La presse ne baisse pas les bras malgré les coupures d’électricité et le froid exceptionnellement intense en ce début 2026. Ne dépendant que de ses abonnés, sans publicité, Le Kyiv Independent – tout comme tous ses confrères – continue à informer ses lecteurs comme si de rien n’était.

« Bonjour et bienvenue dans notre résumé hebdomadaire… et dans cette panne d’électricité soudaine qui a frappé l’Ukraine ce samedi matin », ainsi débute Olga Rudenko quand elle s’adresse dimanche 1er février 2026 à ses abonnés. Comment travaille la presse dans cette crise énergétique majeure que traverse actuellement l’Ukraine du fait d’un assaillant qui cible les centres énergétiques ? C’est ce qu’a essayé de savoir L’Œil de l’Info.

Pour rappel : depuis maintenant trois semaines, la Russie frappe délibérément et intensément les centres énergétiques. C’est une violation du droit international humanitaire. Elle le fait chaque hiver depuis 2022 mais cette année, de façon beaucoup plus intensive. Quelle que soit la résilience d’Ukrenergo, le gestionnaire des lignes, à réparer les transformateurs, c’est de plus en plus difficile pour le pays. Plus de la moitié des infrastructures énergétiques de l’Ukraine ont été détruites ou endommagées. Étonnamment, l’Ukraine parvenait toujours à fournir de l’électricité à la Moldavie ; depuis que les réseaux ukrainiens et moldaves ont été déconnectés du réseau électrique russe à la suite de l’invasion de février 2022, mais ce transfert énergétique a cessé en janvier.

Les coupures sont de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues pour le peuple ukrainien. C’est d’autant plus terrible que l’hiver est particulièrement rigoureux cette année en Ukraine. Quand Olga Rudenko, rédactrice en chef du Kyiv Independent, écrit son texte, il fait -20° à Kyiv mais à peine 10° dans son bureau. L’Etat a tenté d’installer des tentes chauffées pour que les kyévins puissent se réchauffer et recharger leurs smartphones. Il devrait faire encore plus froid vers le 10 février, -22° ou -23° dans la capitale. Hromadske a publié le 28 janvier un article qui explique comment le froid intense et l’absence de chauffage transforment les appartements en un véritable cauchemar d’égouts. La situation imposée par plus de deux semaines sans chauffage a rendu le réseau d’égouts hors service. Les conduits des toilettes sont complètement gelés et les eaux usées s’écoulent directement dans les appartements. Dans certains immeubles, des cabines de toilettes extérieures ont été posées à la va-vite.

Priorité à la recharge des outils de travail

Si les Ukrainiens souffrent terriblement et manquent d’électricité, il est difficile de joindre les journalistes ukrainiens. Ceux-ci réservent l’énergie en priorité à l’alimentation de leurs ordinateurs, à la recharge de leurs smartphones et de leurs balises Starlink. De fait, ils ne peuvent plus travailler toute la journée, du moins pour tous ceux qui sont à l’est et au sud-est du pays. A Kyiv où sont basés cinq médias majeurs du pays, Oukraïnska Pravda, Hromadske TV, Gazeta.ua, le Kyiv Post et The Kyiv Independent, la situation s’est nettement détériorée début janvier, lorsque la Russie a endommagé le réseau au point de priver de chauffage et d’électricité une grande partie de la ville.

La majorité des habitants, des entreprises et donc des médias doivent vivre avec quelques heures d’électricité par jour. C’est devenu une habitude pour les habitants de se réveiller sans eau, sans électricité ou sans chauffage et d’attendre patiemment les réparations. Le maire de Kyiv a incité les habitants qui le pouvait à quitter momentanément la ville pour l’ouest du pays, notamment les résidents dans les quartiers où l’accès à l’électricité n’est que d’une ou deux heures par jour. A la rédaction du Kyiv Independent, quasiment toute la rédaction est restée et continue à travailler parfois sous des couvertures car la température dans leurs locaux avoisine les 8°. Il faut avoir tenté de saisir un texte de 6400 signes – la longueur de cet article – par une température aussi basse pour comprendre un peu la difficulté de l’exercice. Pas question de porter des moufles pour taper sur un clavier !

L’immeuble de l’auteure Iryna Tsylik le 2 février 2026. Un réservoir d’eau sur le toit a explosé du fait des températures extrêmement basses et la glace condamne l’ouverture de certaines fenêtres aux appartements inférieurs. Cette situation est aujourd’hui habituelle dans la région de Kyiv. Photo : Iryna Tsylik

Au réveil samedi 31 janvier, la capitale a connu l’une des pires coupures de courant de ces dernières années : ni eau, ni électricité, ni chauffage simultanément. Le métro de Kiev est à l’arrêt complet – une première depuis la guerre –, une situation similaire à Kharkiv. La cause de cette panne majeure serait une interruption sur la ligne de transport d’électricité entre l’Ukraine et la Moldavie, près de la frontière sud-ouest de l’Ukraine. Une panne technique a entraîné la déconnexion de la ligne, provoquant une coupure en cascade sur le réseau électrique ukrainien. Par mesure de sécurité, les centrales nucléaires ont réduit leur production.

Avant d’imaginer écrire un article, il faut manger, donc cuire la nourriture. Pour contrer le manque d’électricité, nombreux sont celles et ceux qui ont jeté leur dévolu sur de petites gazinières de table à un seul feu (la majorité des logements sont tout électrique). Cela permet de réchauffer la nourriture, de faire chauffer de l’eau pour se laver un peu et d’y chauffer des briques qui, utilisées comme bouilloires, chaufferont le lit, notamment pour les familles avec de très jeunes enfants. L’organisation de la vie est en mode « débrouille ». Iryna, secrétaire dans la capitale, habite au 5e étage d’un immeuble au bord du Dniepr. Elle utilise un réservoir d’eau de cent litres que son mari a raccordé à la chasse d’eau. Un réservoir similaire, plus petit, est placé dans la salle de bain afin qu’ils puissent se laver un minimum et se brosser les dents. Ces deux réserves sont remplies dès que l’eau est rétablie. Iryna a trouvé des petites lampes adhésives qui s’allument automatiquement et qu’elle a placées dans la salle de bain et les toilettes.

Toutes les rédactions se sont dotées de groupes électrogènes permettant d’alimenter les ordinateurs et tout ce qui est nécessaire à la production de l’information. Ces générateurs sont bien utiles, même quand l’électricité est présente, car depuis le 26 décembre 2024 où les coupures électriques ne sont plus programmées mais intempestives, la tension oscille parfois entre 150 et 170 volts seulement au lieu des 220 habituels. Grâce à ces parfois très gros générateurs, aucun média en ligne n’a vu son accès coupé et les imprimeurs ont toujours pu éditer les journaux. L’hebdomadaire Oukraïnsky Tyjden n’a ainsi pas cessé de paraître. Iryna Tsilyk, auteur et réalisatrice ukrainienne basée à Kyiv, qui n’a pas eu de chauffage pendant deux semaines, dénonce l’abandon ressenti par le peuple ukrainien. Elle écrit dans le Frankfurter Allgemeine du 1 février : « Ici, nous en avons tous assez des mots « incassable » et « résilience » [qui nous sont accolés], et encore plus par le fait qu’une partie significative du monde reste les bras croisés face à ces pratiques génocidaires ». Loin de toute trêve énergétique, dans la nuit du 4 au 5 février, la Russie a détruit l’usine qui était l’épine dorsale du système énergétique de Kyiv depuis les années 1950, privant des centaines de milliers d’habitants de chauffage pour au moins plusieurs semaines. Malgré cet abandon que beaucoup dénoncent en Ukraine, Oleksandra Matviichuk, directrice du Centre des libertés civiles de Kyiv, conclut : « L’obscurité et le froid nous entourent mais ne sont pas en nous ».

 

Thierry Birrer
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