’ancien militant trotskiste, le responsable socialiste, le Premier ministre a marqué le paysage politique français par ses réformes et sa spectaculaire sortie de scène. Les photographes de presse, eux aussi, ne l’ont pas oublié. Pourtant, il n’avait pas le goût du spectacle. Témoignage de Thomas Haley, grand‑reporter à l’agence Sipa Press.
L’idée que Lionel Jospin ne soit plus là m’attriste. C’était un homme droit. La France a besoin d’hommes comme lui. J’ai regretté sa décision de se retirer de la vie politique, une décision qui, je crois, a été prise dans un moment de fierté blessée. Il aurait battu Nicolas Sarkozy.
Photographie Thomas Haley / Sipa press
Photographie Thomas Haley / Sipa press
Yoyo est mort. Je ne me souviens pas d’où est venu ce surnom, mais entre collègues photographes, c’est comme ça qu’on appelait Lionel Jospin. Ce n’était pas par manque de respect, mais plutôt un surnom amical, comme une appropriation du bonhomme. Comme si Lionel Jospin était devenu un peu notre propriété. En agence photo, ça marchait comme ça. Les photographes qui couvraient la politique avaient leurs chasses gardées et gare à celui ou celle qui empiétait sur leurs plates‑bandes.
« Couvrir » une femme ou un homme politique au niveau national n’était pas une mauvaise affaire. L’exercice s’avérait plus lucratif que la couverture de l’actu internationale. C’était moins excitant et moins exigeant en investissement temps et énergie. Mais, à côté des événements politiques les plus importants, il y avait les moments sans grand intérêt, voire ennuyeux, de l’agenda. Il fallait également les couvrir pour être reconnu comme quelqu’un de régulier. Quelqu’un que les attachés de presse, les communicants, connaissent pour lui faire confiance : c’était le seul moyen d’obtenir, peut‑être un jour, une exclusivité.
Il fallait « s’approprier » le sujet, s’approprier Yoyo. C’était indispensable vis‑à‑vis des collègues des agences concurrentes, vis‑à‑vis des communicants, mais aussi vis‑à‑vis des chefs des services photo des magazines et des quotidiens éventuellement susceptibles de confier une commande.
Après plusieurs années passées à couvrir l’actualité internationale, il était temps pour moi d’être davantage présent à la maison auprès de ma femme et de mes jeunes garçons. Ma décision était prise : adieu les avions, vive le métro et la moto. Problème : à l’agence Sipa Press, les principaux partis politiques et leurs personnalités de premier plan étaient déjà « en main » ! Difficile de « squeezer » l’un de mes collègues d’agence…
Coller aux basques de Yoyo
C’est à ce moment‑là que Lionel Jospin fait son retour dans l’actualité. À l’époque, le PS est, comme souvent, divisé entre plusieurs courants. Mitterrand est en fin de second mandat. Les candidats naturels pour les prochaines élections de 1995 ? Michel Rocard et Jacques Delors, mais fin 94, Delors renonce ! Surprise générale : Jospin se présente. Tension : Henri Emmanuelli, plus à gauche, le chef du parti, est le candidat naturel, mais le parti organise une primaire et c’est Lionel Jospin qui est désigné.
C’est à ce moment que je commence à le suivre. C’est, en quelque sorte, mon « cheval » pour cette présidentielle. Rue de Solferino, plus tard dans la cour de Matignon, je ne suis pas seul : il y a Daniel Simon pour Gamma, Bernard Bisson pour Sygma. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls à couvrir Jospin ! Nous sommes nombreux, mais nous trois représentons les trois principales agences de presse magazine françaises, alors encore au sommet du marché mondial. Et nous sommes en concurrence frontale. On se tire la bourre. Nous sommes bons camarades, mais d’implacables rivaux.
Entre nous, on dit : « que la meilleure photo gagne » ; mais les coups un peu tordus sont quand même de rigueur… du moment qu’ils sont discrets. Daniel Simon a un certain avantage : il couvre le Parti socialiste depuis l’époque Michel Rocard et a noué des contacts qui lui confèrent certaines opportunités. Je l’entends encore dire, en plaisantant mais avec fierté : « Ah, je vous ai bien fourrés ! ». Bernard Bisson, le bulldog au cœur tendre, ne laisse rien l’empêcher de faire la photo qu’il veut. J’avoue que je n’avais ni la ténacité de Bernard, ni l’esprit et les contacts de Daniel. Pour moi, c’était surtout un travail alimentaire et stabilisant pour la vie de ma famille.
En 95, Jospin mène une campagne efficace. Il arrive au second tour face à Jacques Chirac avec 47 %, et redonne de la crédibilité au PS. En 97, le président Chirac dissout l’Assemblée nationale et perd sa majorité. Lors des élections législatives, la gauche plurielle (PS, PCF, Verts) gagne. Le 2 juin 1997, Lionel Jospin est nommé Premier ministre.
Couvrir le Premier ministre et son gouvernement entre 1997 et 2002 était fort intéressant. Il y avait de quoi nous occuper et, entre confrères, on ne lâchait rien ; entre nous, c’était devenu une sorte de jeu d’ego. À vrai dire, je redoutais la possibilité qu’il gagne les élections présidentielles, car j’aurais été trop tenté de le suivre à l’Élysée. Je m’étais trop investi pour lâcher le morceau, mais je ne me voyais guère passer encore cinq ans à faire le singe en costard‑cravate devant Yoyo. Le 21 avril 2002, les électeurs m’ont évité ce dilemme cornélien.
Le 22 avril, je suis parti pour La Havane pour couvrir la première de « Chano, Looking for Chano » un spectacle de Jérôme Savary.

2000, Jospin parlant à Thomas Haley, Bernard Bisson, Daniel Simon à Matignon.
Photographie Pascal Lebrun
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