
Des membres du syndicat et leurs sympathisants se rassemblent devant le Washington Post pour un rassemblement « Sauvons le Post » après l’annonce de licenciements massifs le 5 février 2026 à Washington, D.C.
Photographie d’Olivier Douliery / Abaca press
Voilà comment j’ai croisé la route du Washington Post, récupéré et utilisé une information, un peu de culot et une enquête sérieuse. Indépendamment d’une Gorge profonde, j’ai pu être cité par ce journal prestigieux et pu rêver, un moment, d’égaler les formidables journalistes de cet incroyable quotidien que son actuel propriétaire est en train de saborder. Mais, hélas, je n’ai pas réussi à nuire au président des États-Unis comme mes illustres prédécesseurs.
En 1972, je suis encore au lycée et, comme tout le monde, j’entends parler de l’affaire du Watergate, cette histoire de cambriolage dans un immeuble de Washington, à travers ce qu’en dit la presse française, notamment Le Nouvel Observateur que je lis assidûment chaque semaine. J’ai encore en tête l’une de ses couvertures : un photomontage représentant une vue aérienne de la Maison-Blanche dont le toit a été remplacé par des bandes magnétiques.
Quand je commence la photo, après mon bac en 1973, tout cela est encore bien exotique, d’autant qu’on apprend les enquêtes à la fois avec retard et avec le prisme français.
Le 8 août 1974, je suis à Derry, en Irlande du Nord, en reportage sur les manifestations annuelles protestantes, quand j’entends à la BBC la nouvelle de la démission du président Nixon. Là encore, à part l’admiration pour un journal qui a eu la peau d’un président que, personnellement, je n’apprécie guère, cela reste lointain.
Et puis, en 1976, LA révélation, le fantasme absolu : Les Hommes du président. Deux journalistes, pugnaces, sympas (dans le film), rigoureux, qui s’attaquent à l’homme le plus puissant du monde et à son administration, avec l’aide d’un mystérieux informateur, « Deep Throat » (« Gorge profonde »), en référence à la fellation la plus célèbre de la pornographie de l’époque.
Le film deviendra la référence de tous les journalistes d’investigation du monde entier. Se payer un président, le rêve !
Précisément, c’est l’époque où je commence, parallèlement à la photo, à tâtonner dans l’enquête. Bien loin l’idée de rivaliser avec les journalistes d’outre-Atlantique. D’abord apprendre le métier et trouver une entreprise de presse qui acceptera de faire de l’investigation à l’américaine. Ce sera La Une, future TF1.
En 1985, après quelques enquêtes réussies, notamment sur divers trafics, des révélations sur la tentative d’assassinat du pape et surtout une enquête au long cours sur les « tueurs fous du Brabant », des gangsters-terroristes en Belgique, sur la base d’informations issues de la presse écrite américaine, précisément The New York Times et The Washington Post. J’en conclus qu’il se passe quelque chose d’intéressant en Amérique. Je vais donc voir mon directeur de l’information, Alain Denvers, et je lui annonce : « Il y a une guerre en Amérique centrale ! » Une guerre secrète menée au Salvador et au Nicaragua par les États-Unis sans l’aval du Congrès.
J’obtiens d’aller enquêter cinq semaines aux États-Unis, sans équipe. À mon retour, j’obtiens un magazine dans le cadre de l’émission de la rédaction Infovision, dirigée par un vieil ami, ancien photographe, Roger Pic.
L’enquête menée aux États-Unis et en Europe est parallèle à celle des journalistes américains. Nous allons nous rencontrer à la conférence de la Ligue mondiale anticommuniste, à Dallas, organisée par d’anciens militaires et agents de la CIA, afin (soi-disant) de faire de la collecte de fonds et de préparer de l’aide humanitaire pour soutenir les « combattants de la liberté » anticommunistes de divers pays dont le Nicaragua, l’Afghanistan ou l’Angola.
Je débarque à Dallas avec une équipe réduite : un caméraman et un preneur de son-chauffeur. On est très loin des standards américains, c’est « télé Ouagadougou » à Hollywood !
Mon enquête est assez avancée et je n’ignore rien des liens qu’entretiennent les membres de la Ligue avec des escadrons de la mort, des terroristes et, pour ce qui concerne le Nicaragua, avec les fameux Contras antisandinistes.
Le chef de la Ligue, le général Singlaub, ancien de la CIA et ancien chef d’état-major des armées américaines en Corée, organise une conférence de presse. C’est hallucinant. Des dizaines de journalistes : radio, télé, presse écrite. Côté télé, le plus impressionnant est le déploiement de Sixty Minutes, l’émission phare de la télé américaine : plusieurs caméras, des dizaines de personnes, Dan Rather, son présentateur vedette, avec un siège à son nom… et nous, petits Français, regardés avec condescendance par les grands journalistes américains.
L’un d’entre eux me prend en pitié et consent à me parler. On sympathise et, précisément, ce journaliste appartient au Washington Post. Il accepte de me communiquer des informations sur l’organisation et les membres de la Ligue et me sort une information spectaculaire : il a vu, il y a une heure, le chef de l’escadron de la mort du Guatemala, dans une pièce voisine. En fait, je sais qu’il est là : je me suis procuré la liste des invités à ce grand sabbat anticommuniste.d.
Démarre la conférence de presse et j’attends les questions qui fâchent, mais rien ne vient. On se croirait à Paris devant l’un quelconque de nos hommes politiques. Je chuchote à mon voisin du Post :
- « Et le Guatémaltèque ? »
- « Ce n’est pas essentiel », dit-il.
Certes… donc, il ne posera pas la question.
Il faut m’imaginer. Je suis affalé sur un siège, entouré de l’armée des caméras, et mon caméraman filme tout seul, accroupi, avec une minette (un flash) accrochée à sa caméra. Je lui dis :
- « Prépare-toi, je vais poser une question. »
Très affalé, très détendu, très souriant, je lève la main et, à la grande surprise de mon informateur du Post, après m’être poliment présenté comme représentant de la télévision française, je demande au général :
- « Vous dites que vous n’avez aucun lien avec les escadrons de la mort, mais (je mens naturellement) je viens de voir dans une pièce voisine le chef de l’escadron de la mort du Guatemala. »
Stupéfaction dans la salle : je viens de rompre le mode lénifiant adopté par tout le monde, et le gars du Post en est tombé de sa chaise. En même temps, il n’avait pas l’intention de poser la question. Le général, non moins stupéfait, me demande (et toutes les caméras se braquent sur moi) :
- « Vous l’avez vu ? »
Je mens à nouveau :
- « Oui, et vous l’avez invité. »
Et de brandir la liste des invités. En vérité, à ce moment-là, je suis convaincu que c’est ainsi que procèdent les journalistes d’investigation américains : du culot et une preuve montrée en public. Le général met fin à la conférence, se précipite hors de la salle, suivi par la horde des journalistes et moi. Il fait expulser le Guatémaltèque et nous avons l’image du gars s’engouffrant dans sa voiture avant de disparaître.
Quelques minutes plus tard, le général s’approche de moi et accepte de me donner une interview exclusive qui me sera essentielle pour la suite de l’enquête. Comme il est évident pour lui que je ne représente aucun danger (petite télé, petit pays, petit journaliste), il ne se méfie pas et me livre énormément d’éléments totalement inédits. Le collègue du Post, toujours surpris, me dit que je suis gonflé, mais bravo pour l’interview. Beau joueur, je lui propose de m’accompagner sur une idée que je compte mettre en pratique le lendemain.
J’ai demandé l’autorisation de réunir des représentants de chaque groupe de « combattants de la liberté », avec en ligne de mire le Nicaraguayen, chef militaire de la Contra, et l’Afghan, parce qu’il rendra bien à l’image : en treillis, le pakol (béret plat afghan) sur la tête. J’ai argué de l’artisanat de la télé française pour les réunir en une seule fois et ainsi éviter une série de séances d’interviews. Là encore, les organisateurs ne se méfient pas et acceptent ce qui leur paraît être une lubie exotique.
En réalité, j’attends que les « combattants de la liberté » craquent. Le collègue du Post, à qui j’ai expliqué le coup, est là, carnet à la main. C’est le seul journaliste américain présent. Je les laisse parler sans les interrompre, en les relançant de temps en temps sur leurs expériences de terrain et, quand je les sens bien chauds, je pose ma question :
- « Mais ici, vous êtes bien venus chercher du financement et de l’aide humanitaire ? »
L’Afghan, hystérique, crie sa haine des Russes et explique dans le détail qu’il vient chercher ici, auprès de marchands d’armes, des lance-missiles pour abattre les hélicoptères de combat soviétiques. Quant au Nicaraguayen, il lance :
- « Je veux des armes, je n’en ai rien à foutre des foutaises humanitaires. »
Gagné, c’est dans la poche ! Et le lendemain, en une du Washington Post : « Foutaises humanitaires, déclare le chef de la Contra d’après la télévision française » (humanitarian baloonees, according to French TV). Évidemment, je suis fier de mon exploit du jour et, de Paris, je reçois les félicitations de mes chefs.
Quelques jours plus tard, je vais tourner la préparation des mercenaires qui s’apprêtent à partir pour l’Amérique centrale, cette fois à Las Vegas. Il faut imaginer la « ville du vice » remplie de dingos, MAGAs avant l’heure, en treillis, vomissant leur bile sur les communistes et, en ma présence, sur les Français socialistes.
Un soir, mes deux acolytes, joueurs, partent tenter leur chance dans un casino. Quant à moi, je m’installe dans un Burger King, solitaire à une table. Soudain, un type m’aborde :
- « Monsieur Abramovici, je suppose ? »
En français ! Et il continue, me résume mon enquête quasiment jour par jour et me propose de m’aider. Mais sans me donner d’infos : simplement de m’aiguiller vers une autre direction si je me trompe. Et il finit en me donnant d’autres rendez-vous. J’ai ma Gorge profonde. Mais j’ignore totalement qui il est, à la différence de Woodward qui connaissait l’identité de son informateur.
Apparemment, mon comportement à la conférence de presse a attiré l’attention sur moi.
L’enquête continue pendant des semaines et arrive finalement à son terme par l’interview exclusive de l’un des membres d’un comité secret du Pentagone, qui accepte de me révéler, sur la base de mes connaissances, ce qu’il en est de l’opération clandestine de soutien à la Contra, commanditée par la Maison-Blanche. Je me prends à rêver : vais-je faire tomber (presque) à moi tout seul le président des États-Unis ? Sauf qu’il me manque le chef de l’opération. Je connais son nom, mais c’est tout. Un certain Oliver North…
Je donne mes films, par sécurité, à l’ambassade de France à Washington pour les faire partir par la valise diplomatique et j’attends mon départ pour Paris. Le lendemain de l’interview, je reçois un coup de téléphone dans ma chambre du Sheraton de Washington (où, a priori, nul ne sait que j’y réside). C’est Gorge profonde. Il me donne rendez-vous chez lui, le lendemain matin, à sept heures. Entre-temps, j’avais appris son identité.
Me voici à Alexandria, une banlieue chic de Washington. Une maison typique, luxueuse, à colonnes. On m’introduit dans la cuisine (énorme) et je retrouve là mon bonhomme et plusieurs autres types en tenue américaine traditionnelle : chemisette blanche quasi transparente laissant voir le sous-vêtement, l’immonde café américain dans des mugs siglés de différentes administrations.
- « Après votre interview, où en êtes-vous ? »
N’ayant rien à cacher, je décris un système pyramidal et des ramifications, le tout partant de la Maison-Blanche, passant par un comité secret au Pentagone, l’utilisation comme couverture de la Ligue anticommuniste, le financement par des personnes privées fortunées, mais sans connaître l’organisateur technique de l’opération, Oliver North. Qui est-il ? Où exerce-t-il ? Quelle est sa proximité avec Reagan ? etc.
L’un des participants me tend un dossier : celui de North. C’est bon, mon enquête est finie, je sais qui il est. Alors l’un d’entre eux, un petit musclé aux cheveux ras, m’interpelle sur une erreur :
« Vous avez dit que l’Armée de terre était présente dès le début au comité secret. C’estinexact, elle est arrivée un peu plus tard. »
Je m’étonne :
- « Qu’en savez-vous ? »
Il me répond avec un grand sourire :
- « Parce que c’était moi, l’Armée de terre ! »
Je tombe des nues. Alors, j’ai été manipulé… mais par qui, et pourquoi ?
Il faut que je rentre à Paris, le plus vite possible : à tous les coups, j’ai été grillé. Je n’ai sans doute pas d’exclusivité. Arrivé à la télé, je monte mon film en trois jours et trois nuits, on le diffuse la semaine suivante, et… rien ! Pas d’échos, pas de presse ni en France ni aux États-Unis. Absolument rien ! Seul le Secrétaire à la Défense américain, en visite à Paris, a réagi. Je reçois un coup de téléphone de mon patron qui m’annonce que le Secrétaire s’est plaint à l’Élysée. Comment, la télévision française ose mettre en cause le président des États-Unis, l’accuse de forfaiture ? Inacceptable.
Je m’inquiète d’éventuelles sanctions : je suis toujours pigiste, certes permanent, mais je peux me faire virer. J’apprends que le président Mitterrand est officiellement très contrarié mais qu’officieusement il est ravi, et que je peux compter sur une augmentation. Ouf. Mais l’absence de réactions médiatiques m’inquiète.
Je décide donc d’écrire un énorme article dans Le Monde diplomatique (trois pages et demie), dont je sais qu’il sera ensuite traduit en anglais. Entre-temps, le scandale du « Contragate » a éclaté et Oliver North est à la télé tous les jours. Je le chronique quasiment chaque jour, midi et soir, au JT.
Et voilà que ABC m’appelle :
- « Vous avez écrit un article dans Le Monde diplomatique ? »
- « Exact. »
- « Vous avez réalisé aussi un film, à ce qu’on a compris ? »
- « Oui. »
- « Ça nous intéresse, mais pas le film : les rushes de deux interviews. »
- « On ne vend pas les rushes, normalement. Il faut que je demande. »
La Une est encore service public et, effectivement, la commercialisation des documents d’actualité est embryonnaire. Le PDG me fait savoir qu’il est d’accord et que je dois négocier moi-même le prix, sachant qu’il n’y a pas, à l’époque, de grille tarifaire. Au pif, je demande 10 000 francs la minute plus les frais techniques. Or, ils ne veulent pas un extrait des interviews mais la totalité : soit la bagatelle de plus d’un demi-million de francs. D’accord, mais une seule obligation : transcoder les images en NTSC, le standard américain, et être prêts pour le Concorde du jeudi pour montage le week-end et diffusion le lundi suivant.
Je passe sur les difficultés pour faire le transcodage à l’INA, en priorité compte tenu de l’énormité de la somme, et finalement les rushes arrivent à bon port. L’affaire prend une telle ampleur que la chaîne me renvoie aux États-Unis couvrir les suites judiciaires du scandale.
À l’arrivée à l’aéroport de Washington, je suis attendu par un représentant du Département qui me qualifie « d’ennemi des États-Unis » et ne m’autorise qu’au strict minimum légal (pas d’interviews exclusives, par exemple). Je suis également attendu par une équipe de ABC qui vient m’interviewer. Enfin, par un représentant du syndicat des journalistes américains qui me signifie ma convocation devant une commission d’enquête parlementaire à laquelle je ne suis pas tenu de répondre, en tant que journaliste, en vertu du je-ne-sais-combientième amendement de la Constitution sur la liberté de la presse.
J’apprendrai au cours du tournage que plusieurs journalistes ont été informés comme moi et que Gorge profonde représentait un groupe interne au sein de l’appareil d’État, hostile à Reagan, et dont tous les participants de la petite réunion à laquelle j’avais été convié s’étaient substitués poste à poste à toute l’équipe de North. Une guerre de factions, en somme.
En tout cas, ma notoriété nouvelle aux États-Unis m’a valu d’être invité à la première (puis à la seconde) « International Conference of Investigative Reporting », organisée dans le cadre du programme InterNation par la revue américaine The Nation, à Amsterdam, en mai 1987. À cette occasion, la douzaine de journalistes européens que nous étions, face à la centaine d’Américains, ne faisait évidemment pas le poids. Une star du journalisme d’investigation, plusieurs fois Prix Pulitzer, s’est même permis de nous brocarder. J’ai demandé la parole :
« Il est vrai que les Européens sont moins bons que les Américains, que nos histoires sont moins journalistiquement intéressantes, mais souvenez-vous : j’ai sorti le Contragate avant vous. »
Voilà comment j’ai croisé la route du Washington Post, récupéré et utilisé une information, un peu de culot et (quand même) une enquête sérieuse. Indépendamment de Gorge profonde, j’ai pu être cité par ce journal prestigieux et pu rêver, un moment, d’égaler les formidables journalistes de cet incroyable quotidien que son actuel propriétaire est en train de saborder pour complaire à un mégalomane illibéral. Mais, hélas, je n’ai pas réussi à nuire au président des États-Unis comme mes illustres prédécesseurs. Mais grâce au tuyau du confrère du Post, TF1 m’a offert les clés de la maison pour faire des enquêtes d’investigation.
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