Série « La sève et le crin ».
Photographie ©Thierry Borredon

Il y a chez certains photographes une fidélité opiniâtre à l’enfance, un lien profond, comme si chaque déclenchement d’obturateur n’était qu’une tentative de retrouver une saveur perdue. Pour Thierry Borredon, qui affiche quarante ans de métier au compteur, la photographie n’est pas une pratique monolithique, mais un exercice d’équilibriste entre la nécessité des commandes pour vivre et l’exigence d’une puissante œuvre personnelle.

Thierry Borredon peut se définir aujourd’hui comme un auteur complet, capable de presque tout capturer, c’est dans le silence des paysages hivernaux et l’atmosphère du monde rural qu’il trouve la meilleure expression de son talent qui est grand. À la fois artisan du portrait et créateur d’une œuvre personnelle exigeante, Thierry Borredon revendique cette double vie photographique. Elle est marquée par une même obsession : la rigueur du cadre, la maîtrise de la lumière et une quête d’excellence qui traverse toute sa trajectoire. Avec sa série « Le Goût de la Terre », il remonte le fil d’une enfance marquée par le souvenir des cuisines familiales, le goût des bons aliments, les visages marqués par le travail agricole, qui deviennent le socle d’un projet profondément sensible et chaleureux. Photographier ces hommes et ces femmes, celles et ceux qui travaillent la terre pour nous nourrir, c’est retrouver une « madeleine de Proust », mais aussi rendre hommage à une excellence silencieuse, celle des gestes répétés et d’un ancestral savoir-faire. Son travail plus récent marque une certaine rupture stylistique avec ses séries précédentes.

On s’éloigne de la netteté parfaite pour faire place à une esthétique plus sombre et picturale, où la lumière semble naître de l’obscurité à la manière d’un tableau de Rembrandt ou Soulages. Cette évolution vers le clair-obscur n’est pas un artifice, mais une révélation émotionnelle qui ne doit rien au hasard. Nourri par la peinture, le photographe y puise une intensité dramatique qui imprègne ses images. Noirs profonds, lumières rasantes, paysages d’hiver composent une nouvelle esthétique où la mélancolie devient matière. Derrière l’homme jovial et sociable, se révèle un chercheur de mystères qui préfère le brouillard et la pluie au plein soleil, trouvant dans la grisaille une poésie que la lumière crue ne saurait lui offrir. Tout en conservant la rigueur qui est le fil conducteur d’une carrière bâtie sur l’excellence, se dessine une nouvelle volonté d’échapper à la perfection trop lisse, d’introduire dans son œuvre du grain, du flou, une vibration plus poétique. Il tourne aussi son regard vers des horizons plus sauvages et arides, rêve de terres volcaniques et désertes, là où la nature se met à nu, loin du tumulte urbain. Mais finalement, Thierry restera toujours un paysan, au sens le plus noble du terme, soucieux de bien faire pour nous offrir du bon dont le sens profond nous rattache à nos racines communes.

Entretien avec Thierry Borredon

Comment tu te définis en tant que photographe ?

J’ai deux facettes, deux activités photographiques. Les commandes pour vivre et mon travail personnel, artistique, que je développe avec des projets qui m’intéressent ou qui me permettent d’exprimer ma créativité. Ce sont vraiment deux choses totalement différentes. Je pense être aujourd’hui assez complet dans ma photographie, vu que ça fait à peu près 40 ans que je suis photographe. Je suis un peu capable de tout faire et ce que je ne sais pas faire, je ne le fais pas, même si on me le demande. Par exemple, le sport ou la danse parce que je ne sais pas en saisir les moments importants. Sinon j’ai un peu pratiqué tous les styles de photo, illustration, photo sociale, reportages pour des magazines, événementiel, reportages en industrie et corporate.

Parlons de ta série « Le Goût de la Terre ». Comment t’es venu l’idée et de quoi ça parle ?

Je suis quelqu’un d’assez nostalgique. J’ai plein de souvenirs d’enfance chez mes grands-parents à la campagne, notamment ma grand-mère paternelle. Quand j’allais la voir, on allait dans les fermes alentours chercher des œufs, de l’agneau, des choses comme ça. J’adorais ça et j’ai le souvenir bien ancré dans ma mémoire d’une fermière qui m’aimait bien. J’avais 7 à 8 ans et quand j’arrivais, elle sortait de sa grande cuisine où il y avait toujours des marmites qui cuisaient avec des ragoûts, des trucs super bons, et au four des tartes aux prunes et autres qu’elle préparait. Une petite bonne femme un peu ronde, très joviale, très souriante et très drôle, avec un fort accent du Loir-et-Cher, toujours habillée d’un tablier à fleurs, avec des bottes en caoutchouc blanc toutes crottées. A chaque fois, elle me disait, « Bon, t’as faim ? » Elle me servait ce qu’elle faisait mijoter ou un morceau de tarte et c’était tellement bon. En plus, j’ai eu la chance de vivre dans une famille où tout le monde cuisinait extrêmement bien. Ma grand-mère paternelle, c’était la cuisine traditionnelle et ma grand-mère maternelle, c’était la cuisine méditerranéenne. Ma mère cuisinait très bien, ma tante aussi, et ça continue aujourd’hui, que ce soit ma femme, mon cousin, ma belle-mère et les deux belles-sœurs. Donc j’ai toujours connu de la super nourriture avec des super produits et ça m’a vraiment marqué. Quand j’ai commencé à faire des travaux personnels et des portraits, je me suis dit qu’il faudrait que je fasse un projet sur quelque chose qui m’intéressait. Ca m’a semblé évident d’aller photographier des gens de la terre qui nous nourrissent, que j’avais connus quand j’étais jeune, qui me rappelaient tellement de souvenirs.

Cette série avait une facture assez classique, très bien faite, propre, exigeante. Avec tes travaux plus récents, tu changes de style, c’est plus pictural. Est-ce que la peinture a une influence sur ton travail ?

Oui, énorme parce que, quand j’étais gamin, j’adorais dessiner. Quand j’étais chez ma grand-mère, je dessinais toute la journée, j’adorais ça. Je ne dirais pas que j’étais un bon dessinateur, mais quand j’avais un modèle, j’y arrivais bien. De temps en temps, je me mettais à la peinture, mais je n’étais pas doué bien que j’ai toujours été attiré par la peinture, ça me fascinait de voir la lumière qui sortait des tableaux. J’aurais bien aimé être peintre et je pense que l’influence avec le temps ressort dans mes photographies. Je ne me pose pas la question de documenter, mais je photographie parce que ça m’intéresse et je sais que je vais pouvoir sortir des images qui correspondent à ce que j’ai en moi, émotionnellement et artistiquement. Et ça tourne toujours autour du paysage et surtout des gens qui travaillent la terre. La série « La sève et le crin » raconte les éleveurs de chevaux et les gens qui travaillent dans les forêts comme les bûcherons. Même si mes photos correspondent à une réalité, je dirais qu’elles sont transposées dans ma réalité parallèle. Parce qu’il n’y a pas une seule réalité, il y en a autant que d’individus. On ne perçoit pas tous les choses de la même manière. Chaque couleur est différente pour chacun même à des degrés infimes. Et puis quand tu travailles en photo, tu vas sélectionner par ton cadrage des choses qui t’intéressent toi et pas d’autres personnes. Tu peux très bien, dans un univers très beau, photographier des trucs moches et inversement parce que tu vas cadrer et tu vas te concentrer sur quelque chose de précis.

Quelles sont tes références en peinture et en photo ?

Pour n’en citer que quelques-uns, en peinture, j’adore Théodore Géricault, Goya, Soulages, Rembrant, Kandinsky ou Dali. Et en photographie, Masao Yamamoto, Richard Avedon, Sarah Moon, Saul Leiter, Matt Wilson, Joan Alvado, Pierre Gonnord, Gueorgui Pinkhassov. Je suis très attiré par tout ce qui est assez sombre, mystérieux, mélancolique. Je préfère travailler ma photographie de paysages en hiver, sous la pluie ou dans le brouillard, qu’en plein soleil. Ça m’inspire beaucoup plus.

Il y a une grande rigueur dans ton travail, une recherche d’excellence qu’on peut mettre en parallèle avec l’activité de celles et ceux que tu photographies.

J’ai toujours été attiré par les gens qui sont ultra doués et qui sont bons dans ce qu’ils font. Un boulanger qui fait un pain extraordinaire, un plâtrier qui va faire un super plafond, j’adore les gens qui travaillent super bien. Je ne sais pas si c’est mon cas, mais j’essaye toujours de m’améliorer et je suis hyper maniaque dans mon activité. Je ne peux pas rendre un travail avec des zones surexposées ou trop sombres, des lumières mal équilibrées, un mauvais cadre, j’aime trop mon métier pour ça. Le fil conducteur de mon travail aujourd’hui, c’est justement cette recherche de qualité, cette exigence d’excellence. Dans mon dernier travail, il y a quand même quelque chose de différent avec ce que j’avais fait sur les producteurs et je suis sans arrêt à la recherche de choses différentes. Je me permets maintenant de m’éloigner un peu de mes cadrages que je trouve moi-même parfois trop pesants. Mes compositions sont toujours rigoureuses, mais il y a des choses qui vont rentrer dans l’image que je n’avais pas nécessairement prévu parce que je ne suis pas en train de tout caler au millimètre. C’est une des choses que je fais assez souvent aujourd’hui. Je mets des filtres gris neutres sur les optiques pour pouvoir travailler à des sensibilités très élevées, ajouter du bruit et du grain, avoir des légers flous et des choses comme ça. Je ne fais pas toutes les images comme ça, mais je trouve que ça donne un aspect plus poétique et qui me touche plus.

D’une manière globale, on peut dire que tu es plus campagne que ville. La ville, ça ne t’intéresse pas ?

La ville m’a énormément intéressé pendant ma période de photographe de presse, j’ai fait des reportages à caractère un peu touristique où je ne photographiais que la ville, mais ça ne m’intéresse plus, je sais avant même d’avoir fait la photo ce que je vais avoir, il n’y a plus de surprise. Donc je suis allé sur d’autres terrains.

Si tu n’avais aucune contrainte, ce serait quoi le sujet ou la série que tu aimerais faire aujourd’hui ?

Il y a deux ans, je suis allé aux Açores et j’ai adoré ces territoires volcaniques et noirs. Ce côté très sombre, ça me fascine complètement, je suis très attiré par ces univers. Si j’avais la possibilité, j’irais passer du temps avec les gens qui travaillent la terre là-bas. Ça pourrait être l’Islande aussi qui possède des paysages similaires. Et puis l’Écosse ou sur des terres encore plus arides comme la Terre de Feu. Des coins déserts, perdus, aux paysages pelés, j’adore ce genre d’endroits.

Le site du photographe

 

Gilles Courtinat
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