
Détenu refusant de se laisser photographier, gravure parue dans Le Journal Illustré, 1875. Collection particulière
La photographie judiciaire révèle-t’elle la culpabilité ou ne fait t’elle que figer la peur, la misère ou la honte ? C’est cette question que pose Bruno Fuligni dans son ouvrage « Gueules d’assassin ».
Tout le monde s’est certainement dit un jour en voyant son portrait sur une carte de transport ou une pièce d’identité qu’il avait une sale tête voire une bonne tête d’assassin. Alors on peut imaginer ce que cela donnerait si on devait être portraituré après un séjour en cellule ou un interrogatoire policier un peu musclé, l’ombre de la culpabilité ne se peindrait t’elle pas sur notre visage ? Des gravures anciennes jusqu’aux bases de données biométriques, ce livre, richement illustré à partir essentiellement de la collection de l’auteur, retrace l’histoire de la photographie dans les enquêtes policières. En cinq chapitres, dont un longuement consacré à Adolphe Bertillon et deux autres plus particulièrement à propos des visages de femmes et d’enfants criminels, l’auteur raconte et montre ces assassins, violeurs, criminels et autre truands saisis au moment de la captation de leurs visages.
« Faciès angoissants, mais aussi angoissés, gueules d’assassin réel ou supposé (…) leurs trognes nous regardent avec surprise, comme s’ils pressentaient le grand renversement qui ferait un jour de tout citoyen un suspect comme eux. »
Ce tour d’horizon commence avant la photographie quand se développent des recherches sur la physionomie et le faciès de l’individu qui seraient révélateurs pour distinguer le paisible bourgeois du fieffé malandrin, l’honnête homme du bagnard en fuite, l’innocent du voleur ou assassin. Cela entraînera le développement de signalement écrits et autres avis de recherche, parfois accompagnés de gravures, méthodes qui assez limitées dans leur efficacité. Corpulence moyenne, visage ordinaire, chevaux bruns ou blonds, sans marque très caractéristique comme une cicatrice ou un tatouage, ça ne voulait pas dire grand chose pour distinguer un individu en particulier. Et puis vint la photographie qui va connaître un fort développement au XIXe siècle et son côté très réaliste ne pouvait que séduire la maréchaussée.
A partir de 1874, la préfecture de police de Paris se mit à portraiturer de manière systématique les gibiers de potence tombés entre ses griffes, avec l’idée que ça pourrait servir plus tard pour les identifier s’ils récidivaient ou s’évadaient. Ceux-ci, peu soucieux de laisser trace d’un moyen pour les reconnaître et les confondre, n’apportaient pas forcément une franche collaboration à la manœuvre, se débattant, grimaçant, fermant les yeux afin de se rendre méconnaissable. Ne doutons pas que quelques mandales allègrement distribuées devaient clamer les plus récalcitrants. Le procédé restait pourtant encore peu rationnel, l’absence d’une standardisation des prises de vue, laissant libre cours à la “créativité” de chaque opérateur et rendant trop souvent inexploitables les images ainsi produites. Sinon, faute de mieux, on extrayait la binette d’un recherché dans une photo de groupe quand celle-ci existait, ce qui n’était pas si courant. Ces photos « artistiques » perdront leur intérêt grâce à l’invention du sieur Alphonse Bertillon, pionnier dans le domaine de l’identification judiciaire et inventeur d’un système baptisé « bertillonnage ».
En 1879, jeune commis auxiliaire à la Préfecture de Police de Paris, notre homme s’ennuie ferme, triant et classant des fiches signalétiques de détenus. Né dans une famille de scientifiques, bien que peu motivé par les études, il croit aux progrès de la science et à sa capacité à résoudre tous les problèmes. La loi du 31 août 1832 a aboli la pratique barbare du marquage au fer rouge des coupables, mais cela pose un sérieux problème aux forces de l’ordre pour identifier les récidivistes. L’exode rural et l’essor des chemins de fer compliquent encore plus la tâche des policiers, les suspects arrêtés cachant souvent leur identité et leur passé judiciaire. Les vieilles méthodes sont encore employées : indicateur dans les cellules chargés de dévisager les nouveaux arrivants mais sujets à la corruption, établissement de dizaines de milliers de fiches de signalement stockées dans le service où travaille le jeune Bertillon. Or, celles-ci sont souvent mal renseignées, le classement manque sérieusement de rigueur et l’efficacité n’est pas au rendez-vous. Les classer par ordre alphabétique n’a aucun intérêt, puisqu’à l’époque, les malfrats changent volontiers de nom quand on les arrête, pour ne jamais passer devant le juge en tant que récidiviste, mais plutôt comme primo délinquant.
Dans ce contexte, Bertillon va se battre pour imposer un système rigoureux d’identification fonctionnant sur des bases scientifiques : l’anthropométrie judiciaire. Partant du principe qu’à 20 ans, le squelette humain est constitué et n’évolue plus, et qu’il y a une diversité extrême de dimensions d’un sujet à l’autre, il crée une méthode fondée sur les mesures du corps (jambes, tête, bras, etc.) assorties d’un classement rationnel. Ainsi, un criminel donnant un faux nom, ayant pris du poids, s’étant laissé pousser la barbe ne pourra pas, malgré tout, changer son squelette et sera ainsi facilement confondu. Dans un premier temps, ce bond dans la modernité est loin de recueillir l’adhésion de la hiérarchie. Un nouveau préfet de police va quand même laisser une chance à cette idée en accordant un délai de trois mois pour en prouver la validité. Pendant des semaines, Bertillon, secondé de deux employés, va mesurer les détenus de passage au dépôt. Le 20 février 1883, il a réuni six cents fiches de son cru et, à quelques jours de l’échéance qui lui a été fixée, il identifie formellement son premier récidiviste, un certain Dupont se présentant sous le nom de… Martin.
À partir de ce premier succès, et malgré des difficultés diverses et les pesanteurs de l’appareil, son sytème va s’imposer. Seront introduits progressivement le « portrait parlé » et le relevé des marques particulières (tatouage, grain de beauté, cicatrice). En 1888, des clichés photographiques normalisés des individus seront ajoutés sous la forme d’images de profil et de face prises dans des conditions précises et rigoureuses sur un banc photographique spécial que Bertillon a mis au point.
En parallèle de son service d’identification des délinquants, Bertillon développera aussi d’autres spécialités comme l’établissement de plans à l’échelle et la photographie pour les scènes de crime. La consécration définitive viendra en 1892 avec l’identification formelle de l’anarchiste Ravachol permettant son arrestation, suivie l’année suivante de la création du Service d’identité judiciaire. Son système sera adopté dans toute l’Europe et aux États-Unis. Joli succès de la modernité policière que saluera le commissaire Faivre, patron des brigades du tigre, en disant «Le flair c’est pour les chiens et les tuyaux c’est pour les plombiers.» Notons qu’en 1894, bien que n’étant pas graphologue, Bertillon interviendra à la demande de l’accusation pendant le procès Dreyfus. Antisémite notoire, il livrera une analyse à charge rapidement critiquée pour son approche pseudoscientifique. Mais la méthode de Bertillon, bien qu’efficace, n’était pas totalement infaillible et va finalement être supplantée par la dactyloscopie, procédé plus simple et plus performant d’identification humaine par les empreintes digitales. Cette technique sera adoptée en 1896 par un Bertillon réticent qui y voit une concurrence à sa propre invention. Il ne se trompe pas car même si le bertillonnage va se maintenir comme avec la mise en place d’un carnet anthropométrique pour les gens du voyage (dispositif contraignant et discriminatoire, qui durera jusqu’en 1969), sa technique ne survivra pas à son créateur qui disparaîtra en 1914.
« Tels sont les visages de jadis rassemblés dans ce livre, fantômes de miséreux, d’exaltés, d’amants jaloux, des sujets rustauds ou pervers que leurs passions coupables conduisent au vol ou au meurtre: terrible trombinoscope auquel ne songeaient guère, sans doute, les pionniers de l’art photographique, Nicéphore Niépce et Louis Daguerre, plutôt portés sur la nature morte et le paysage agreste. »

« Gueule d’assassin – La photographie à l’assaut du crime », Bruno Fuligni,
Editions Mareuil, 100 photos, 189 pages, 20,40 x 25,40 x 1,90 cm, 30€
- Bruno Fuligni
« Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? » - 27 mars 2026 - Loch Ness
Monstre, es-tu là ? - 20 mars 2026 - Thierry Borredon
De terre et d’ombre - 13 mars 2026
Recevez gratuitement 'DREDI notre lettre hebdomadaire du vendredi








