
Agathe Gaillard (1936 – 2025) a marqué l’histoire de l’art en France en donnant à la photographie ses lettres de noblesse. Son regard affûté et son engagement ont permis à des générations de photographes d’être vus, reconnus et célébrés. Martine Ravache lui rend hommage ; c’est une historienne de l’art, critique spécialisée en photographie et commissaire d’exposition reconnue pour son approche originale et littéraire de l’image.
Agathe,
Te voilà partie ,Toi qui « n’avais jamais été malade de (ta) vie » me répétais-tu.
C’est ainsi que tu es arrivée au bout de ta vie sans jamais céder à la faiblesse.
Tu t’es intéressée à la photographie du temps ou c‘était un rite, quelquefois une passion, à peine un commerce et encore moins un art. Tu fus la première à ouvrir une galerie consacrée exclusivement à la photographie en 1975. La première à Paris et seulement la troisième dans le monde. Dans un quartier, à l’époque, presque mal famé, le Marais puis, grâce à toi, la rue du Pont Louis-Philippe est devenue une adresse incontournable. Tu fus encore la première, à avoir l’idée et à avoir publié une série de cartes postales sous le titre « Les chefs d’œuvre de la photographie » ce qui, encore une fois, dans ce monde des années Soixante-Dix , hermétique à la valeur photographie, était à la fois d’une audace et d’un courage incroyables.
Je me souviens parfaitement de la première fois où je t’ai vue, un après-midi shopping où nous partions acheter les fameuses cartes postales avec mon amie Caroline. Alors que ton lieu était déjà terriblement à la mode, quand nous sommes rentrées dans la galerie, tu t’es jetée sur nous, excitée comme une petite fille, et désignant à peine discrètement, le vieux monsieur qui t’attendait, assis sur une chaise, sans faire attention à nous – les gamines – tu nous as chuchoté, au comble de la joie : « Vous avez une chance inouïe , c’est Andrei Kerstesz, un des plus grands photographes vivants ! ». Oui, nous avions une chance inouïe, c’est pourquoi je m’en souviens encore aujourd’hui y compris de ton enthousiasme si sympathique de groupie de base.
Puis nous avons commencé par faire le tour de l’exposition. Mais au fait, quel photographe était exposé ce jour-là ? Ralph Gibson ? Le premier artiste avec lequel tu avais inauguré la galerie et qui, cinquante plus tard, est toujours aussi tendance (quel talent de découvreur tu avais tout de même !). Ou peut-être était-ce encore Claude Batho que tu fus la première et la dernière à exposer (avant sa mort brutale et prématurée ) et dont l’oeuvre fut, pour moi, une révélation : Une femme posant un regard, troublant sur les objets domestiques du quotidien et à qui elle donnait la noblesse de natures mortes. Ou peut-être s’agissait– il encore de Erica Lennard ? Une autre révolution : Les amies, les sœurs devenues un sujet photographique à part entière et plus que jamais à la mode cinquante ans plus tard ! Quel flair décidément, chère Agathe !
Bref, du nom de l’artiste exposé ce jour-là, je ne me souviens donc pas mais du vieux monsieur : Si, bien sûr. Je me rappelle d’abord l’avoir contourné avec un respect quasi religieux car, de lui, par contre je connaissais parfaitement les photographies. Lui et Henri Cartier-Bresson étaient, à cette époque, les photographes les plus en « vue ». Plus tard, je t’entendrai dire, à propos de ton ami Kertesz que s’il n’était pas connu du grand public, il était, par contre, le plus respecté de tous les autres photographes. … Une autre raison de me souvenir de cette première rencontre ? Jusqu’au bout, jusqu’à tes presque quatre-vingt–dix ans, tu auras gardé ce même enthousiasme juvénile, cette adoration fidèle et inébranlable ( je pèse mes mots car il y a avait, à mes yeux, quelque chose de mystique dans cet élan ) pour l’art de la photographie et, pour moi qui suis nourrie de doutes, j’admirais cette qualité qui était aussi une preuve de fidélité , d’amitié tout simplement. Cela te résume parfaitement si on n’oublie pas d’ajouter cette touche d’élégance sans ostentation mais bien réelle qui t’appartenait. Agathe Gaillard n’a jamais été une vieille dame. Distante plus qu’hautaine, passionnée sans jamais se montrer snob.
Même dans tes derniers moments, tu savais recevoir tes amis, tenir salon comme au dix-huitième siècle lorsque le savoir circulait librement et avec légèreté entre tous, amis et passionnés que nous étions. Tu te tenais incroyablement droite, avec une dignité absolue et ma (longue) vie m’a appris que ce qu’on appelle « la classe » n’est pas seulement une qualité physique mais bien aussi, et avant tout, le reflet d’une élégance et d’une exigence intérieures.
Martine Ravache
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