
© Ketaki Sheth
Tout a commencé à Manori, au nord de Mumbai, lorsque la photographe est entré par curiosité dans le Jagdish Photo Studio en 2014. Séduite par le charme suranné qui se dégageait du lieu, elle se lance les années suivantes dans un projet qui la ferra voyager à travers l’Inde et visiter plus de soixante-cinq studios photo, la plupart proches de cesser leur activité. Elle y a documenté la gloire déclinante de ces petites entreprises dont la prospérité avait pris fin avec la généralisation des téléphones portables et des appareils photo numériques.
Introduite en Inde au milieu du XIXe siècle par des officiers britanniques, la photographie était initialement destinée à compléter les enquêtes anthropologiques et administratives sur la population. La pratique a acquis une dimension commerciale grâce à l’émergence de studios de photographie dirigés par des Européens, qui seront suivis plus tard par des Indiens. Leurs premiers clients sont des colons désireux de garder un souvenir de leur passage, puis les aristocrates locaux, la clientèle s’élargissant peu à peu à d’autres couches de la population. Pendant très longtemps cela va être le seul accès à la photographie pour la grande majorité des gens dans tout le pays. Si on y venait pour une photo d’identité, c’était aussi à l’occasion de garder trace des étapes importantes de la vie, mariage, naissance, diplôme, anniversaire, festivités, portraits de famille et même portraits post-mortem. Les studios rivalisaient de fantaisie créative issue des conventions établies de longue date par la peinture traditionnelle. Ils étaient équipés de toiles de fond sur lesquelles étaient peints des paysages ou des monuments, du mobilier essayait d’imiter un environnement européen, et une garde robe de saris, tenues traditionnelles, accessoires, bijoux, montres, stylos, lunettes de soleil était à la disposition des clients. L’apogée se situe dans les années 70 quand opéraient des milliers d’entreprises de ce genre dans tout le pays. L’arrivée du numérique puis les smartphones sera le début d’un long déclin qui relèguera nombre de ces endroits à l’oubli ou la disparition.
Ketaki Sheth s’est autant concentré sur l’environnement des lieux que sur celles et ceux qui les fréquentaient, utilisant uniquement l’éclairage présent quand il était disponible et naviguant entre plusieurs registres : le portrait, la nature morte, la photographie d’architecture intérieure. Des individus posent devant des décors peints représentant des montagnes du Kashmir, des plages tropicales, des gratte-ciel modernes ou un temple. Un garçon tourne le dos à l’objectif et regarde le décor. Une adolescente se penche en avant, cachant son visage. Un paysan pose fièrement avec son bidon à la main devant un paysage urbain futuriste. Le propriétaire d’un studio préparant sa propre prise de vue. D’autres photographies de la série sont dépourvues de présence humaine, transformant les objets en sujets à part entière. Une veste suspendu à un cintre déformé témoigne qu’elle a habillé de nombreux corps. Une découpe en carton du Mahatma Gandhi est posée sur le sol. Un tabouret en plastique bleu, des parapluies réflecteurs, des lampes anciennes sur pied, des décors peints occupent une place centrale dans le projet. Tous ces éléments sont investis d’une forte charge narrative, témoins silencieux de milliers d’histoires humaines. Les toiles peintes y jouent un rôle particulier. Paysages idéalisés, architectures monumentales, panoramas urbains futuristes, ces décors ne sont pas de simples ornements mais des fenêtres ouvertes sur les aspirations collectives, la projections des désirs et des rêves d’ascension sociale. La série évoluant entre nostalgie, observation ethnographique et esthétique, est également une réflexion plus large sur la transformation de l’Inde contemporaine. Les studios photographiques ont longtemps servi de miroir à la société indienne, enregistrant les changements dans l’habillement, les structures familiales, les marqueurs de statut social. Leur déclin reflète des mutations économiques et technologiques profondes : l’urbanisation rapide qui a fait grimper les prix de l’immobilier, forçant les studios à fermer, la numérisation qui rend obsolètes les compétences artisanales accumulées pendant des générations, l’attrait pour l’instantanéité qui supplante le rituel patient de la séance photo. À travers le regard généreux et attentif de l’autrice, ces studios condamnés acquièrent une seconde vie, une immortalité paradoxale. Ces images sont des archives pour les générations futures, des témoignages visuels d’une pratique culturelle qui aura marqué la vie de millions d’Indiens pendant plus d’un siècle et demi. Dans une lumière artificielle, entre des rideaux fanés et des décors décrépis, Ketaki Sheth a capturé l’essence d’une Inde en transition, honorant avec dignité les derniers témoins d’une époque révolue.
- Ketaki Sheth
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