Courtesy Dominique Aubert

Si la fondation de l’agence Magnum date officiellement de 1947, l’idée de regrouper des photographes pour défendre leurs intérêts était déjà le fruit d’une réflexion portée par Robert Capa près d’une décennie plus tôt. Celui-ci, une fois l’agence crée, se révélera être, en plus du grand photographe que l’on connait, un véritable meneur et chef d’entreprise…à sa manière.

En 1934, Robert Capa avait fait un reportage à la Bourse de Paris qui ne se vendait pas. Et puis, un jour, il apprend que ses photos ont finalement été publiées dans l’Illustrierter Beobachter, le magazine du parti nazi à Munich. Révolté que ses images aient été utilisées pour faire la propagande antisémite, lui apparait alors l’idée de créer une structure qui appartienne aux photographes, où ceux-ci auraient le contrôle de leurs archives et de ce que l’on fait avec leurs photos. Avant que l’idée ne prenne forme, Capa sera allé en 1936 photographier la guerre civile espagnole avec sa compagne Gerda Taro, qui y perdra la vie, et il aura ensuite fait ses fameuses photos du débarquement à Omaha beach en juin 1944.

Si l’idée était en germe depuis longtemps, c’est la rencontre avec Maria Eisner, William et Rita Vandivert qui va amener à la création de Magnum le 22 mai 1947 à New York. Les principes de fonctionnement peuvent paraître évidents aujourd’hui, mais, à l’époque, c’est une approche tout à fait inédite et radicale du photojournalisme. Tout d’abord, ce sera une structure  gérée par et pour les photographes, gardant 40% des sommes payées par les clients sur les contrats qu’elle trouvera elle-même. Bien que ces sommes serviront à d’abord payer les frais de fonctionnement, les photographes pourront emprunter de cet argent pour financer leurs reportages. Les fondateurs se répartiront la planète pour ne pas être en concurrence, sauf Capa qui aura le droit d’aller où bon lui semblera. L’entreprise conservera les négatifs, ce qui permettra les reventes et interdira le recadrage des photos sans l’accord de leur auteur dont le nom sera mentionné au dos des tirages accompagné de celui de Magnum.

Chaque photographe recevra un relevé des comptes mensuel et aura un contrat valable un an renouvelable par tacite reconduction. Pour le choix du nom, l’histoire en attribue la paternité à Capa, grand amateur de champagne, qui voyait là une évocation festive et de grandeur. Les membres fondateurs, outre Robert Capa, sont Henri Cartier-Bresson, David Seymour dit Chim, George Rodger, William Vandivert et Maria Eisner qui sera responsable du bureau à Paris. Rita Vandivert présidera et dirigera le bureau de New York. William et Rita quitteront l’aventure en 1948.

C’est à la demande de Capa, qu’il avait rencontré à Naples en 1943 pendant la campagne d’Italie, que le Britannique George Rodger rejoint l’agence dès sa création. Ce dernier racontera :

« Vous savez, il fallait prendre Bob Capa comme il était et en tirer le meilleur parti. Il était un étrange mélange de bonté de cœur et d’égoïsme extrême et on ne savait jamais de quel côté il allait pencher. Même s’il était cynique, Capa avait l’esprit clair. Cependant, il avait besoin du soutien de ses amis pour que ses idées prennent forme. Notre relation était si simple qu’il ne ressentait pas le besoin de jouer les provocateurs avec moi. Capa n’était pas du tout le personnage flamboyant que divers biographes ont fait de lui. Il était serviable, raisonnable, très calme et terriblement perspicace. Capa était le moteur. Nous étions les roues. »

Henri Cartier-Bresson ajoutait :

« Sans Capa, Magnum n’aurait pas existé. Il avait cette conviction farouche que les photographes devaient être maîtres de leurs images, maîtres de leur destin. Il répétait sans cesse que nous devions être libres, libres de choisir nos sujets, libres de vendre nos photos comme nous l’entendions, libres de refuser la censure. C’était cela, l’esprit de Magnum, et c’était l’esprit de Capa. Chim était pessimiste et Capa optimiste, moi un paquet de nerfs. On s’entendait extrêmement bien. Capa était le vif-argent, la séduction, le charmeur. Nous étions des aventuriers, mais aventuriers avec une éthique. Ce qui nous importait, c’était d’être vivants, d’être présents. »

Bien qu’il n’ait pas toujours les poches bien remplies, Capa mène grand train, vit dans des hôtels, invite à des dîners où il glisse à ses interlocuteurs : « Tiens, il y a un reportage pour toi ». Ou bien, il joue aux cartes avec le propriétaire d’un journal et arrive à décrocher des commandes pour lui et ses camarades. C’était le patron, un véritable homme d’affaires bien que parfois un peu roublard sur les bords. Par exemple quand Cartier-Bresson lui dit qu’il voudrait s’acheter une moto avec l’argent qu’il a gagné, Capa répond qu’il n’y en a plus, qu’il a tout dépensé et que c’est pratiquement la faillite, mais il rajoute « Prends ton Leica, j’ai six ou sept idées. » Bien que très contrarié, Cartier-Bresson accepte de l’écouter. « Il y avait cinq ou six idées qui ne valaient rien, une excellente et la dernière était formidable. Puis je suis parti, voilà. » Cartier-Bresson rajoute :

« Capa n’était pas un tendre. Maria faisait marcher le bureau de Paris, mais ne voulait pas rester à Paris. Elle voulait épouser un médecin à New York. Il l’a fiché à la porte carrément. Non, ce n’était pas un tendre. Enfin, il avait mille qualités de gentillesse, de bonté, mais ce n’était pas un tendre. Je l’ai vu donner des coups de pied dans le derrière à certains photographes qui l’agaçaient. Et tout ça avec une gentillesse, une élégance. Personne ne lui en voulait. »

Partie de poker dans le studio de Philippe Halsman, New York, années 50, Robert Capa en chemise blanche et cravate, en face de lui son frère Cornell. Courtesy Halsman Archives

« C’était Capa le patron » écrit Inge Morath « d’abord parce qu’il cherchait constamment des sujets de reprotage pour tous les photographes de Magnum. Mais tout autant parce que son expérience, sa générosité, ses relations, son agressivité et l’idée qu’il se faisait de Magnum nous stimulaient. »

Un patron d’un genre un peu particulier quand même sur le plan gestion car il rattrapa plus d’une situation financièrement délicate grâce à une main heureuse au poker ou pour avoir misé sur le bon cheval aux courses.

elon Chim « Capa n’était pas seulement un collègue ou l’un des fondateurs de Magnum. Il était l’âme même de cette maison. Sa générosité était sans limites : il accueillait chaque nouveau photographe comme un petit frère, le soutenait, l’encourageait, le poussait à croire en lui-même. Capa avait ce don extraordinaire de faire confiance aux autres plus qu’à lui-même. Il disait souvent que la photographie n’était qu’un prétexte pour rencontrer les hommes, pour les comprendre. C’est cela qui faisait de lui un photographe unique : sa profonde humanité, son désir sincère de se rapprocher des autres, même lorsque les balles sifflaient. Capa était notre grand frère. Il nous rassemblait, nous poussait, nous encourageait. Magnum est née de cette générosité. Il voulait une maison où les photographes pourraient être indépendants, mais jamais seuls. Sa capacité à unir les gens, à créer une famille autour de lui, a façonné Magnum plus que n’importe quelle règle écrite. »

Capa, souhaitant élargir le groupe, invitera des photographes, comme Werner Bischof, Ernst Haas, Dennis Stock, Eve Arnold, Burt Glinn, Elliott Erwitt, Erich Hartmann, Erich Lessing, Inge Morath ou Marc Riboud, à rejoindre l’agence avant qu’un système de cooptation ne soit mis en place après sa disparition. Il contactera aussi Robert Doisneau, mais celui-ci refusera disant « Sorti de Montrouge, je suis perdu ». Dès le début des années 50, il souhaitait que les photographes fassent aussi du film, mais son idée ne rencontrera pas l’adhésion qu’il aurait espérée. Marc Riboud à propos de Magnum:

« Pour accéder à Magnum, y entrer, c’était Capa le sésame. Henri Cartier-Bresson pouvait peut-être un peu aider, mais c’est Capa qui tenait la clé. Cartier-Bresson me disait « Surtout ne suis pas les conseils de Chim. » Celui-ci me disait « Surtout ne suis pas les conseils de Capa. » Et Capa me disait « Surtout ne suis pas les conseils d’Henri. » Très perplexe, je me suis adressé à Georges Rodger qui faisait figure de sage. Il m’a dit « N’écoute personne, mais écoute-moi bien. Magnum est une famille. » J’ai tout de suite compris que c’était une famille faite de fortes personnalités, différentes, et qu’il fallait que toutes ces personnalités vivent ensemble. Et quelquefois, c’était pas toujours très huilé. Capa avait, toute évidence, une très forte personnalité et il n’avait jamais beaucoup de temps. J’avais toujours l’impression qu’il était debout, debout à un bar, debout pour partir, debout pour prendre un taxi, debout pour discuter le coup. Et il marchait, il faisait les 100 pas à travers le bureau de Magnum en dictant une lettre. On avait l’impression qu’il partait toujours pour jouer aux courses ou partir à Saint-Moritz ou à New York. Pour moi, qui arrivais de Lyon, timide, il faisait par certains côtés figure de play-boy, de coureur de filles. Et puis on s’apercevait que cette image, il la cultivait alors qu’il était tout à fait autre chose. Il était très sentimental, dans le sens qu’il aimait les femmes, que les femmes l’aimaient, le lui rendaient bien, mais il aimait les gens, il aimait les photographes, il aimait ceux de Magnum. Quand on avait un problème et qu’on allait le voir, je me souviens très bien qu’il l’écoutait avec générosité, qu’il n’envoyait pas du tout balader. On sentait très bien que la conclusion lui appartenait. Au moment des pires crises ou problèmes de Magnum, il emportait toujours à la fin par l’humour et par une espèce de marche en avant, plutôt faire les choses plutôt que de regarder en arrière. »

Capa continuera à porter cette casquette de leader jusqu’en janvier 1953 où, fatigué de ce rôle, souffrant de problèmes de dos l’obligeant à porter un corset et désireux de se remettre complètement à la photographie, il passera la main de la présidence de Magnum à John Morris, celui là même qui avait réceptionné ses photos faits lors du débarquement en Normandie le 06 juin 1944 alors qu’il était photo-éditeur au bureau de Life à Londres. En 1954, alors qu’il est au Japon pour une exposition, Capa est missionné par le magazine Life pour couvrir la guerre d’Indochine. Il suivra l’armée française jusqu’au jour fatal du 25 mai 1954 où il marchera sur une mine au Vietnam et perdra la vie. Malgré sa disparition, sa présence et son influence resteront longtemps présentes chez Magnum qu’il aura profondément marqué par son charisme et sa générosité.

« Ce qui m’a le plus marqué chez Capa, c’était sa liberté. Il disait que Magnum devait être un lieu où l’on pouvait tenter, expérimenter, échouer même, mais en restant fidèles à nous-mêmes. Il encourageait les jeunes photographes à prendre des risques, à ne pas s’enfermer dans une formule. Cette liberté créative demeure le fondement de l’agence. » (Elliott Erwitt)

Annonce dans la presse de la mort de Capa.

A écouter, le seul enregistrement connu de la voix de Robert Capa, 20 octobre 1947 (en anglais)

 

Gilles Courtinat
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