Le premier numéro de cette nouvelle année du mensuel Profession Photographe est dédié en grande partie aux « reporters de guerre » ; une catégorie de faiseurs d’images qui, selon Pascal Quittemelle, « fait rêver des générations de jeunes photojournalistes ». Thomas Haley l’a lu et le commente.

Profession Photographe rend hommage aux « combattants de l’information » ; et je suis très heureux de lire enfin cette expression : « reporters de guerre », au lieu de « photographe de guerre ». Franchement, « photographe de guerre », c’est un cliché usé et très réducteur du rôle des photographes lors de la couverture d’un conflit armé.

Dans cette édition n° 76, Profession Photographe nous offre un dossier très complet où je retrouve mes collègues Patrick Chauvel, Noël Quidu, Laurence Geai, la légendaire Catherine Leroy, ainsi qu’un portfolio d’Emmanuel Ortiz sur le conflit dans les Balkans. Pendant des années, nous nous sommes croisés sur les terrains de conflit en Afrique, au Moyen-Orient et dans les Balkans. Je travaillais pour Sipa, Chauvel pour Sygma et Quidu pour Gamma. Le camarade Ortiz, bien qu’il ait eu de nombreuses offres, préférait travailler en solo, sans agence.

« C’est dangereux. Pourquoi font-ils ça ? »

Bien sûr, il y a l’adrénaline… Le shoot est puissant sur ces terrains, mais les motivations des reporters pour couvrir un conflit sont beaucoup plus nobles. « Nous, on est là pour témoigner, pas pour donner une version hollywoodienne de l’information, avec les bons et les méchants », dit Quidu. « J’avais en moi cette profonde nécessité d’aller sur le terrain pour comprendre réellement ce qu’il s’y passait et pour en rendre compte », répond Ortiz. Pour Chauvel, il s’agit de vivre l’histoire en direct : « J’étais porté à la fois par le désir d’informer, de dénoncer ce que le public ne pouvait pas voir… La photographie est un moyen de dire : cet événement, c’était vrai. »

Leur constat : « Une profession sinistrée »

La presse n’assure plus son rôle de garant auprès des reporters. Elle assume de moins en moins les responsabilités qui, autrefois, incombaient aux commanditaires des reportages. Il fut un temps où un photographe couvrant un conflit pour le compte d’un magazine, s’il était blessé, était pris en charge par le magazine. Il fut un temps où les journaux et les magazines d’actualité payaient les frais de mission et un tarif journalier correct — même double tarif en zone de guerre !

Même si le photo-reporter n’était pas en commande pour un journal, le modèle économique de la presse était tel qu’il pouvait s’en sortir financièrement. La presse dépendait de nos photos. Aujourd’hui, et depuis au moins vingt-cinq ans, ce modèle périclite, et je crains qu’avec l’avènement de l’IA, la précarité du métier ne s’accentue terriblement.

Sommes-nous utiles ?

Laurence Geai se pose la question. Une question qui me taraude l’esprit depuis plusieurs années : « Est-ce que le monde change grâce aux images ? Devient-il plus juste, moins violent ? » Laurence Geai est convaincue que ce métier a du sens, « malgré le danger. Sans image, le monde serait certainement pire. Si les images ne changent rien, au moins elles sont là pour l’histoire. » Comme mes collègues qui s’expriment dans ce dossier de Profession Photographe, je croyais que la photographie pouvait être une force pour dénoncer les injustices, redresser les torts, changer le monde. Mes héros étaient W. Eugene Smith, Walker Evans, Dorothea Lange — les photographes de la FSA qui documentaient la crise aux États-Unis après le krach de 1929 ; des photographes qui espéraient avoir un impact sur la condition humaine par la force de leurs images.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, je suis moins sûr de ce pouvoir de l’image, surtout quand il s’agit de guerre ou de crise humanitaire. Même si l’image est forte, parviendra-t-elle à percer le flot écrasant d’actualités qui nous submerge 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ? Je me sens comme un croyant qui a perdu la foi. Pourtant, en dépit de tout, je crois encore que nos images servent à informer, et même si elles ne changent rien, au moins elles sont là pour l’histoire. Ce sont des documents pour nous dire : ça s’est passé. Imaginez qu’il n’y ait aucune photographie des camps de la mort. Quelle preuve pourrions-nous présenter aux négationnistes ?
Notre rôle est donc avant tout la documentation visuelle pour établir les faits, pour empêcher le déni de l’histoire. Et si jamais nos images contribuent à corriger les torts du monde, c’est encore mieux.

Enfin, pour finir, un petit mot pour dire merci à notre confrère Pascal Quittemelle, photographe et directeur de la rédaction du formidable Profession Photographe. Depuis douze ans, Pascal et son équipe œuvrent pour offrir aux professionnels de l’image en tous genres les outils nécessaires à la pratique de leur métier dans tous les domaines : information juridique, comptable, technique, économique, actualités sur les expositions, festivals, livres, etc. Bravo !

À propos de Profession Photographe

Profession Photographe est un magazine bimestriel (6 numéros par an) dédié aux photographes professionnels. Publié par l’APPPF, il traite des enjeux concrets du métier : droits d’auteur, législation, fiscalité, matériel, pratiques professionnelles et actualité du secteur. La revue se distingue par une ligne éditoriale centrée sur la défense des photographes, la diffusion d’informations techniques fiables et la valorisation de la culture photographique à travers portraits, portfolios et dossiers thématiques. Référence pour les professionnels, elle accompagne les évolutions du marché et les mutations du métier. En vente en kiosque : 8,50 € Abonnement annuel : environ 35–40 € selon les formules (France / international) Éditeur : APPPF – Association pour la Promotion de la Photographie ProfessionnelleAdresse postale : 2 rue Saint Jean – 61130 Bellême France

Le site de Profession Photographe

 

Thomas Haley
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