Il y a dix ans, le 13 décembre 2015, le photojournaliste Mario Dondero mourait dans son Italie natale. Ses archives ont été installées à Altidona, une petite ville de la région des Marches, en Italie centrale, où les historiens de la photographie peuvent travailler sur l’énorme collection de ses photographies, mais aussi sur ses écrits.

Mario Dondero était un photojournaliste très talentueux et très attachant. L’Œil de l’info a publié plusieurs articles le concernant, dont une « tentative d’interview » en décembre 2012, où il parle de sa vie et de son travail lors d’une exposition à la librairie italienne Tour de Babel dans le Marais, à Paris. L’entretien a tourné court avec l’arrivée de l’actrice Hanna Schygulla. Mario n’a pas résisté au charme de ses souvenirs.

Après son décès, ses archives — plus de 500 000 clichés et environ 200 carnets de notes, sans compter les articles qu’il a publiés — ont été rassemblées et inventoriées. Mario Dondero était certes l’un des photojournalistes les plus connus d’Italie et de France, où il a longtemps vécu, mais il était également doué pour la plume et le verbe. Mario avait le sens de la formule et le talent d’un conteur.

En ce début d’année, l’association Altidona Belvedere, conservatrice des archives, et la ville de Fermo, qui a baptisé un espace d’exposition de l’ancienne gare de bus du nom de Mario, lui rendent hommage avec l’exposition Cinéma mon amour, du 14 février au 12 avril 2026. L’exposition présente une centaine de photographies retraçant les rencontres de Mario Dondero avec le cinéma. Le réalisateur et scénariste Marco Tullio Giordana participera à l’inauguration, qui aura lieu à Fermo, au Terminal Dondero, le samedi 14 février 2026 à 17 heures.

Elle est organisée par Cristina Iacoponi et Francesco Pascali, sous la supervision de Pacifico D’Ercoli et Laura Strappa, qui sont également impliqués dans la publication de l’ouvrage Mille parole (Éditions Affinità Elettive – décembre 2025). Ce livre, hélas uniquement en italien pour l’instant, rassemble une partie des écrits de Mario Dondero. Francesco Pascali est l’auteur de la préface de Mille parole de Mario Dondero et a accepté — ainsi que l’éditeur — que L’Œil de l’info publie cette préface.

Préface du livre Mille parole (Mille mots)

Portrait des ecrivains du Nouveau Roman : de gauche a droite : Alain Robbe-Grillet (Robbe Grillet), Claude Simon, Claude Mauriac, Jerome Lindon, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier devant le siege de la maison d'edition "Les editions de Minuit", 1959. ©Dondero/Ed. Minuit/Leemage

Portrait des ecrivains du Nouveau Roman : de gauche a droite : Alain Robbe-Grillet (Robbe Grillet), Claude Simon, Claude Mauriac, Jerome Lindon, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier devant le siege de la maison d’edition « Les editions de Minuit », 1959.
Photographie Mario Dondero

« Une photo vaut mille mots », disait Walter Benjamin. Une phrase célèbre, choisie comme devise par la glorieuse revue milanaise Le Ore. Lors de sa fondation en 1953, Giuseppe Trevisani, avec Salvato Cappelli et Pasquale Prunas, désignent le photoreportage comme langage de prédilection: peu de légendes, brèves, pour mieux laisser parler la force silencieuse des images. Le récit d’une révolte à l’hôpital psychiatrique judiciaire de Reggio Emilia, publié dans le premier numéro de la revue, signé par Gianni De Simoni et un tout jeune photoreporter, Mario Dondero, en est l’exemple.

Collaborateur de Le Ore pendant un an, Dondero quitte la rédaction pour suivre son irrésistible désir de « découvrir » la France. Il y affirme sa prédilection naturelle pour la vérité, aussi bien pour la raconter que, si nécessaire, la dénoncer, avec un regard lucide et un Leica toujours en main. Il n’est pas surprenant qu’il ait fait sienne la maxime attribuée à Benjamin, allant parfois jusqu’à la compléter :

« En général, les photographes n’écrivent pas. Ils s’en remettent à leur langage préféré, celui des images, qui racontent déjà d’elles-mêmes ce qu’elles veulent dire », note-t‑il dans un carnet.

Ce n’est pourtant pas une revendication péremptoire, mais plutôt une forme d’autojustification. Mario semble avoir trouvé là une excuse valable à son engagement apparemment modeste dans l’écriture — pour laquelle il montre pourtant un talent indéniable. Comme s’il lui reprochait de ralentir le rythme effréné de ses voyages à travers le monde pour documenter l’Histoire.

En tentant de mettre de l’ordre dans son archive photographique — plus de 500 000 clichés conservés par l’association Altidona Belvedere, dans la province de Fermo — nous avons vite compris l’importance des mots pour situer une image. Quelques mots (certainement moins de mille !), mais suffisants pour arracher un visage à l’anonymat, pour situer un événement ou un lieu. L’archive Dondero possède aussi une annexe « littéraire »: environ deux cents carnets de notes et un nombre indéterminé de feuillets manuscrits ou dactylographiés, restés enfermés dans des armoires jusqu’à récemment. Après un inventaire minutieux, nous avons pu rattacher nombre de ces pages à des brouillons ou premières versions d’articles publiés dans des revues, journaux ou ouvrages collectifs. Certains textes inédits, dont Mille parole propose une sélection significative, contiennent des réflexions sur la société contemporaine, les voyages, la Photographie, les rencontres, rédigées avec la spontanéité de celui qui tente de fixer l’instant avec un stylo.

C’est ainsi qu’est née l’idée de créer une anthologie des écrits donderiens, inversant pour une fois le rapport canonique entre mot et image dans cette hiérarchie des valeurs devenue galvaudée. Mille parole ne prétend pas constituer l’œuvre complète du Mario Dondero écrivain (un projet titanesque que nous aimerions réaliser un jour), mais offrir, dans un temps d’exposition encore limité, un éclairage sur une activité parallèle à la Photographie, tout aussi intense et féconde.

« Travailler dans un journal exige un effort constant pour conserver son propre style »

En retraçant les étapes de ses collaborations avec la presse écrite, on mesure aussitôt l’ampleur de la production de Dondero: des centaines d’articles rédigés ou illustrés en soixante ans, un « graphomane » malgré lui. Passionné de littérature, nourri dès l’adolescence de politique — son expérience chez les partisans de la République de l’Ossola, à seize ans, oriente toute sa vie —, Dondero se consacre au journalisme dès 1951, à vingt-trois ans, en collaborant avec L’Avanti ! puis avec L’Unità de Davide Lajolo. La photographie viendra ensuite, comme nécessité naturelle du travail de reporter. Son premier article, se souvenait-il, portait sur la maison de retraite des marins de Camogli : publié dans L’Avanti !, il est repris avec succès dans Il Lavoro Nuovo de Sandro Pertini. La mer et Gênes sont au cœur de sa production de jeunesse, comme en témoigne un article lapidaire de 1953 sur le navire Nadine, bloqué dans le port après la faillite de son armateur. De cette période, Mario Dondero gardera toujours une indépendance intransigeante.

« Travailler dans un journal exige un effort constant pour conserver son propre style », confiait‑il à Simona Guerra, brandissant fièrement l’étendard vital du freelance dans les eaux périlleuses de la presse. Hormis ses passages à Milano Sera, où il est salarié, et à Le Ore, il n’a jamais été embauché dans une rédaction. Mais il entretenait des liens solides avec de nombreuses publications : Settimo Giorno, Il Mondo, Vie Nuove, Il Giorno, Tempo illustrato, il manifesto, L’Espresso, L’Europeo, Epoca (sous la direction d’Enzo Biagi), L’Illustrazione Italiana, où paraît en 1959 sa célèbre photo du groupe du Nouveau Roman. Il collabore aussi avec la presse étrangère (The Guardian, The Times), et la presse française (Regards, L’Humanité Dimanche, Le Monde, France Observateur, Miroir Sprint). Il réalise des reportages pour Jeune Afrique et publie occasionnellement dans L’Astrolabio ou Newsweek. Dans les dernières années de sa vie, il est un habitué de il venerdì di Repubblica et du diario della settimana d’Enrico Deaglio.

De cette liste — forcément incomplète — se dégage l’itinéraire géographique de sa biographie: Milan et Gênes, Paris, Londres, Rome, puis à nouveau Paris, enfin Fermo, petite ville périphérique d’un monde de plus en plus connecté. Toutes ces villes le saluent à son départ et l’accueillent à son retour, dans ce seul espace où il pouvait imaginer le quotidien: le voyage, qui ne pouvait qu’être au cœur de ce livre.

Pensé comme une anthologie en cinq sections thématiques, ce recueil compose un « autoportrait involontaire » de Mario Dondero, pour reprendre l’expression de Camillo Sbarbaro. Peut-être le seul autoportrait capable de faire résonner encore sa voix.

« La vie de certains photographes est faite d’événements qui s’enchevêtrent jusqu’à former un grand enchevêtrement de mémoire, d’où émergent parfois des moments saillants, des visages nets de personnes rencontrées et jamais oubliées », écrivait Mario dans un de ses carnets.

Milleparoletente de démêler cet écheveau d’événements et de visages, que l’écriture semble avoir préservés de l’effacement. À commencer par les rencontres marquantes de Mario, qu’elles soient liées à une interview ou à une amitié née d’un de ces « cours accélérés d’amitié » dont il avait le secret. Comme il l’a souvent affirmé, la photographie n’est qu’un moyen, non une fin, pour entrer en relation avec les êtres humains. Plus qu’un « objet » destiné à figer un visage ou un lieu, la Photographie est pour Mario un acte, un photographier qui se vit dans le présent.

Ses nombreux voyages, ses réflexions sur la politique et l’Histoire, toujours racontés ici comme une collection d’instantanés, claires et solidaires des tragédies humaines, sont également au présent. À cet « autoportrait » s’ajoutent ses grandes passions: la littérature, le cinéma, l’art, la cuisine, le football, toutes filtrées par une écriture vive et passionnée, sans les ornements de ceux qui se croient porteurs de vérités universelles. Plutôt, pleinement conscient d’incarner l’un des nombreux points de vue possibles.

Réflexe conditionné du métier de photographe ou influence de son irrépressible appétit littéraire, ce qui frappe dans l’écriture de Mario, c’est sa puissance d’évocation: ses descriptions atteignent parfois le sommet de sa rhétorique, notamment celles des lieux et des visages croisés au fil des voyages. Ses phrases sont constellées de métaphores et de comparaisons qui produisent des images nettes et concrètes, toujours solidement ancrées dans le réel. Il n’est pas rare que sa prose progresse comme un travelling arrière, du détail au plan large, selon une logique inductive. À y regarder de près, on devine presque une méthode, jusque dans l’accumulation de subordonnées et d’incises explicatives.

Mario rejette tout envol lyrique, préférant un style clair, accessible à tous les lecteurs curieux du monde. Son écriture est assurément cultivée, jamais prétentieuse, même lorsqu’elle recourt à des gallicismes ou à des termes qui peuvent sembler désuets ou, au mieux, légèrement surannés. Mais il ne s’agit pas d’affectation : c’est plutôt un acte implicite de fidélité à ce que Emanuele Giordana a appelé « le jargon de Mario », où reviennent des adjectifs comme « puissant », « formidable », « absolu », « intrépide », « mémorable », « solennel »…

On perçoit bien la sincérité du propos en observant les fins de ses textes: toujours franches, sans effets de style ni rebondissements. Mario Dondero sait ne pas se prendre trop au sérieux. C’est aussi pour cela que son écriture est pleine d’ironie.

Francesco PascaliPorto San Giorgio, 21 août 2025

Francesco Pascali (né en 1998) a obtenu son diplôme en Littérature à Rome, à l’université La Sapienza. Il collabore depuis de nombreuses années avec les Archives Mario Dondero. Ses recherches portent sur la littérature, le cinéma et la photographie. Il a publié des articles et des essais dans diverses revues spécialisées. Il bénéficie actuellement d’une bourse pour la réorganisation des Archives Giuseppe Bertolucci à Parme.

L’exposition: Cinéma mon amour s’inscrit dans le cadre du dixième anniversaire de la mort de Mario Dondero, inaugurées le 13 décembre 2025 par la présentation du livre Mille parole. Pour plus d’informations sur les horaires d’ouverture, les tarifs d’entrée et les réservations, consultez le site web de Fermo Musei: https://www.fermomusei.it/. Le livre: Mille parole — Éditions Affinità Elettive — Edizioni ae de Valentina Conti, Via Isonzo, 12 – 60124 Ancona — www.edizioniae.it

 

Michel Puech
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