« Harcourt, les années noires et grises : Un studio photo sous l’Occupation » n’est pas un simple livre sur l’art ou la photographie. Il s’agit d’une plongée assez troublante dans la période où la France était occupée par l’armée allemande, à travers le prisme d’un lieu photographique mythique : le Studio Harcourt. L’auteur Nicolas Ragonneau assisté de Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne spécialiste de l’Occupation et de la Résistance, y dévoilent une histoire contrastée, faite de zones d’ombre et de compromis.

Fondé en 1934, le studio Harcourt s’impose rapidement comme un lieu incontournable du portrait mondain et devient une véritable fabrique d’icônes. Nombreux sont celles et ceux qui seront attirés par un style immédiatement reconnaissable : un noir et blanc sophistiqué, jouant sur le clair-obscur, qui fige ses modèles dans une aura intemporelle, entre glamour hollywoodien et noblesse classique. Se faire tirer le portrait chez Harcourt était un acte de consécration, un passage obligé pour l’élite du cinéma, de la littérature, des arts et du spectacle. Attirés par la lumière des paillettes, de nombreux bourgeois suivent le mouvement pour capter un peu du prestige des vedettes.

Mais que devient ce lieu, voué à la mise en valeur des individus, lorsque le pays bascule dans le drame de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation allemande ? C’est à cette question que répond l’ouvrage, en s’appuyant sur les images, et un incroyable fichier client répertoriant près de 350 000 commandes réalisées entre 1934 à 1980, conservés à la Médiathèque du Patrimoine de la Photographie. Pour une entreprise dont l’activité dépendait essentiellement de la vie culturelle et de la demande d’une élite, la fermeture aurait signifié la fin d’un commerce jusque là florissant. Alors on s’adapte, on s’accommode, on s’arrange de la présence de l’occupant. L’un des thèmes du livre est de dépeindre le fonctionnement du studio, non pas comme un acte de collaboration à proprement parler, mais comme un cas emblématique d’ « accommodement » ou de « collaboration douce, empirique ».

Pendant l’Occupation, le studio est un véritable creuset de talents, où se rencontrent des photographes issus de la presse, de la mode, et du cinéma. Ces professionnels, qui ont souvent rejoint le studio pour des raisons de subsistance, ont apporté avec eux de nouvelles techniques et l’esthétique du glamour cinématographique, contribuant ainsi à affiner et à pérenniser le fameux style de la maison. Le défilé dans les locaux de l’établissement pendant cette période est révélateur. On y retrouve le ban et l’arrière ban du cinéma français pour qui prendre la pose était une nécessité professionnelle, une manière d’assurer sa subsistance et de maintenir une illusion de normalité. On y croise aussi des personnalités du régime de Vichy et autres affidés, attestant d’une clientèle qui cherchait à magnifier son rang. Dans ce véritable « trombinoscope de l’Occupation, » on remarquera le portrait de l’éditeur Bernard Grasset à la ressemblance assez frappante avec un certain Adolf, la mèche et la moustache y contribuant grandement. Qui se ressemble s’assemble, car le personnage revendiquait haut et fort son appartenance à la race aryenne. « Je suis un Français authentique sans nul de ces alliages malsains que l’Allemagne condamne à juste titre. (…) Si haut que l’on remonte dans les deux branches, on ne peut trouver un juif ou une juive. La chose est peut-être utile à préciser. » Il y a aussi la photo d’un certain Christian Message, crapule opportuniste autoproclamée chef du parti national socialiste français, qui pose affublé d’un uniforme fait maison singeant celui de ceux qu’il admire.

Et puis il y a les soldats allemands. C’est sans doute l’aspect le plus frappant et le plus troublant du livre. Business oblige, le studio se met au service de cette nouvelle clientèle, officiers de la Wehrmacht et de la Luftwaffe saisis dans la même lumière flatteuse que les stars françaises. L’analyse par les auteurs des images de ces soldats allemands est particulièrement révélatrice. Ce ne sont pas de simples photos d’identité, elles participent à une mythologie de l’envahisseur. « Je ne cacherai pas que c’était un plaisir de les photographier, non pas parce qu’ils étaient allemands, mais parce qu’ils étaient particulièrement photogéniques. Ils avaient une allure extraordinaire, avec leurs yeux clairs, leurs casquettes, et puis ils avaient une manière de se tenir qui était très photogénique. » (Christian Jandez, photographe au studio pendant l’occupation, entretien de 1982). L’actrice Simone Signoret, réfugiée en Bretagne, décrivait l’arrivée des Allemands comme des hommes « Superbes, grands, bronzés, wagnériens ». Ces portraits Harcourt amplifient et exacerbent cette vision du « surhomme ». Ils confèrent à l’uniforme une esthétique païenne, sublimant la force et la jeunesse, une iconographie qui s’inscrit dans les pas de celle de la propagande nazie et n’est pas sans poser une sérieuse question d’éthique.

A la Libération, après un court moment de flottement, le studio reprend ses activités, ses dirigeants n’étant pas inquiétés par l’épuration. Le décor reste, la clientèle change. Résistants, soldats américains, anglais et canadiens foulent à nouveau les tapis de l’établissement. Suivront ensuite des membres du gouvernement et des fonctionnaires en charge de la remise en marche de l’Etat. Les temps ont changé, Harcourt s’est adapté. Miroir des « années noires et grises » de la France, ce livre est une contribution à l’histoire culturelle et mémorielle de l’Occupation. Il nous rappelle que l’Histoire ne se résume pas aux héros et aux traîtres, mais qu’elle est tissée d’une multitude de compromis, de silences et de continuités qui, mis bout à bout, façonnent la mémoire collective. C’est une lecture renouvelée et précieuse des mécanismes d’adaptation sous la contrainte, une référence pour quiconque s’intéresse à la France de 1940-1944, et à la manière dont l’Art, même le plus éphémère comme le portrait de commande, devient, avec le recul du temps, une preuve irréfutable de la complexité humaine.

Harcourt, les années noires et grises. Un studio photo sous l’occupation. Ed Denoël, 224 pages,196 x 257 mm, 35€

 

Gilles Courtinat
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