les régions du sud de l’Ukraine déchirées par la guerre et occupées par la Russie. D’autres rivages où la résistance face à l’horreur avait laissé place, au fil d’une année, à un sentiment d’abandon et souvent de désespoir. Les images de ce livre dirigent notre regard vers les racines et les traces visibles de cette guerre. Elles sont les coulisses d’une horreur insondable, pour nous comme pour eux, sur le sol européen. J’espère qu’elles murmureront à nos consciences européennes que ce que nous croyions acquis n’est pas immuable. De nombreux voyages sont encore à venir ; je ne peux plus imaginer un été sans l’Ukraine. » (Patrick Wack)
Exposition « Azov Horizons », Patrick Wack, jusqu’au 21 février 2026, Little Big Galerie, Paris
Livre “Azov Horizons”, Patrick Wack, éd. André Frère, 152 p., 55 €
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