© Paul Reas

Le Centre Claude Cahun de Nantes présente « Fables of Faubus » du Britannique Paul Reas qui raconte l’histoire de la classe ouvrière britannique en six chapitres. L’œuvre se concentre sur le déclin industriel des années Thatcher et le développement d’une société consumériste et individualiste. Présenté de manière chronologique, ce travail retrace trente ans de bouleversements sociaux et économiques en Grande-Bretagne.

Le titre de cette exposition fait référence à Orval Faubus gouverneur de l’Arkansas qui en 1957 s’opposa à la scolarisation de neufs élèves noirs dans un lycée de son état jusque-là réservé aux seuls blancs malgré un arrêt de la Cour Suprême qui avait déclaré inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles. Il ordonna à la Garde nationale de l’État d’empêcher ces élèves d’accéder aux bâtiments ce qui entraînera l’intervention du président Eisenhower, qui fait placer la Garde nationale de l’Arkansas contrôle fédéral et envoya l’armée protéger les élèves noirs et faire appliquer la décision de la Cour suprême.

Paul Reas est né en 1955 dans une famille ouvrière de Bradford en Angleterre. Il quitte l’école à 15 ans et devient maçon pendant cinq ans, avant de partir étudier la photographie documentaire au Pays de Galles, en 1982. Son origine et son expérience du travail lui permettront de porter un regard lucide sur le monde ouvrier frappé par la désindustrialisation, la montée du néolibéralisme et du consumérisme triomphant, s’inscrivant dans la tradition documentaire critique britannique aux côtés de Tony Ray-Jones, Martin Parr, Chris Steele-Perkins ou Chris Killip. L’exposition retrace en six chapitres les secousses qui ont traversé le Royaume-Uni de l’ère Thatcher. Fermeture des mines et des aciéries, désyndicalisation massive, installation progressive d’un néolibéralisme à la fois brutal et attirant, promesse de liberté et dissolution des solidarités. C’est un portrait frontal de la working class anglaise, un constat brut et sans complaisance.

La série « Industry » a été réalisée en 1982 pendant que Reas étudiait au Newport College of Art and Design au Pays de Galles et se concentre principalement sur le travail des mineurs de charbon de Desmond.

« Penrhys Estate » est le nom d’un lotissement construit à l’origine pour héberger des mineurs qui finalement n’y ont jamais habité. Composé de petites maisons, le lieu servira à loger des familles jugées « à problèmes ». Reas y réalise en 1984 un travail dans ce décor aux façades identiques, théâtre de la relégation ordinaire, témoignage d’une lente dérive architecturale et humaine.

« Valleys » en 1985 prolonge et déplace ce travail. Les vallées galloises y apparaissent comme un laboratoire du passage de l’industrie lourde aux nouvelles technologies. Les sociétés informatiques y recrutent des femmes, de préférence sans expérience syndicale, pour assembler des circuits imprimés. Reas photographie les ateliers, les postes d’assemblage, les gestes, mais aussi les visages, entre espoir d’un travail et conscience d’être les rouages d’un nouveau système d’exploitation.

Avec « I Can Help » en 1988, il passe à la couleur et photographie dans les allées de centres commerciaux clinquants des banlieues des villes britanniques. Il capture les rituels absurdes de la consommation de masse tout en gardant une certaine empathie avec les personnages photographiés.

Dans « Flogging a Dead Horse » en 1993, il poursuit sa réflexion en s’intéressant à l’industrie du patrimoine, qui transforme la mémoire collective en produit marketing. Les musées industriels thématiques offrent un nouveau sentiment d’appartenance et d’identité. Le passé recréé par ces attractions touristiques invente une version fictive et romantique du passé, les reconstitutions y apparaissant comme autant de fables rassurantes masquant les fractures bien réelles de la société britannique.

Enfin, avec « From a Distance » (2012), Paul Reas se rend à Londres pour documenter l’essor du développement immobilier et les effets dévastateurs de la gentrification. Au sein des quartiers d’Elephant et de Castle, à travers des scènes de rue prises sur le vif, il capte les dissonances entre architecture spéculative, populations marginalisées et promesses de renouveau urbain.

« En revoyant mon travail sur la durée, je m’aperçois que tous les éléments qui nous ont menés au Brexit étaient là. Il y a eu la désindustrialisation, le chômage de masse, la façon dont les classes populaires ont été écartées de la politique, puis les populistes et les nationalistes qui se sont engouffrés dedans. Ma propre culture populaire a été marginalisée. » (Paul Reas)

« Fable of Faubus » Paul Reas, Centre Claude Cahun, Nantes, Jusqu’au 22 mars 2026

 

Gilles Courtinat
Si cet article vous a intéressé... Faites un don !