Iryna Tsilyk à Rennes le 15 février 2026.
Photographie Thierry Birrer

La réalisatrice ukrainienne Iryna Tsilyk travaille sur son prochain long métrage, Red Zone, un documentaire animé coproduit par une société rennaise, Vivement lundi !  A l’occasion de sa venue en France en février dernier, nous lui avons posé quelques questions sur son cheminement et ce documentaire.

Dans Red zone,  Iryna Tsilyk  raconte une journée à Kyiv, avec sa famille, ses amis, en introduisant des réminiscences afin d’évoquer les traumatismes, l’insécurité, le bouleversement de sa vie de couple et ce que signifie, pour son fils, que grandir dans un pays en conflit.

Iryna, vous êtes née en 1982 et il y a aujourd’hui beaucoup de réalisatrices ukrainiennes d’une quarantaine d’années très engagées, de même que d’autres femmes du même âge dans d’autres secteurs telles Olga Rudenko, née en 1989, rédactrice en chef du Kyiv Independent, première femme ukrainienne à être en Une du Time magazine en 2022, ou Oleksandra Matviïtchouk, née en 1983, prix Nobel de la paix en 2022. Comment expliquez-vous cela ?

Beaucoup de personnes de ma bulle, je veux dire des personnes du milieu des arts, sont devenues actives dans de nombreux domaines, pas parce qu’elles l’ont choisi, mais parce qu’elles ont réagi depuis les douze dernières années par rapport à ce qui leur arrivait ou ce qui arrivait aux personnes de leur entourage en relation avec la guerre. Et même parfois depuis bien plus tôt parce qu’elles étaient actives dans la Révolution orange en 2004 et la révolution de la Dignité [ou révolution de Maïdan du 18 au 23 février 2014. NDLR].

Quand j’ai pris part à la révolution en 2004, j’étais vraiment jeune, j’avais 23 ans. C’était probablement plus fun pour moi que pour d’autres parce que quand on a 20 ans, c’est différent. Mais quand la révolution de la Dignité a débuté, c’était autre chose. C’est le moment où vous commencez à penser ce qu’est être responsable. Être responsable pour vous, pour votre famille, pour votre ville et pour votre pays. Parce que si l’on veut changer le pays – ou que l’on aimerait le changer – c’est un peu effrayant. Ce fut un moment particulier où il fallait être responsable pour notre avenir. Durant ces années-là, il a fallu tenter de réinventer notre identité et trouver les bonnes réponses à des questions d’avenir telles que « où en sommes-nous ? », « où allons-nous ? », « en quelle compagnie voulons-nous le faire ? » et nous avons compris que si l’on perdait, alors nous irions dans une voie totalement différente. C’est ainsi que nous avons commencé à lutter.

De cette lutte se sont donc révélées plusieurs femmes. Comment se sont passées les choses pour vous en 2014 ?

Ce fut un virage important dans ma vie parce que c’est la première fois que j’ai réalisé que nous n’étions pas protégés et que d’autres pouvaient nous tuer aussi facilement alors que le monde fermait les yeux et disait « Cela se passe dans la lointaine Ukraine » alors même que des gens étaient tués dans le centre de ma ville, des gens désarmés. Cela m’a beaucoup touché, ce fut probablement l’expérience la plus dramatique de ma vie parce que j’étais volontaire dans un hôpital durant ces événements. J’ai vu beaucoup de personnes blessées, blessées par des balles de snipers. C’était la première fois de ma vie et pour les docteurs également, désemparés et tendus, parce qu’ils n’avaient jamais travaillé auparavant avec ce type de blessures. Ce fut un choc pour nous tous, ce fut un déclencheur parce qu’après la révolution de la Dignité, il s’est avéré que nous allions tous dans la même direction, que nous n’avions pas d’autre choix d’être actifs, même si les cheminements furent divers. Plusieurs de mes collègues et membres de ma famille, y compris mon mari, prirent les armes pour défendre le pays et si je ne l’ai pas moi-même fait, je devais faire autre chose.

Et c’est ainsi que vous avez utilisé le cinéma ?

Je pouvais être active sur le plan culturel et diplomatique en utilisant les outils de l’art, de la réalisation, de l’écriture pour faire quelque chose pour nous tous. Parce que cela compte aussi. J’ai aujourd’hui suffisamment d’expérience pour dire que cela fonctionne également, que la culture compte. Je ne dirai pas que c’est une arme parce qu’il y a un côté vulgaire de le dire ainsi, mais c’est un outil sympathique pour aussi changer les choses. Parce que quand l’on réalise un film ou que l’on écrit pour être entendu à l’étranger, on travaille avec les émotions. Cela permet d’impliquer les gens dans ce « quelque part là-bas », dans cette Ukraine « exotique » qu’ils ne connaissaient pas auparavant.

Après votre premier long métrage documentaire, Earth is blue as an orange en 2020, un film qui raconte un tournage qui se déroule dans le Donbass en guerre, puis Rock Paper Grenade en 2022 où le personnage principal est votre fils, une fiction afin d’aborder la question de grandir dans un contexte de guerre, voici aujourd’hui Red Zone, un docu-drama d’animation poétique et autobiographique. Pourquoi aborder l’autobiographie animée pour évoquer la guerre et pourquoi mêler documentaire et intimité ?

C’est la première fois que je me lance dans le cinéma d’animation, un monde que je ne connaissais pas, qui est assez fermé, un monde particulier que je suis contente d’avoir intégré. J’aime aborder des territoires inconnus et l’animation en était un. C’est une liberté pour explorer l’intimité, les choses très personnelles et douloureuses. Il faut que je comprenne comment je peux utiliser les moyens du cinéma d’animation. Dans mes premières réalisations, j’ai observé les autres autour de moi et j’ose maintenant faire quelque chose d’intime, de personnel. J’avoue que c’est un peu angoissant. Dans ce film que je regarde comme un essai, je parle de moi, de ma famille, de mes amis mais ce n’est pas que nous, il parle plus généralement de notre génération.

C’est un portrait collectif. Le titre, Red Zone, est une métaphore. Je ne tente pas de parler uniquement des civils dans les zones dangereuses le long de la ligne de front. Je parle de nous tous, de tous les Ukrainiens qui sont dans une zone d’insécurité dans tout le pays et même quand nous voyageons à l’étranger, nous ressentons ce sentiment d’insécurité pour nos proches au pays. Ce n’est donc pas juste un film sur une journée à Kyiv, c’est sur différents sujets, tel le traumatisme de l’insécurité transgénérationnelle, les chocs post-traumatiques ou comment la guerre affecte les relations d’un couple. Ou encore cette différence d’expérience qu’il y a aujourd’hui entre les Ukrainiens et le reste des Européens. Quand je voyage et que j’échange, j’ai la sensation que nous ne sommes pas dans la même histoire. Ce n’est pas facile à exprimer et c’est un peu le but de ce film que d’exprimer ces choses-là. Un point important de ce film est l’humour. C’est un outil que tous les Ukrainiens utilisent aujourd’hui, particulièrement l’humour noir. C’est une façon de se protéger. En résumé, ce film est un coup de cœur envers ma ville. Je trouve qu’il n’y a pas assez de films sur Kyiv.

Rock, Paper, Grenade avait déjà une forme autobiographique puisque c’est une adaptation du roman de votre mari, du même nom, et que votre fils y est acteur. Le traumatisme de la guerre y est aussi présent avec un personnage central, vétéran de la guerre en Afghanistan. Red Zone est-il une continuité de cela ?

Pas exactement. Durant toute ma carrière, j’ai exploré le thème de la famille, de la maison et de la relation entre nous. C’est un thème central chez moi de comprendre comment les relations s’articulent. Il y a tout de même des parallèles puisque Rock, Paper, Grenade, le livre de mon mari, qui est la base de mon film, est une autobiographie de son enfance, avec un grand-père – qui n’en n’était pas vraiment un au sens filial – qui était traumatisé par la guerre durant les années 80. Quand il était plus jeune, mon mari avait horreur de tout ce qui avait trait à la guerre et il n’imaginait pas qu’une fois adulte il aurait la même expérience. Mon mari est un auteur connu mais il a déjà passé plus de cinq ans dans les Forces armées ukrainiennes. Et je dois malheureusement admettre qu’il est aussi traumatisé. C’est pourquoi dans Red Zone je tente de faire réfléchir, avec précaution, sur cette question.

Le choix de l’animation a-t-il été spontané ou avez-vous d’abord imaginé quelque chose de plus classique ?

J’ai d’abord imaginé filmer, j’ai d’ailleurs entamé des prises de vues de ma famille avec mon smartphone mais je me suis rendu compte que quelque chose ne fonctionnait pas, que je voulais parler de trop de choses qui s’étaient déroulées antérieurement, que je ne voyais pas quelles images prendre et c’est ainsi que l’animation est apparue. Quand j’ai entrepris cette façon de travailler, j’ai vraiment adoré car cela donne beaucoup d’avantages. La première, c’est que cela permet de se cacher derrière un personnage, d’avoir une distance. Je dis lui, elle,… mais c’est moi, nous. Elle, c’est Iryna. Avec l’animation, c’est plus aisé de parler de choses très intimes, des conversations entre mari et femme ; on peut le dessiner. L’animation fonctionne un peu comme fonctionne la poésie. Les deux se conjuguent bien et j’aime maintenant travailler de cette façon.

J’ai utilisé le terme de docu-drama d’animation poétique. C’est donc bien cela ?

C’est une expérimentation. Je ne suis pas encore certaine de comment les choses vont s’imbriquer mais comme je suis une poète, j’essaie de trouver les mots justes pour exprimer exactement ce qui se passe en nous. Je tente d’intégrer tout cela dans ce film. Durant cette journée, le personnage d’Iryna expérimente diverses situations, elle tente de prendre des notes de ses pensées et à la fin de la journée, elle est dans une librairie de Kyiv où elle lit de la poésie au public. C’est quelque chose d’important pour les Ukrainiens. La poésie est devenue très populaire. Ce n’est probablement pas votre expérience dans les pays de l’ouest européen. En Ukraine, beaucoup de très jeunes, y compris des adolescents, viennent assister à ces lectures, vous considèrent comme une rock-star, veulent faire un selfie avec vous. La poésie s’est transformée en quelque chose de particulier, tel un connecteur entre nous qui permet le dialogue. C’est aujourd’hui très habituel de commencer la journée à Kyiv par une attaque de missile avec des gens tués et des bâtiments détruits puis de terminer la journée dans des librairies pour écouter de la poésie, de se regarder dans les yeux. C’est dorénavant tout le temps en Ukraine. Et c’est le trajet suivi par Red Zone : cela commence ainsi et se termine ainsi.

Une sorte de résilience ?

Il est intéressant de noter que l’être humain peut s’adapter à tout. Il y a énormément de création en Ukraine, pas seulement pour exister mais pour vivre pleinement. Dans ces périodes terribles, nous continuons à vivre, à rire, à faire des blagues, à nous aimer, etc. Je veux en parler dans mon film.

Ce film est une coproduction entre l’Ukraine (Moon Man à Kyiv), la France (Vivement lundi !) et le Luxembourg (a_Bahn). Comment s’est faite la rencontre avec le studio rennais Vivement lundi ! ?

J’ai présenté ce projet à CPH Docs [Festival international du film documentaire de Copenhague en 2024. NDLR ] où j’ai rencontré le producteur Jean-François Le Corre [producteur à Rennes. NDLR] qui m’a dit « Mon épouse m’a dit de prendre ce projet, il est vraiment bien ! ». … Je blague évidemment. … Je suis heureuse aujourd’hui de travailler avec cette société française, c’est une expérience de travail intéressante pour moi. Nous avons commencé à travailler l’an passé [en 2025. NDLR] avec plusieurs storyboarders français. C’est une première pour moi que de travailler avec une équipe étrangère. Certes, Earth is blue as in orange était une production ukraino-lituanienne, mais c’est aujourd’hui sur une tout autre dimension [avec Vivement lundi ! NDLR]. J’ai dû longuement expliquer aux personnes de France ce qu’est l’Ukraine aujourd’hui, comment nous vivons, comment nous ressentons les choses, quels sont les objets autour de nous, des milliers de petits détails et de sensations, des points que j’ai parfois du mal à m’expliquer à moi-même. De travailler avec Emma Carré, elle-même réalisatrice, et d’autres personnes qui ont la même fonction a entraîné un processus très créatif. Ils sont très généreux. Cela m’a permis d’avoir plein d’idées. Nous avons beaucoup d’échanges, c’est très motivant. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé à discuter avec Emma, elle à Rennes, moi à Kyiv, à échanger des photos, des vidéos et des mèmes afin de lui expliquer les choses. Presque chaque jour !

Vous avez choisi Flóra Anna Buda, palme d’or du court métrage au festival de Cannes en 2023 pour son film d’animation 27. Pourquoi elle ?

Pour ce projet, il y avait beaucoup d’inconnues, d’abord parce que c’est la première fois que je travaille en animation. Je ne connaissais donc pas les règles. J’étais très hésitante. Quand j’ai découvert Flóra, j’ai été enchantée par son travail sur les couleurs, son style naïf. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’aux ébauches. Nous travaillons sur le style qui pourra être très différent de ces ébauches. Nous avons beaucoup travaillé sur les personnages. Je pense que nous avons trouvé notre style visuel. J’adore le travail de Flóra sur 27 avec l’humour et les couleurs car les couleurs sont très importantes pour moi. Beaucoup de personnes en Europe et dans les autres pays ont une image très grise de l’Ukraine, une vision post-soviétique, et la guerre se déroule aussi dans une partie de l’Ukraine très colorée, ce qui donne un rendu particulier des choses. Quant au sens de l’humour, c’est également très important pour moi.

Quels liens avez-vous développé avec Flóra pour développer l’animation ? Sur certaines images, on peut voir les noms de Degas, Munch, Goldin et on peut déceler un style cézanien.

Oui, bien sûr, nous avons beaucoup de références en commun que nous utilisons pour construire les images. Nous aimons toutes les deux les artistes que vous mentionnez. Quand Flóra a vu les photos de mon appartement à Kyiv, il y a ces objets. Ils comptent beaucoup pour moi, ils participent au film mais également à sa poésie. Un appartement n’est pas seulement une boîte avec des fenêtres. Ces détails ne sont pas très importants dans une vie mais c’est très douloureux à perdre [quand une frappe détruit un logement. NDLR]. Chaque objet dessine quelque chose de votre identité et Flóra a parfaitement compris mon univers.

Et qu’est-ce que cela fait de se voir dessinée ?

Nous travaillons à quelque chose d’assez réaliste. J’adore la façon dont Flóra a dessiné les personnages mais quand nous avons débuté le storyboard, j’ai souhaité que ce soit un monde plus réaliste. Il faut trouver la juste balance [entre fiction et réalisme. NDLR].

Et pour travailler aujourd’hui à Kyiv ?

C’est difficile bien sûr, l’hiver a été très très dur. Je ne descends plus à l’abri lors des alertes. Je le faisais au début. Je sais que ce n’est pas bien mais je ne le fais plus. Ma mère continue à le faire. C’est également un point traité dans Red Zone. Personne ne s’attendait à ce qui est arrivé et cela dure depuis des années. C’est très intense mais parallèlement, la vie continue comme pour les autres familles dans le monde. Ce sont ces contrastes que je veux montrer dans ce film. La guerre affecte tout le monde, pas seulement les catégories vulnérables d’une population donnée, elle affecte toutes les classes sociales. Ce film parle de tous les Ukrainiens.

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Le film devrait entrer en fabrication en 2027 pour une sortie prévue en 2028. À Rennes, c’est Emma Carré qui dirige la réalisation du storyboard du film en collaboration avec Mathilde Parquet, Johanna Bessière, Léo Régeard et Sofia Zorska.

 

Thierry Birrer
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