
Silhouettes © Irène Jonas / Agence révélateur
On ne présente plus le travail sur la mémoire, le temps et la trace d’Irène Jonas photographe-plasticienne et sociologue où les émotions occupent un rôle central. Elle vit entre Paris et le Finistère Sud au bord de l’océan. Cette mer qu’elle aime tant. Elle expose « Mère-Océan » jusqu’au 26 avril 2026 à la galerie L’Angle à Hendaye ou Peggy Sury l’a interviewée.
Les bords de mer, les marées, les rivages, les tempêtes constituent un univers qu’elle affectionne et qui la transporte complètement. Il était tout naturel qu’elle décide de dédier une série de photos à cet environnement marin, comme si elle lui rendait un bel hommage.
L’exposition « Mère-Océan » réunit plusieurs des séries de la photographe dédiées à cet environnement marin. La mer c’est là où tout commence, où tout naît, sous l’eau, à l’abri des aléas de la surface. Comme dans le ventre maternel, refuge, les enfants des images d’«Amniotique » semblent protégés, joueurs et suspendus dans un liquide protecteur. La mer devient mère. Gardienne et bienveillante. Irène y trouve un lien entre la mère et la mer, elles forment un tout ! On devient « la mer » quand on y nage, on s’y sent léger, porté, à l’abri du monde, entouré par ce grand corps. Les « Arbres en mer » disent également le possible lien nourricier entre le végétal et la mer. Les œuvres issues des séries « Tempêtes » et « Silhouettes » font se rencontrer la force des éléments et l’immensité de ces paysages. Les figures humaines s’y inscrivent, pour, peut-être tour à tour ou simultanément, se perdre pour mieux se retrouver, se confronter aux tumultes pour trouver l’apaisement. Cette exposition nous invite à réfléchir sur notre « place » dans le monde, entre appartenance et vulnérabilité face à cette nature de plus en plus imprévisible et instable. La présence humaine, les végétaux, les paysages font toujours partis de ses photos où l’homme semble fragile face aux éléments forts de l’Océan. Elle utilise pour cette série, sa démarche artistique de peinture sur ses photographies avec « un flou » qui caractérise si bien son œuvre traduisant la notion de souvenir avec beaucoup d’émotion.

Arbres en mer © Irène Jonas / Agence révélateur
Entretien avec Irène Jonas
Comment est née votre série « Mère-Océan » ?
L’exposition s’appelle « Mère-Océan »mais il s’agit de quatre séries. La première « Amniotique » qui est née à partir du fait de mettre la tête sous l’eau. Pour moi, c’est comme un rite de passage. Lorsque l’on est enfant et que l’on arrive à mettre la tête sous l’eau, on passe de « petit » à « grand ». Cela veut dire que l’on grandit. J’avais envie de photographier ce passage. La deuxième série « Tempêtes », mes tempêtes bretonnes. La troisième «Silhouettes » dans la brume. La quatrième « Arbres en mer » dont j’ai pris l’inspiration d’une scène du dessin animé « Blanche Neige » de Walt Disney où elle se perd dans la forêt la nuit et les branches des arbres l’entourent de toute part ! Cette image m’avait beaucoup marquée.
Pourquoi avoir choisi de travailler spécifiquement autour du littoral et de la mer ?
Depuis mon enfance, quand je quittais la mer après les vacances d’été, je le vivais comme un arrachement, un déchirement. Alors je me suis fait la promesse qu’un jour je n’aurai plus besoin de quitter la mer à un moment fixe et déterminé par les autres. Le grand luxe de me dire : « un jour je pourrais y rester ». Aujourd’hui j’ai réalisé ce rêve et c’est que du bonheur, même si bien sûr je fais beaucoup d’allers-retours vers Paris ou ailleurs ! (Rires)
Le titre Mère-Océan évoque une figure maternelle : qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Êtes-vous vous-même « mère » si ce n’est pas indiscret ? Si oui est-ce que cela vous a influencée par rapport à cette série ?
Ce n’est pas moi qui ai choisi le titre « Mère-Océan », c’est Didier de la galerie ! Quand il l’a choisi, j’ai rigolé car je me suis dit : « quand on s’appelle Jonas et que l’on a un ancêtre qui a été mangé par une baleine et qui a été recraché par cette même baleine, peut-être que « Mère-Océan » convient bien ! ». J’ai validé ce titre tout de suite. C’est l’Océan vu du dessous, du dessus, d’en haut. La série « Amniotique » évoque complètement la figure maternelle. C’est toujours compliqué de savoir si cela renvoie au fait d’être mère ou alors à sa propre enfance. Je pense que le fait d’être mère renvoie à sa propre enfance. Ça tourne autour de ça !
Quelle émotion souhaitez-vous susciter chez le spectateur ?
Moi par exemple quand je prends en photo les tempêtes, je suis en totale exaltation ! « Est-ce que cette exaltation va passer à travers mes photos ? » « Ce bonheur aussi à mettre la tête sous l’eau, est-ce que cette émotion passera dans mes clichés ? Je ne sais pas mais en tout cas, c’est ce que je ressens. » Ce serait merveilleux si les gens pouvaient ressentir la même chose que moi ! (Rires)
Quelle relation souhaitez-vous montrer entre l’humain et la nature ?
« La fragilité de l’humain ». En tout cas dans mes séries « Silhouettes » et « Tempêtes » c’est flagrant ! C’est la fragilité mais aussi le bonheur qui peut-être sont liés à la nature. En fait c’est à la fois la violence de la nature qui peut être menaçante et à la fois le bonheur de pouvoir profiter mais surtout de ne pas abuser de la nature ! (Rires)
Peut-on parler d’une forme de vulnérabilité de l’homme face à l’océan dans cette série ?
Oui totalement ! Nous sommes vraiment « très petits » face à lui ! (Rires)
Votre série invite-t-elle à une réflexion écologique ou philosophique ?
Je suis sociologue mais j’essaie de quitter ma peau de sociologue quand je prends mes photos. Alors oui il y a une réflexion écologique mais pas directement. J’avais un jour fais une expo à Paris où Gilles Courtinat journaliste, était venu me voir et m’interviewer. Il y avait un triptyque qui illustrait l’érosion marine en Pays Bigouden. J’avais représenté trois images à des instants différents qui montrent la puissance et le changement. Le changement des paysages face à la puissance des vagues destructrices !
Quelle est, selon vous, « la juste place » de l’humain dans ces paysages ?
Il faut que l’homme respecte cette nature, ces paysages ! Qu’il respecte la beauté des paysages. Quand je photographie je retranscris la nature telle qu’elle est. Dans ma série « Amniotique » l’eau est claire, et elle reste claire. Pour « Tempêtes », il faut tout simplement les admirer. Il y a des limites à la domestication de la nature par l’humain. D’ailleurs, nous constatons de plus en plus de manifestation de la nature qui se défend contre les constructions massives faites aux abords des mers. C’est en toile de fond mais ce n’est pas mon sujet principal.
Où ont été prises ces photographies ?
Elles ont été prises en Pays Bigouden.
Travaillez-vous sur des lieux précis ou laissez-vous une part d’imprévu ?
Alors la part d’imprévu. Par exemple quand je suis partie prendre des photos en Allemagne et en Pologne pour un projet photographique sur les lieux du nazisme, j’ai découvert la Baltique. De là je suis repartie sur la Côte Balte pour prendre des photos. Je me suis dit que j’aimerai bien prolonger cette Côte Balte jusqu’au Danemark et j’ai longé la Côte jusqu’à la Russie. C’est devenu tout un travail sur la Baltique. J’ai commencé un travail sur la mer du Nord. Et là aujourd’hui je découvre le Pays basque et je me dis que je descendrais bien jusqu’à la côte espagnole et portugaise ! J’ai quand même toujours le fil conducteur de la mer, qui est très présent. Je ne me verrais pas du tout faire des photos à la montagne. Ce n’est pas mon univers. Les villes ponctuellement oui. D’ailleurs un jour j’ai eu envie d’aller voir le cimetière de Staglieno à Gênes, magnifique sculpture. J’étais partie là-bas surtout pour ça et finalement je me suis retrouvée à faire des photos dans le Port de Gênes. Réellement ça reste toujours très lié à la mer. La mer est mon univers.
Quel rôle jouent les conditions météorologiques dans votre création ?
Sur ces quatre séries, les quatre saisons sont présentes. Entre la série hivernale « Tempêtes », le printemps avec la brume de « Silhouettes ». D’ailleurs j’aime beaucoup la brume de la mer. Depuis le début j’ai fait beaucoup de photos de tempêtes en Bretagne. Même si je me déplace à Paris, je reviens toujours en Bretagne pour les tempêtes d’hiver. Lorsque je suis partie en Baltique c’était à chaque fois en été.
Hendaye, et le Pays basque vous inspireraient ?
Oui complètement. Si je reviens au Pays basque, ce sera en février-mars. C’est marrant quand on est arrivés ici et qu’on s’est promenés, j’ai tout de suite aimé. Je trouve que c’est très minéral ! La lumière est très différente à marée haute et marée basse. Je me suis dit qu’il doit y avoir des lumières d’hiver très belles avec le soleil bas. J’ai vraiment tendance à préférer la lumière de l’hiver. Ça me fait penser à la Baltique, quand on regarde la mer, le soleil est derrière, cela donne un éclairage très particulier. J’aime aussi quand c’est recouvert de neige, mais là on raconte une autre histoire. J’aimerais bien retourner en Pologne faire de l’extérieur, prendre des tramways, prendre des gens dans les tramways avec de la buée. Ça pourrait être une série d’hiver en ville. Je ne sais pas encore quand je ferai cette série. J’aimerais aussi retourner en mer du Nord et dans les Pays de l’est. Je fais souvent plusieurs séries au même moment. En tout cas je reviendrais ici au Pays basque! Je me suis baignée à Saint-Sébastien en Espagne. J’en ai parlé à mon conjoint qui est OK pour revenir et m’accompagner jusqu’au Portugal. Il est partant donc c’est parfait ! Parfois je me dis qu’il doit en avoir assez de partir, notamment l’hiver en Pologne (Rires). C’est sûr qu’il fait froid mais ça ne me dérange pas. D’ailleurs la série sous l’eau ne me pose pas de problème, j’aime le froid, je photographie sous l’eau sans combinaison, car je n’aime pas du tout les combinaisons de plongée. J’ai l’habitude de me baigner en Bretagne à partir d’avril. Je suis bien habituée. Je suis une bretonne d’adoption ! Et bien adoptée ! D’ailleurs ça fait quatre ans que je travaille sur les débarques de thon. Cet été je terminerai un joli travail sur les débarques, la criée. La dernière fois les pêcheurs m’ont emmené sur une débarque nocturne pour photographier la pêche au filet ! Je commence aussi à avoir un travail assez complet sur les métiers de débarquages, la criée, les réparations de chalutiers. C’est vraiment passionnant ! Ils me font confiance, ils m’ont complètement adoptée ! Je diffuse parfois les photos sur les réseaux sociaux en citant leurs noms et je leur donne les photos. Quand j’étais sociologue, je me suis toujours promis que je ferai une enquête sociologique sur la photo et que je reviendrai dix ans plus tard. C’est très valorisant de revenir et de constater que les gens te reconnaissent et sont contents de te revoir ! C’est important pour moi. Comme là maintenant de prendre le temps de répondre aux questions, d’échanger, c’est toujours un grand plaisir ! Et je reviendrai au Pays basque !
Exposition « Mère-Océan » jusqu’au 26 avril 2026, galerie L’Angle, Hendaye
Le site d’Irène Jonas
- Irène Jonas
« Mère-Océan » ou la matrice du monde - 27 mars 2026
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