DIFC Gulf Art Fair, Dubaï, Emirats Arabes Unis, 2007. © Martin Parr / Magnum Photos

Alors que le photographe britannique Martin Parr vient de nous quitter en décembre 2025, le Jeu de Paume à Paris lui consacre une rétrospective « Global Warning » dédiée aux travers consuméristes de nos sociétés

« Ma ligne de front, c’est le supermarché » déclare le photographe quand il s’agit de se démarquer de ses confrères photographes de l’agence Magnum, habitués des terrains de guerre. Son emblème ? Le caddie. Dès la fin des années 70, en noir et blanc, Martin Parr pose son regard acéré sur l’émergence de la consommation de masse. Il ne se sent pas différent de ceux qu’il photographie, classe populaire et moyenne, il en fait partie intégrante. Encore récemment, il faisait remarquer que son bilan empreinte carbone était très mauvais et soulignait aussi que malgré le fait qu’il ne sache pas nager, il ne rechignait pas à s’allonger sur les plages bondées pendant que sa femme s’adonnait à une de ses activités favorites, la natation. Enfin, il était très accro à son portable. Dans les années 2000 j’ai pu le croiser lors d’un vernissage à Paris. Il portait un pull assez moche à carreaux et sa fille Ellen alors toute jeune était revêtue d’une robe à froufrous, digne d’une poupée de kermesse. Je m’étais demandé si c’était volontaire, comme un clin d’oeil à ses clichés mais quelqu’un de bien informé m’avait précisé: « Non, non, il est toujours comme ça ! » Beaucoup à ses débuts ont raillé le photographe, le qualifiant d’ironiste aux couleurs saturées, un faiseur d’images qui s’intéressait à des sujets triviaux. Son intégration à Magnum Photos en 1994 ne s’est d’ailleurs pas faite sans difficultés, Henri Cartier-Bresson s’y opposait formellement. Son regard grinçant, drôle et percutant a pourtant fini par rallier la plupart. Car, anthropologue à son insu, il est avant tout avant-gardiste, tant dans le choix de ses sujets que dans son traitement photographique.  À ses débuts, il fonce dans le tas au flash et pointe l’absurdité de nos modes de vie, toujours avec son humour décalé, so British. Son point de vue évolue avec le temps. Bien qu’il ne se définisse pas comme un photographe militant, ces dernières années, il n’était pas contre donner une dimension plus sérieuse à son travail et revendiquait une forme d’engagement discret, une guérilla visuelle, capable de remettre en question les représentations dominantes. Il joue de tous les codes en prenant à contre-pied la photographie publicitaire, animalière ou encore l’esthétique de la carte postale.

L’exposition se structure en 5 volets, reprenant les grands thèmes chers au photographe : la plage, terre de loisirs et de déchets, les supermarchés, foires et salons, lieux d’une consommation avide et excessive, le tourisme à gogo, phénomène de masse, les animaux et la place qu’ils occupent dans nos sociétés contemporaines, enfin les addictions technologiques ou la relation de l’homme à la machine. Chaque section revient sur cinquante ans d’images en mêlant plusieurs époques, de ses premières photographies en noir et blanc jusqu’à des clichés très récents. Pas de « wallpaper » ou d’accrochage kitch, la scénographie demeure classique tout en conservant des aplats de couleurs acidulées sur les murs afin de rester fidèle au traitement chromatique singulier de Martin Parr. Le photographe a répondu à plusieurs commandes, reportages, mode, publicité, missions photographiques. C’était son gagne-pain. Impossible de distinguer pourtant ses images personnelles de ce qui relève de la commande tant il reste fidèle à son style en toute circonstance. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on faisait appel à lui. Lui, qui se moquait gentiment de l’imagerie publicitaire, a fini par travailler pour des marques comme Gucci ou Sony.  Guidé par son instinct, Martin Parr échappe aux catégories, il chahute le genre documentaire. Avec malice, il joue et détourne les mythologies, non pas pour délivrer un message, mais pour proposer un contenu alternatif, au sein même du système. A l’occasion de la rétrospective, la RATP a réquisitionné dix-sept stations de métro pour afficher ses photographies que l’on pourra retrouver au Jeu de Paume.

« Martin Parr Global Warning », Jeu de Paume, Paris, jusqu’au 24 mai 2026

Isabelle Stassart
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