
« C’est la dernière photo que j’ai faite en Iran » – Photographie Reza
EDITION SPECIALE > Nous publions ci-dessous la lettre ouverte à Monsieur
Emmanuel Macron, Président de la République française du photographe Reza Deghati.
Monsieur le Président, Paris, le 12 janvier 2026
Elle s’appelait Rubina, 23 ans, étudiante en stylisme. Elle dessinait des vêtements pour sa génération aux couleurs chatoyantes. Samedi dernier, dans une rue de Téhéran, elle marchait avec ses camarades en scandant simplement : « La Liberté, la Liberté, la Liberté ». Une balle de fusil d’assaut l’a fauchée en pleine nuque, de dos, tirée à seulement quelques mètres.
Elle est morte en réclamant le droit de respirer.
Sa mère partage un récit poignant ; celui de sa quête parmi des centaines de corps d’êtres humains, tous tués d’une balle dans la tête ou la poitrine ; celui de subir cet insoutenable avec des centaines autres parents, et enfin, ce moment, lorsqu’elle trouve le corps de sa fille où les gardiens de la révolution réclament une somme indécente pour le prix de la balle qu’ils ont utilisée pour assassiner sa fille.
Monsieur le Président, je vous écris aujourd’hui non pas seulement en tant que citoyen français, mais aussi en tant que témoin. Depuis bientôt cinquante ans (en Iran d’abord puis dans le monde), mon appareil photo a capturé des guerres, des génocides, des déplacements forcés, des corps d’enfants dans la poussière des bombardements. Au fil de tout ce temps passé dans les champs de bataille immondes de ce monde, en tant que « correspondant de paix », j’ai vu la fange de l’humanité.
Pendant ces décennies, je suis resté suspendu aux événements en Iran, de l’extérieur sans pouvoir m’y rendre depuis 1981.
Mais ce qui se passe aujourd’hui en Iran relève d’une barbarie particulière : c’est un régime qui massacre méthodiquement sa jeunesse, sa population féminine et ses rêveurs.
Les Gardiens de la Révolution tirent à balles réelles sur des manifestants désarmés.
Ils violent les jeunes filles en prison. Ils pendent les poètes. Ils arrachent les yeux à ceux qui osent regarder l’avenir.
Les ayatollahs ont transformé mon pays natal en un abattoir.
Monsieur le Président,
Il ne suffit plus de communiqués diplomatiques prudemment rédigés.
Il ne suffit plus de « préoccupations exprimées ». Il faut un sursaut historique.
La France, patrie des droits de l’homme, doit initier d’urgence un mouvement international massif pour arrêter ce carnage.
Vous avez toute la légitimité de convoquer une coalition mondiale des démocraties, d’utiliser tous les leviers : sanctions économiques paralysantes contre les dirigeants du régime et leurs familles, gel total des avoirs, interdiction de territoire, saisie par la Cour pénale internationale, embargo sur les technologies de répression, soutien logistique aux médias indépendants iraniens, accueil des réfugiés politiques, tribune permanente à l’ONU. Et surtout, la demande d’urgence d’arrêter d’assassiner les jeunes de ce peuple. Les Iraniens demandent que le monde ne détourne pas le regard. Ils réclament que leurs bourreaux ne puissent plus voyager librement en Europe, éduquer leurs enfants dans nos universités,
placer leur argent dans nos banques, tout en assassinant la jeunesse persane. L’Histoire jugera notre silence. Rubina voulait dessiner des vêtements aux couleurs vivantes ; elle est morte sur le béton, seule, à vingt-trois ans.
À l’heure où je vous écris, les chiffres les plus optimistes parlent de plus de 2000 morts. Combien d’autres Rubina vont joncher les trottoirs des villes iraniennes ?
Monsieur le Président, je vous en conjure : je vous prie d’être à la hauteur de l’héritage de Victor Hugo, Zola, de tous ceux qui ont fait de la France la voix des opprimés. Prenez la tête de ce combat. Le temps nous est compté. Chaque jour qui passe, d’autres corps tombent.
La liberté qu’ils réclament est la même que celle gravée sur nos monuments. Elle n’a pas de frontière.
Reza Deghati dit
REZA
Photographe, Chevalier de l’Ordre national du mérite
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