Jour de foire à Weichang, dans l’ancienne province de Jehol, découverte de la lanterne magique, Mandchoukouo, 1934 © Succession Ella Maillart/Photo Elysée, Lausanne

Voyageuse, photographe, sportive, journaliste et écrivaine, la suissesse Ella Maillart a parcouru l’Asie à de nombreuses reprises. Photo Elysée à Lausanne, qui conserve ses archives photographiques composées de plusieurs milliers d’images, rend hommage à cette femme hors du commun.

À travers les quatre grands voyages qu’elle entreprit dans les années 1930, l’exposition met en lumière le dialogue entre les images et les textes, et explore le rôle de ce patrimoine photographique dans la constitution et la préservation de la mémoire du monde.

« Celle que je veux dire, c’est une femme bottée de mouton, gantée de moufles, le teint cuit par l’altitude ou le vent du désert, qui explore des régions inaccessibles avec des Chinois, des Tibétains, des Russes ou des Anglais dont elle reprise les chaussettes, panse les plaies et avec qui elle dort en pleine innocence sous les étoiles, qui écrit enfin  « Je sens que Paris n’est rien, ni la France, ni l’Europe, ni les Blancs. Une seule chose compte, c’est l’engrenage magnifique qui s’appelle le monde. »  Et, cette femme-là, c’est Ella Maillart. » (Paul Morand, 1937)

Entre 1930 et 1939, Ella Maillart explore le continent asiatique guidée par une curiosité et un courage exceptionnels. A l’instar d’une Alexandra David-Néil, elle veut apprendre les pays, les peuples que n’avait pas encore été touchés par la civilisation occidentale. Elle parcourt l’Union Soviétique, la Chine, l’Afghanistan et l’Iran, observant la soviétisation de l’Asie centrale, la transformation de la Chine après la chute du régime impérial, et la naissance du Mandchoukouo, état situé en Mandchourie et contrôlé par le Japon. Elle documente ses périples par des écrits et des centaines de photographies qu’elle annote avec précision une fois revenue en Suisse. Née en 1903 à Genève, au sein d’une famille aisée, elle se découvre très jeune une passion pour la lecture et, en particulier, pour les livres de voyage. D’une santé fragile, elle s’adonne à plusieurs activités sportives dès son plus jeune âge. Elle s’initie à la voile et en hiver, elle se consacre au ski et au hockey.

Ella Maillart portera d’ailleurs les couleurs de la Suisse lors de plusieurs championnats du monde de ski entre 1931 et 1934 et participe aux Jeux olympiques de Paris en 1924. En 1930, elle entreprend un premier voyage en Union soviétique pour se confronter à d’autres modes de vie. Elle séjourne durant près de six mois à Moscou et explore le Caucase. En 1932, elle parcourt le Turkestan russe où elle gravit des sommets depuis lesquels elle contemple la Chine pour la première fois. En 1934, elle est envoyée en Mandchourie comme journaliste par Le Petit Parisien. Dans cette région au nord-est de la Chine, Maillart découvre le Mandchoukouo, état fantoche mis en place et contrôlé par le Japon. « Russie, Chine et Japon tour à tour, veulent à tout prix se gagner l’amitié des Mongols, raisonnant de la manière suivante: Si ces nomades ne sont pas avec moi, ils seront contre moi, car ils ne sont pas assez forts ou unis pour être neutres. » (Article d’Ella Maillart, Journal de Genève, 2 septembre 1935)

En 1935, elle retrouve l’écrivain et également agent de l’espionnage britannique Peter Fleming à Pékin. Ils décident de partir ensemble pour le Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine interdite aux étrangers, ou sévit une guerre civile depuis plusieurs années. Pendant sept mois, le duo parcoure plus de 6000 kilomètres, de Pékin jusqu’à l’Inde. Sur ce périple, chacun publiera un livre, Fleming Courrier de Tartarie et Ella Maillart Oasis interdites. En 1937, elle traverse l’Inde, l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie pour faire des reportages, puis en 1939, au volant d’une Ford et en compagnie de l’écrivaine suisse Anne-Marie Schwarzenbach, Ella Maillart emprunte un nouvel itinéraire qui la conduit à Kaboul. A l’annonce de la Seconde Guerre mondiale, elle s’installe en Inde, où elle réside jusqu’à la fin du conflit. Elle revient s’installer en Suisse en 1945, poursuit une carrière de journaliste, conférencière et guide de voyages. Elle s’éteint en 1997 à l’âge de 94 ans.

« Tout me surprend: les étroites rues pavées, coudées en labyrinthes, le nombre de femmes voilées, silhouettes de cercueils dressés, avec le contour raide et monolithique du parandja (manteau de sortie). Sur les têtes, un paquet ou une corbeille en équilibre. Cela n’a aucun sens de parler de voile : c’est treillis qu’il faudrait dire, tant est rigide et sombre cette toile en crin de cheval qui leur blesse le bout du nez, qu’elles pincent entre leurs lèvres lorsqu’elles se penchent pour apprécier la qualité du riz qu’on leur offre, le regard pouvant seulement filtrer lorsque le tchédra est perpendiculaire devant les yeux. A l’endroit de la bouche un rond mouillé reste marqué lorsqu’elle se redressent; les nuages de poussière ambiante viennent vite le poudrer. Usés, les tchédras sont roux et crevés, comme mangés des mites… La plupart des femmes ont des robes courtes, des bas et des souliers manufacturés. En voici trois, tas mauves et gris accroupis sur le plateau d’une carriole, harem qui déménage sans doute; en veston, coiffé du calot brodé, accroupi sur le dos du cheval, les pieds sur les brancards, est-ce le mari? L’ arba, le véhicule indigène, me plaît beaucoup avec ses immenses rayons; il n’a que deux grandes roues, de plus de deux mètres de haut, pratiques pour rouler dans la boue ou le sable profond ; elles ne sont pas cerclées de fer, mais d’énormes clous à têtes rondes les garnissent, étincelant au soleil et laissant dans la glaise humide une curieuse empreinte de crémaillère. Les brancards sont si haut placés que je crains toujours qu’ils ne basculent et soulèvent le cheval! » (Tachkent et Samarcande, article d’Ella Maillart, La Revue de Paris, 15 mars 1934)

Exposition « Ella Maillart. Récits photographiques » Photo Elysée, Lausanne jusqu’au 1er novembre 2026

 

Gilles Courtinat
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