Valéry Giscard d’Estaing et Jacques-Henri Lartigue à l’Elysée en 1974.
Photographie Eric Brissaud / Gamma-Rapho

Valéry Giscard d’Estaing, Président de la République, était né en Allemagne, à Coblence, le 2 février 1926. Il aurait donc été centenaire s’il n’était mort il y a cinq ans, le 2 décembre 2020, dans les Alpes‑de‑Haute‑Provence, à Authon. Giscard a été, en son temps, un modernisateur qui a débuté son septennat en bousculant la tradition de la photographie présidentielle officielle. Éric Brissaud nous raconte ses souvenirs d’assistant de Lartigue.

Le jeune photographe Éric Brissaud — il a alors une vingtaine d’années — est ami avec Jacques‑Henri Lartigue. Pour l’occasion, Lartigue lui demande d’être son assistant pour réaliser le portrait officiel du nouveau président. À l’occasion du centenaire de l’ancien Président, nous revenons sur la prise de vue du portrait officiel.

Giscard, comme les Français l’appellent familièrement, est le premier président à rompre avec la traditionnelle photo officielle figée du général de Gaulle par André Vigneau, ou de Georges Pompidou par Sam Lévin. Après lui, les portraits officiels continueront à rompre avec le côté figé de l’exercice. Mitterrand fera appel à Gisèle Freund, Chirac à Bettina Rheims, Sarkozy à Philippe Warrin, Hollande à Raymond Depardon, Macron à sa fidèle photographe Soazig de La Moissonnière.

Ce 26 août 1974, jour de la prise de vue à l’Élysée, Jacques‑Henri Lartigue va faire une photo en largeur et en gros plan, avec un objectif 200 mm monté sur un boîtier Pentax : une nette rupture avec la tradition des portraits officiels.

Éric Brissaud, qui a ensuite fait une longue carrière au Figaro Magazine, au Figaro Madame et à l’agence Gamma, a raconté à L’Œil de l’info, pour un podcast, cette exceptionnelle prise de vue où, ironiquement, le drapeau français, du fait d’un coup de vent, deviendra rouge, blanc, bleu.

« Jacques‑Henri Lartigue m’a dit : “Mon petit Éric, voilà, Florette a préparé des sandwichs ; parce que, tu sais, avec ces gens‑là, on ne sait jamais si on doit attendre. Moi, j’ai toujours un petit creux, je me lève très, très tôt. Et comme on a rendez‑vous à 11 heures, pour peu que ça dure, on mange un sandwich. Et là, Florette, qu’est‑ce que tu as mis ?” Tout ça était enveloppé dans du papier d’aluminium. »

« Et puis il me dit : “J’ai préparé le matériel photo.” Et je vois qu’il y avait deux Spotmatics, puisqu’il travaillait avec Pentax : les Spotmatic ES ou ES‑2. Il avait mis un nœud rose pour la couleur et un nœud noir pour le noir et blanc. Il n’avait pas mis — il ne met jamais — de lanière de cuir. Et il met tout ça dans son petit sac, avec les sandwichs à côté. Et aussi quelques films, etc. Lartigue était très ému. Il s’était mis en tenue légère car il voulait vraiment faire une plaque Jacques‑Henri Lartigue, comme il l’a toujours fait depuis l’âge de 8 ans. C’est ça qui est très drôle. »

« On arrive à l’Élysée, on pose les affaires dans la cour. Et on attend. À l’Élysée, c’était assez drôle. Lartigue était tellement malicieux, ce bonhomme était un grand enfant. Il me dit : “Bon, écoute, fais attention aux sandwichs de Florette… et passe‑moi des appareils.” J’ouvre le sac et je vois un seul appareil avec un 50 mm ! Ce n’est pas possible, c’est dramatique. »

Éric Brissaud part alors en voiture officielle, escorté par deux motards, chercher les boîtiers oubliés au domicile des Lartigue.

Portrait officiel du Président Valery Giscard d’Estaing
Photographie Jacques Henri Lartigue

« J’ai récupéré ses boîtiers, surtout celui avec le nœud rose chargé en couleur. Et Giscard arrive et on commence à faire les photos. Tout à coup, Lartigue me dit : “Mon petit Éric, qu’est‑ce que c’est, l’objectif que tu as ?” — “C’est un 200 mm.” Il me prend mon boîtier. Et puis il regarde. Giscard était juste là, devant les colonnes. Ils étaient en train de monter le drapeau qu’il avait commandé la veille. Et Lartigue regarde et me dit : “Ah, c’est bien ça !” Donc j’installe l’objectif sur son appareil, je le mets sur un pied et je cadre sur Giscard. »

« “Ah, c’est très bien”, dit Lartigue, qui fait très vite la prise de vue — on va dire entre 20 et 25 minutes. Je rembobine, je mets les films à part. J’avais prévenu Central Color. Un motard attendait les films. Et à ce moment‑là, Giscard, très content, venait de lâcher ses clébards, les deux labradors, qui ont immédiatement bouffé les sandwichs pendant que nous parlions avec le Président. Mais Giscard met la main sur l’épaule de Florette, de Jacques et de moi, et dit : “Vous resterez bien déjeuner avec nous.” On a pris l’apéritif. Il nous a fait visiter les salons en parlant du goût de Pompidou, de l’art, etc. On est restés deux heures à table. Et j’ai trouvé ça assez étonnant. Giscard était un personnage étonnant. C’est le moins qu’on puisse dire. »

« Après, j’ai filé à Central Color, où les photos étaient développées. Et la mère Gallois — enfin, je ne devrais pas dire la mère, mais c’est comme ça qu’on l’appelait — me dit : “Surtout, n’en parlez pas, mais il y a un gros souci.” Puis elle me parle du drapeau qui est inversé : rouge, blanc, bleu. Je ne l’ai pas vu à la prise de vue, Lartigue non plus. Au moment de faire la photo, le vent s’est levé, il y a eu un courant d’air, je ne sais pas quoi, et le drapeau s’est enroulé sur lui‑même et s’est inversé. »

« “Ça fait plus de trois heures qu’on travaille dessus”, ajoute‑t‑elle. “En plus, l’appareil de Jacques est un boîtier pourri, il raye tous les films. Les films sont rayés, tous rayés, tu peux le croire ? Les gens de Central Color ont retouché toute la journée avant de pouvoir en faire quelque chose. Et ils ont inversé les couleurs du drapeau. C’est quand même une histoire prodigieuse. Ce n’était pas possible de refaire la prise de vue. Et n’oublions pas qu’il n’y avait pas Photoshop à l’époque. C’est de la vraie retouche au pinceau 00.” »

« Je connaissais tous ses tireurs. Je rentre chez moi, rue des Martyrs, où j’habitais. Je remonte d’un coup de moto en attendant qu’ils finissent les retouches. Jacques me dit au téléphone : “Ce qui serait bien, c’est que tu la portes à l’Élysée demain matin.” Donc c’est ce que j’ai fait, et Giscard m’a dédicacé la photo. »

Ce récit est extrait d’un podcast enregistré par Michel Puech et réalisé par Jean-Louis Vinet publié en décembre 2020

 

Michel Puech
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