Bastien Bouillon – À pied d’œuvre
© Christine Tamal/Pitchipoï Productions

« À pied d’œuvre » est un film adapté du livre autobiographique de Franck Courtès. Il s’agit de l’histoire d’un photographe de renom qui décide, du jour au lendemain, d’abandonner sa carrière bien établie pour se consacrer entièrement à sa passion de l’écriture. Mais cette quête de liberté et de sens le conduit à découvrir la précarité, les difficultés économiques et une réalité sociale trop souvent ignorée.

Pendant plus de vingt ans, Franck Courtès a été un photographe qui marchait bien. Mais peu à peu une certaine usure a fait jour et va l’amener à quitter son métier pour se consacrer à l’écriture. Il va retrouver sa liberté créative mais, en même temps, celle-ci à un prix, et c’est une dégringolade économique. Malgré un réel talent d’écriture et un succès d’estime, le manque d’argent va rapidement pointer le nez.

« j’ai cessé mon activité de photographe pour devenir écrivain. Rester écrivain a été une autre histoire. Mon premier livre m’a valu un petit succès, puis, alors même que je me sentais progresser, j’ai vu autour de moi s’émousser l’enthousiasme. »

Tout abandonner pour se consacrer à l’écriture c’est sacrifier beaucoup et les finances aussi s’émoussent vite. Il lui faut trouver du revenu pour pouvoir continuer à écrire et tout simplement vivre. Il s’inscrit sur une plateforme en ligne qui propose du travail à la demande, des petits boulots mal rémunérés, déménagement, bricolage, débarras, etc. Il va connaître cette forme moderne d’exploitation, ce monde du précaire géré par des algorithmes sans âme, où les postulants sont mis en concurrence pour décrocher un travail de misère, le moins disant l’emportant.

« Je gagne environ quinze euros pour une matinée de travail, parfois vingt avec le pourboire, parfois moins quand plusieurs manœuvres désirent la même mission et que le client fait baisser le tarif. Je n’obtiens du travail que deux ou trois fois par semaine. Certaines semaines, je postule en vain à des dizaines de travaux. Il faut jouer des coudes. Un euro de différence dans votre tarif suffit à vous faire perdre l’enchère. Quand je suis choisi, je redouble de zèle chez le client, allant jusqu’à passer l’aspirateur après mon travail, sourire et attendre dans l’entrée qu’on m’invite à entrer dans le salon, dans l’espoir d’augmenter mon pourboire. Elle me sera vite venue, la docilité du pauvre. C’est drôle ce que trois euros ont d’importance pour moi aujourd’hui. Je suis tout sourire, serviable au possible. Trois euros, je m’en décrocherais la mâchoire, cinq, c’est Noël. On comprend vite l’argent quand on n’en a plus. »

La réalisatrice Valérie Donzelli, touchée par le parcours de celui qui abandonne une vie confortable pour suivre sa passion d’écrivain et se retrouve confronté à la précarité, à la douleur et à l’incertitude, a voulu raconter cette tension entre liberté créative et réalité sociale. Le film expose bien la réalité cruelle d’un système inhumain d’ubérisation, un esclavagisme moderne, mais explore également l’expérience intérieure d’un créateur. Comment il vit sa passion, ses doutes, ses renoncements, la douleur physique et garde sa détermination malgré les embuches sur son chemin.

Son éditrice et sa famille mettent la pression, ses enfants sont loin, la vie devient survie. Le film reste fidèle à l’histoire de Franck et capte bien le ton de l’ouvrage, sa lucidité, une certaine autodérision, la simplicité du regard, sans effet superficiel et inutile. Bastien Bouillon dans le rôle principal est excellent, tout en pudeur, il incarne bien celui qui a fait le choix de payer sa liberté au prix fort. Le film a obtenu le prix du scénario à la Mostra de Venise 2025.

« Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune. »

© Francesca Mantovani/Gallimard

Entretien avec Franck Courtès

Comment tu as réagi quand tu as vu film ?

J’ai été étonné. J’étais allé sur le tournage et participé en tant que consultant au scénario, donc je connaissais à peu près le film. Là j’ai découvert des petites choses qui avaient changé, et surtout que Bastien Bouillon prenait une place extraordinaire à l’écran. Quand j’étais sur le plateau, je le voyais de loin, j’avais l’impression d’un mec qui faisait le ménage. J’ai revécu le doute que j’avais quand j’ai écrit le livre au tout début, je me disait que ça ne intéresserait personne le quotidien d’un gars qui fait ce que des millions d’autres font, a priori ce n’est pas très vendeur. Quand j’ai vu les gros plans, la manière de filmer de Valérie, la mise en scène, j’ai été ému aux larmes, ce fut une agréable surprise.

Et qu’as tu pensé de Bastien Bouillon qui tient ton rôle dans le film ?

C’est étonnant parce qu’il n’avait pas lu le livre, il ne devait pas pour rester fidèle au scénario et aux directives de la réalisatrice. J’ai vu qu’ils avaient tous les deux réussi à rendre une forme de pudeur, de délicatesse que j’ai naturellement de toute façon. C’est délicat de parler de soi dans un livre, toute personne qui écrit le sait. Il faut éviter les écueils du soliloque insupportable, de la prétention, de la fausse modestie, donc ça ne tient à pas grand-chose pour rester audible et lisible. J’avais peur de ça mais je trouve que Bastien, de manière intuitive, a complètement saisi l’esprit du personnage, en tout cas de moi de cette époque, quand j’ai fait le choix d’écrire, ce qui m’a conduit à devenir très pauvre. Ce n’est pas démonstratif, il ne se passe pas grand-chose, c’est très intérieur, donc il crée une tension à partir de ça. La difficulté que j’avais eue dans le livre qui était de créer cette tension, Bastien et Valérie y sont arrivé.

Comment as-tu participé au scénario ?

On m’a fait lire le scénario au fur et à mesure que les scènes s’écrivaient, pour que je donne mon avis sur la cohérence des parties techniques comme par exemple le fonctionnement d’une plateforme numérique ubérisée, tout le monde ne sait pas forcément comment ça marche. Aussi, comme ils avaient l’intention de prendre quelques petites libertés avec le texte, il fallait que je puisse dire si c’était crédible ou pas. On s’est très bien entendu, parce qu’avec Valérie Donzelli c’est très familial sa façon de travailler. On se réunit dans sa cuisine, elle fait des pâtes à midi pour tout le monde, après on écarte les assiettes et on travaille ensemble tous serrés sur un petit banc. Je ne sais pas comment travaillent les autres, mais c’était très simple, et donc j’ai osé dire ce que je pensais, il y a eu des échanges verbaux qui ont donné des résultats. En tout cas j’ai appris la manière dont se fait un scénario, j’ai vu comment ça fonctionnait, c’est une écriture différente et intéressante.

Est-ce que l’écriture de scénario pourrait t’intéresser ?

Pas forcément, parce qu’il me manquera toujours l’approche technique, cinématographique. Si je devais le faire, je devrais déjà commencer par le théâtre, que j’arrive à visualiser plus facilement, parce que c’est une scène avec des décors, un peu comme dans un roman finalement, Pour l’instant, je ne me sens pas capable de le faire, d’inventer une histoire et la scénariser comme adapter moi-même mes anciens livres. A chacun sa compétence, il y a des gens qui font ça depuis des décennies, qui ont une expertise. Et puis, je n’ai pas envie de réapprendre un nouveau métier, ça a déjà été miraculeux de réussir dans une deuxième carrière, alors je ne vais pas prendre le risque.

A ton avis, qu’est-ce qui était le plus difficile à adapter de ton histoire au cinéma ?

Le fait que je ne me plaignais jamais. Ca demandait beaucoup d’attention de coller à ça et de ne pas tomber dans le misérabilisme et en même temps montrer la douleur, la dureté du travail physique et le décalage qu’il y a quand un bourgeois se retrouve plongé dans cette précarité à laquelle il n’est absolument pas préparé.

Qu’est-ce que tu souhaiterais que les spectateurs du film retiennent de cette histoire ?

Que l’art en général, sa pratique, ce n’est pas tout à fait un choix, c’est vraiment un appel à quelque chose qui peut faire se dépasser, franchir des obstacles. Que rien ne peut arrêter ce désir d’art, je crois qu’il fait partie du génome humain, et c’en est une démonstration. Que même quelqu’un de 55 ans, qui a vécu toute sa vie dans le confort, le jour où il a une difficulté ou parce qu’il n’y a pas d’argent, rien n’arrête. Qu’il faut aller jusqu’au bout, refuser le compromis, choyer sa sincérité, ne pas se laisser dévaloriser ou déprimer par la grille de lecture actuelle qui est quand même extrêmement mercantile, basée sur la rentabilité des choses. Il faut y aller à fond, travailler tout le temps, et rester droit. C’est facile pour moi de dire ça aujourd’hui que le livre a reçu un bon accueil, évidemment que le jeu en valait la chandelle. Mais si le livre n’avait pas marché, je pense que ça n’aurait rien changé, j’aurais fait exactement la même chose, j’aurais continué à faire des petits boulots, sans doute moins fatigants, parce que je fatigue physiquement.

Aujourd’hui, tu as donc arrêté ce genre de boulot ?

Oui, je préviens absolument tout le monde, ce n’est pas la peine de m’appeler pour une tringle décrochée ou vider une cave, c’est fini ! Et je rassure aussi les gens qui s’inquiètent par pure empathie de mon sort, ça va mieux.

Tu as rencontré des spectateurs lors d’avant-premières, comment ont-ils réagi ?

Ce qui revient régulièrement, et c’est quand même inquiétant, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui m’avouent être dans une situation un peu similaire, mais ne pas avoir la chance d’avoir cet idéal littéraire qui pourrait les aider à s’en sortir, comme ça a été mon cas. Ils voient très bien de quoi je parle. Souvent, ils me remercient d’avoir offert une narration à cette vie des invisibles. En France aujourd’hui, il y a 10 millions de pauvres, et pas seulement celles et ceux que l’on voit dans la rue. Il y a des gens qui n’ont absolument pas l’air d’être dans la précarité qui sont dans une situation tragique, mais sans une passion artistique qui viendrait expliquer pourquoi ils en sont là. Moi, c’est cette passion de l’écriture qui me faisait comprendre mon état et probablement l’accepter. C’est autre chose quand on n’a pas le choix. Donc, en général, ce qui revient le plus dans les commentaires, c’est « Merci d’avoir parlé de moi, de mon frère, de mon fils. »

Des projets ?

Un roman qui est fini et sort à la rentrée littéraire de 2026 chez Julliard. Aussi certainement, une de mes anciennes nouvelles va être adaptée dans le prochain film de Sandrine Kiberlain. Comme mon prochain roman est terminé, je me suis remis à l’écriture d’un recueil de nouvelles sur le masculin, un thème qui m’obsède en permanence. C’est la vie d’un homme, une sorte d’Antoine Doinel des 400 coups contemporain, mais en plus trash.

Film en salle le 04 février 2026. Bande annonce.

Le livre de Franck Courtès

 

Gilles Courtinat
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