Omaha beach 06/06/44 image du pool photo diffusée par Associated Press. © Robert Capa/ICP/Magnum Photos

En 1947, quand il publie son autobiographie « Slightly Out of Focus » (« Juste un peu flou »), Robert Capa est déjà un photographe célèbre considéré comme « le plus grand photographe de guerre du monde ». Il livre dans son ouvrage un témoignage à hauteur d’homme sur ses années de guerre, de l’Espagne à la Normandie, avec une lucidité ironique qui déjoue toute tentation d’héroïsme. Il y raconte notamment ce qu’il a vécu à l’aube du 06 juin 1944 quand il accompagne les boys à l’assaut des plages normandes.

On connait les images réalisées par Robert Capa lors du débarquement allié à Omaha Beach. Silhouettes courbées sous la mitraille, pataugeant dans l’eau froide, photos floues, granuleuses, presque abstraites mais qui deviendront mondialement célèbres. Dans son livre, Capa a raconté les soldats malades avant l’assaut, l’eau glacée, le feu de l’ennemi, la peur qui saisit les hommes.

Son récit est sans fioriture, l’écriture simple et le ton, entre gravité et dérision, à la limite du désinvolte. Le courage n’y est jamais spectaculaire, il est fragile, presque involontaire, se dissout dans la matérialité des corps et la férocité de la situation. Exposé et vulnérable, Capa a partagé le destin souvent tragique de ceux qu’il photographiait. Cette proximité donne à son récit une intensité particulière qui dépasse le simple témoignage historique. Extrait de son témoignage où il raconte cette fameuse journée.

« Notre petit déjeuner d’avant-invasion fut servi à 03h00 du matin. Les garçons du mess de l’U.S.S. Chase portaient des vestes blanches impeccables et servaient des pancakes, des saucisses, des œufs et du café avec un zèle et une politesse inhabituels. Mais les estomacs d’avant-invasion étaient préoccupés, et la plus grande partie de ce noble effort resta dans les assiettes. À 04h00, nous fûmes rassemblés sur le pont découvert. Les barges d’invasion se balançaient aux grues, prêtes à être descendues. En attendant le premier rayon de lumière, les deux mille hommes se tenaient dans un silence parfait ; quoi qu’ils aient pensé, c’était une sorte de prière. Moi aussi, je me tenais très tranquille. Je pensais un peu à tout : aux champs verts, aux nuages roses, aux moutons en train de paître, à tous les bons moments, et beaucoup à obtenir les meilleures photos de la journée. Aucun de nous n’était impatient, et cela ne nous aurait pas dérangés de rester très longtemps dans l’obscurité. Mais le soleil n’avait aucun moyen de savoir que ce jour était différent de tous les autres, et il se leva selon son horaire habituel. Les hommes de la première vague trébuchèrent dans leurs barges et, comme sur des ascenseurs à mouvement lent, nous descendîmes vers la mer. La mer était agitée et nous étions mouillés avant que notre barge ne s’éloigne du navire-mère. Il était déjà clair que le général Eisenhower ne conduirait pas ses hommes à travers la Manche avec les pieds secs ni avec rien d’autre de sec. En un rien de temps, les hommes commencèrent à vomir. Mais l’invasion était prévoyante autant que soigneusement préparée, et de petits sacs en papier avaient été fournis à cet effet. Bientôt, les vomissements atteignirent un nouveau niveau. J’avais l’idée que cela se développerait comme le D-Day par excellence. La côte de Normandie était encore à des kilomètres lorsque les premières indubitables détonations atteignirent nos oreilles attentives. Nous nous baissâmes dans l’eau souillée de vomi au fond de la barge et cessâmes d’observer le littoral qui approchait. La première barge vide, qui avait déjà débarqué ses troupes sur la plage, nous dépassa en route vers le Chase, et le maître d’équipage noir nous adressa un large sourire et le signe V. Il faisait désormais assez clair pour commencer à prendre des photos, et je sortis mon premier appareil Contax de son étui imperméable en toile huilée. Le fond plat de notre barge toucha la terre de France. Le maître d’équipage abaissa la rampe d’acier de la barge, et là, entre les formes grotesques des obstacles d’acier dressés hors de l’eau, se trouvait une mince ligne de terre couverte de fumée, notre Europe, la plage « Easy Red ». Ma belle France avait l’air sordide et peu engageante, et une mitrailleuse allemande, crachant des balles autour de la barge, gâcha pleinement mon retour. Les hommes de ma barge avancèrent dans l’eau. Jusqu’à la taille, fusils prêts à tirer, avec les obstacles d’invasion et la plage fumante en arrière-plan, c’était suffisant pour le photographe. Je fis une pause un instant sur la passerelle pour prendre ma première vraie photo de l’invasion. Le maître d’équipage, qui était, de façon compréhensible, pressé de déguerpir de là, prit mon attitude de prise de vue pour une hésitation explicable et m’aida à me décider d’un coup de pied bien ajusté dans le derrière.

L’eau était froide, et la plage encore à plus d’une centaine de mètres. Les balles creusaient des trous dans l’eau autour de moi, et je me dirigeai vers le plus proche obstacle d’acier. Un soldat y arriva au même moment, et pendant quelques minutes nous partageâmes cet abri. Il retira la protection imperméable de son fusil et commença à tirer, sans beaucoup viser, vers la plage cachée par la fumée. Le bruit de son fusil lui donna assez de courage pour avancer et il me laissa la place. Il me sembla plus grand alors, et je me sentis assez en sécurité pour prendre des photos des autres gars qui se cachaient exactement comme moi. Il était encore très tôt et très sombre pour de bonnes photos, mais l’eau et le ciel gris rendaient très réalistes les petits hommes, qui se cachaient sous les constructions surréalistes très efficaces des stratèges anti-invasion d’Hitler. Je terminai mes photos, et la mer était froide dans mon pantalon. À contrecœur, j’essayai de quitter mon poteau d’acier, mais les balles me repoussaient chaque fois. À cinquante mètres devant moi, un de nos chars amphibies à moitié brûlé dépassait de l’eau et m’offrait mon prochain abri. J’évaluai la situation. Il y avait peu d’avenir pour l’élégant imperméable lourd sur mon bras. Je le laissai tomber et me dirigeai vers le char. Entre des corps flottants, je l’atteignis, fis une pause pour quelques photos supplémentaires, et rassemblai mon courage pour le dernier bond vers la plage.

À présent les Allemands jouaient de tous leurs instruments, et je ne pouvais trouver aucun trou entre les obus et les balles qui bloquaient les vingt-cinq derniers mètres jusqu’à la plage. Je restai simplement derrière mon char, répétant une petite phrase datant de la guerre civile espagnole : « Es una cosa muy seria. »  « C’est une chose très sérieuse. » La marée montait et maintenant l’eau atteignait la lettre d’adieu à ma famille dans la poche de ma poitrine. Derrière la couverture humaine formée par les deux derniers gars, j’ai atteint la plage. Je me jetai à plat ventre et mes lèvres touchèrent la terre de France. Je n’avais aucun désir de l’embrasser. Le fritz avait encore beaucoup de munitions, et je souhaitais ardemment pouvoir être sous terre maintenant et au-dessus plus tard. Les chances du contraire devenaient de plus en plus fortes. Je tournai la tête de côté et me retrouvai nez à nez avec un lieutenant de notre partie de poker de la veille au soir. Il me demanda si je savais ce qu’il voyait. Je lui dis non et que je ne pensais pas qu’il puisse voir grand-chose au-delà de ma tête. « Je vais te dire ce que je vois, » chuchota-t-il. « Je vois ma mère sur le perron, agitant ma police d’assurance. » Saint-Laurent-sur-Mer avait dû être, à une époque, une station balnéaire terne et bon marché pour des instituteurs français en vacances. Maintenant, le 06 juin 1944, c’était la plage la plus laide du monde entier. Épuisés par l’eau et par la peur, nous restions couchés à plat ventre sur une petite bande de sable mouillé entre la mer et les barbelés. L’inclinaison de la plage nous donnait une certaine protection, tant que nous restions à plat, contre les balles de mitrailleuses et de fusils, mais la marée nous poussait contre les barbelés, où les armes à feu profitaient de l’ouverture de la chasse. Je rampai jusqu’à mon ami Larry, l’aumônier irlandais du régiment, qui jurait mieux que n’importe qui. Il grogna : « Espèce de demi-Français ! Si ça ne te plaisait pas ici, pourquoi diable es-tu revenu ? » Ainsi réconforté par la religion, je sortis mon second Contax et commençai à photographier sans lever la tête. Vue des airs, « Easy Red » devait ressembler à une boîte de sardines ouverte. Photographiant depuis le coté de la boite, le premier plan de mes photos était rempli de bottes mouillées et de visages verts. Par dessus des bottes et des visages, mes cadres étaient remplis de fumée d’éclats d’obus, des chars brûlés et des barges en train de couler formaient mon arrière-plan. Larry avait une cigarette sèche. Je glissai la main dans ma poche arrière pour en sortir ma flasque en argent et la lui offris. Il pencha la tête de côté et prit une gorgée du coin de la bouche. Avant de me rendre le flacon, il le donna à mon autre camarade, le médecin juif, qui imita très habilement la technique de Larry. Le coin de ma bouche me fut également suffisant. L’obus suivant tomba entre les barbelés et la mer, et chaque éclat trouva un corps d’homme. Le prêtre irlandais et le médecin juif furent les premiers à se lever sur la plage. Je pris la photo. L’obus suivant tomba encore plus près. Je n’osais pas quitter des yeux le viseur de mon Contax et je déclenchai frénétiquement image après image. Une demi-minute plus tard, mon appareil s’enraya, ma pellicule était terminée. Je cherchai dans mon sac un nouveau rouleau, et mes mains mouillées et tremblantes gâchèrent la pellicule avant que je puisse l’insérer dans l’appareil. »

Le livre en français

 

 

 

Gilles Courtinat
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