Extrait du film Militantropos

Bien reçu en Ukraine, présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes en juin 2025 et en avant-première à Paris fin 2025, Rennes et Villeneuve d’Ascq en février 2026, Militantropos devrait être bientôt en salle en France. A ne pas manquer pour toute personne qui s’intéresse au cœur de l’humain.

Affiche du film lors de sa présentation au festival du documentaire de Cannes 2025

Militantropos, un documentaire réalisé par un trio ukrainien, Yelizaveta Smith, Simon Mozgovyi et Alina Gorlova. Yelizaveta et Alina se sont rencontrées à l’Université nationale de théâtre, de cinéma et de télévision Ivan Karpenko-Kary de Kyiv et ont fondé leur propre structure, pour agir en indépendance dès la fin de leurs études en 2012. Simon a rejoint le duo en 2013. Un trio intégral puisque l’ensemble des opérations, scénario, réalisation et montage, est assuré par ces trois personnes qui ont enregistré des séquences de 2020 à juin 2024.

Présente à Villeneuve d’Ascq à la mi-février pour présenter Militantropos, qui a notamment eu le soutien de la région Nouvelle-Aquitaine, d’ARTE, du Ministère autrichien des arts et de la culture et du Göteborg Film Fund, Alina Gorlova détaille la genèse du documentaire, comment la révolution a changé leur perspective cinématographique :

« C’est Maidan qui nous a formé. Avant 2013, nous ne pensions pas vraiment faire du cinéma. Ce sont les événements de Maidan qui nous ont poussé à faire du cinéma. Ils nous ont plongé dans la réalité des choses. C’est à ce moment que j’ai décidé de ne pas partir parce que juste avant ce mouvement, je prévoyais de partir vivre ailleurs. Je n’ai pas filmé en 2013. Les autres ont commencé à filmer et le résultat de ces pratiques est visible aujourd’hui avec cette façon de voir et filmer les choses. Nous avons filmé plusieurs sujets, les sujets sociaux, la guerre bien sûr. Dans l’équipe, nous étions interchangeables d’un film à l’autre. Nous échangions nos places, tantôt monteur, réalisateur ou scénariste. Et nous nous formions mutuellement. »

La jeune scénariste – Alina Gorlova a  33 ans –  a déjà plusieurs documentaires à son actif, notamment un film de 102 minutes qui engage une réflexion sur plusieurs guerres, la révolution civile armée en Syrie et la rébellion dans le Donbass, « This Rain Will Never Stop », sorti en 2020. Ce film a remporté le prix du Festival international du film documentaire d’Amsterdam en novembre 2020. Antérieurement, « Invisible Battalion » sorti en 2017 et co-réalisé avec deux autres réalisatrices, Iryna Tsilyk et Svitlana Lishchynska, a débuté par des recherches et la documentation de la participation des femmes ukrainiennes à la guerre contre l’armée d’occupation russe. De ces recherches sortiront d’ailleurs deux documentaires relatifs à la place des femmes dans les combats : « The Invisible Battalion » et « There are no obvious manifestations » en 2018.  Comment ces réalisations l’ont-elles préparé à Militantropos, que Jacques Lemière, sociologue, anthropologue et responsable pour l’art du cinéma à CitéPhilo à Lille, définit comme « un exercice de dignité cinématographique par rapport au défi qu’il se donne par son sujet » ?

Alina Gorlova explique :

« Ces deux films m’ont permis de m’adapter aux sujets durs qui ont été filmés à partir de 2022 et ils m’ont permis de comprendre la nature de la guerre. Je n’étais pas prête à ce niveau de cruauté et cette quantité de crimes de guerre à laquelle il a fallu faire face. Nous sommes partis dès la libération de la région de Kyiv pour visiter les lieux libérés et nous avons été profondément choqués par ce que nous avons vu dans ces zones. Les deux expériences précédentes m’ont permis d’essayer de prendre des distances avec la réalité qui m’entourait et trouver du sens dans les événements. »

« … c’est presque magique cette coexistence des horreurs

de la guerre avec les choses magnifiques. »

Elena Gorlova a placé la distance au cœur de son documentaire. Elle souligne :

« A ce sujet, il y a eu une transformation entre le début et la fin du film. Au début, ce n’est pas que nous avions peur de nous approcher des gens, nous étions gênés, nous ne voulions pas leur faire du mal avec cette absence de distance. Nous essayions de ne pas trop nous approcher pour ne pas déranger. ». Dans les premières minutes de Militantropos, cette notion de distance est mise en exergue avec une scène très particulière où quatre reporters occidentaux, protégés de leur gilet-pare-balles siglé PRESS et de leur casque, tels une horde de hyènes sur un pauvre lapin, mitraillent une vieille dame avec deux sacs plastique qui contiennent les seules affaires qu’elle peut porter, sidérée par un mois d’occupation russe. Filmée de loin, cette scène est gênante quand on est du métier. Visiblement, ces quatre reporters européens ne sont nullement gênés d’être sous le nez de cette femme âgée. Ce qui a surtout frappé Alina Gorlova, c’est qu’une fois remontés dans le bus PRESS qui les avait amenés à Bucha, lieu d’une multitude de crimes de guerre russes, « ils se racontaient des blagues, riaient ; ils étaient déjà passés à autre chose ; la guerre est une habitude pour eux ». Et ajoute, dépitée, « peut-être ont-ils oublié cette vieille dame ».

La réalisatrice explique qu’avec le temps, cette distance au sujet a commencé à diminuer, que naissait le besoin de mieux voir les gens, les corps, les yeux, les visages, « être plus près de l’humain pour avoir plus de chaleur ». La scène où deux fillettes mangent des fraises, scène qui est filmée un an après le début de l’invasion massive, est révélatrice de l’envie de la réalisatrice « de montrer la beauté de ce pays » qui précise : « Pour nous, c’est important de montrer cela. Il faut dire ouvertement que c’est un génocide. Quand on vit longtemps dans un pays en guerre, c’est important de continuer à voir la beauté, important pour tenir(…) Il ne faut pas oublier que les choses magnifiques continuent d’exister, c’est très important, c’est presque magique cette coexistence des horreurs de la guerre avec les choses magnifiques. » Important également de regarder cette beauté car Militantropos n’est pas un documentaire de guerre – tel A 2000 mètres d’Andriivka ou Vingt jours à Marioupol, deux films de Mstyslav Chernov – ou un film sur la guerre, mais tout de même quelque chose qui nous immerge dans ce que quelqu’un peut ressentir de l’état de guerre.

« Nous avons la tradition d’un certain cinéma poétique en Ukraine. C’est visible dans ce film » détaille la réalisatrice pour qui l’immersion est essentielle. Elle veut créer une expérience sensorielle, visuelle et sonore – le travail sur le son est exceptionnel, que ce soit le calme apparent d’un champ de céréales qui frémit sous le vent ou l’étouffé vrombissement bourdonnant d’un drone – afin de, non pas transmettre des informations, mais plutôt faire ressentir. Quand on fait remarquer à Alina Gorlova que le rapport à la terre est très présent dans Militantropos, elle répond que « La terre a beaucoup de place dans ce film, on y voit l’importance de la terre pour les villageois qui la travaillent mais également pour les soldats qui doivent presque rogner cette terre pour rentrer dedans pour qu’elle les protège, pour pouvoir survivre, pour un corps-à-corps avec la terre. ».

Le documentaire a pris forme petit à petit. « Nous ne savions pas vraiment dès le premier jour ce que nous voulions dire. Nous voulions en premier lieu donner notre regard sur la guerre, ne pas faire comme les autres cinéastes qui documentaient la guerre depuis 2013, ne pas laisser quelqu’un d’autre de l’extérieur faire cela à notre place. Il faut savoir que nous avons ce traumatisme post-colonial soviétique dans lequel on raconte à notre place qui nous sommes, comment nous sommes. Au début de l’invasion massive, nous ne savions pas comment cela allait se développer, que nous allions disparaître et que quelqu’un d’autre va raconter cette histoire à notre place et pas forcément présenter la réalité. C’était donc très important pour nous de montrer comment nous avons vécu cela, comment nous avons vu cela. Nous avions peur que la Russie continue de pousser son narratif sur nos régions, nos villes, notre peuple. » développe la scénariste.

Un quatrième co-scénariste, Maksym Nakonechnyi, producteur d’un précédent film d’Alina Gorlova, The rain will never stop (prix du meilleur documentaire au 66e Festival international du film de Cork en Irlande en 2021) a trouvé le nom du documentaire, en créant un néologisme en associant le miles, « soldat » en latin, et l’anthropos, « humain » en grec ancien, à même de traduire l’idée du documentaire que toute guerre suppose et produit un nouveau mode d’humanité. Le quatuor a d’ailleurs récidivé en 2025 avec un documentaire en trois parties d’1h10 chacune, The Days I Would Like To Forget. Cette trilogie observe comment la guerre modifie les humains et l’espace, comment elle affecte le monde. Un passage étudié de la progression de l’individuel au collectif, de l’expérience humaine de la guerre aux processus d’influence de la guerre en Ukraine sur le monde entier.

 

Thierry Birrer
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