
Falling soldier, Espagne, 1936 © Robert Capa/ICP/Magnum Photos/ photo Daniel Psenny
Ancien journaliste au Monde et collectionneur de photos, Michel Lefebvre est devenu au fil des années un des meilleurs spécialistes de l’œuvre de Robert Capa. Avec son complice Bernard Lebrun (1955-2021) grand reporter à France2, archiviste et historien, ils ont édité en 2011 un livre de référence sur « le plus grand photographe de-guerre du monde » intitulé « Robert Capa, l’invention d’un photographe. » Accompagné d’une très riche iconographie souvent inédite et superbement maquetté, le livre raconte la vie légendaire du photographe, de son premier reportage sur Léon Trotski à Copenhague en 1932, jusqu’à la dernière image, le 25 mai 1954 où Capa sauta sur une mine à Thái Bình en Indochine.
Réédité en 2025 dans une édition augmentée, le récit s’articule autour de trois grandes périodes de la vie tumultueuse de Robert Capa : « André », le réfugié hongrois à Paris qui se lie d’amitié avec Gerda Taro (1910-1937) et David « Chim » Seymour (1911-1956); « Robert » ou l’invention du reporter de guerre avec ses reportages pendant la guerre d’Espagne illustrés par ses photos iconiques; « Bob », le plus français des reporters américains qui débarqua sur les plages de Normandie en juin 1944 avant de côtoyer les stars d’Hollywood. « Avec Capa, on ne s’ennuie jamais », écrivent les deux journalistes. « Les découvertes se suivent, les polémiques aussi, et de nouvelles questions apparaissent. Aucun autre photographe ne suscite un tel engouement et ne révèle une telle part de mystère ». Dans un entretien à « L’œil de l’info », Michel Lefebvre qui est également le co-commissaire de l’exposition consacrée à Robert Capa au musée de la Libération à Paris à partir du 18 février, explique sa démarche, ses recherches et ses découvertes parfois surprenantes sur le travail de Capa. Il annonce une prochaine exposition aux Archives Nationales à Paris en 2027 où seront montrées plusieurs photos inédites issues des carnets de Capa conservés depuis des années par cette institution.
Entretien avec Michel Lefebvre
Pourquoi avoir décidé de rééditer votre livre sur Capa ? Y a t-il du nouveau sur l’œuvre du photographe ?
Oui, car dans le livre de 2011 il y avait un certain nombre de choses imprécises, notamment sur deux des photos les plus importantes et emblématiques de Capa : le milicien qui tombe – « Falling Soldier » – en 1936 en Espagne, et le débarquement en Normandie le 6 juin 1944 sur lesquelles nous avons trouvé des informations supplémentaires. Elles sont vérifiées et donnent une vision différente de ce qui avait été raconté jusqu’à présent sur ces deux scènes de guerre photographiées par Capa.
Lesquelles ?
Concernant le « Falling Soldier » on a longtemps cru que cette photo avait été prise lors de combats près de Cordoue dans un endroit qui s’appelle Cerro Muriano où Capa et Taro se sont effectivement rendus. Mais, depuis, il y a eu un certain nombre de précisions apportées sur cette photo. D’abord, l’identité du milicien qu’on pensait connaître s’est révélée fausse. Ensuite, un chercheur espagnol de San Sébastien, José Susperegi, a découvert et démontré que la photo ne pouvait pas avoir été prise à Cerro Muriano, mais dans un autre village, toujours autour de Cordoue, qui s’appelle Espejo. Or, il n’y a pas eu de combats à la date de la photo dans ce village. Cela veut dire que les miliciens ont organisé une scène de combat pour Capa et Gerda Taro. Ce qui ne retire rien à la qualité et au mystère de cette photo, je dirais plutôt que ça en ajoute.
La seconde découverte est que cette photo n’a pas été prise avec un Leica, mais avec un appareil au format carré qui s’appelle Reflex Korelle. Le chercheur a également réalisé un nouveau tirage d’une des photos de ce reportage où l’on voit au fond deux petites maisons blanches. Il a enlevé les éléments humains de la photo pour ne garder que le paysage. Puis il a envoyé ce tirage dans tous les villages autour de Cordoue pour voir si les gens reconnaissaient le lieu. Et les habitants d’Espejo ont reconnu la colline autour de leur village qui apparaît bien dans la photo du « Falling Soldier », alors qu’à Cerro Muriano, on ne trouve pas cette ligne de crête.
Mais, on sait que Capa utilisait aussi un Contax…
Le Contax, il ne l’a utilisé qu’à partir de 1938, quand il est parti en Chine où il est resté huit mois après la mort de Gerda Taro. En plus du Contax, il utilisait un Rolleiflex, un Reflex Korelle et pour ses dernières photos en Indochine en 1954, il était équipé d’un Nikon qui lui avait été offert au Japon.
Comment le chercheur espagnol a t-il procédé pour en arriver à ces conclusions ?
Pour le format de la photo, il s’est référé à certains tirages très rares d’avant la Seconde Guerre mondiale qui ont une taille incompatible avec un négatif de Leica. Elles sont beaucoup plus hautes. C’est le cas du tirage qui existe au MoMA à New York, et aussi celui du tirage vendu récemment à la collection Pinault dont le cachet au dos de la photo est celui d’Alliance-Photo, une agence de presse photographique française active à Paris de 1933 à 1946 qui a diffusé les premiers reportages d’Henri Cartier-Bresson, David Seymour, Gerda Taro et Robert Capa.
Donc, on peut dire que la photo du « Falling Soldier » a été mise en scène ?
C’est ce qu’on peut en déduire, du fait qu’il n’y avait pas de combats à cet endroit. Capa a dû faire cette photo lors d’un entraînement des miliciens ou que ceux-ci ont fait semblant d’être en train de combattre. La position de ce milicien qui tombe est d’ailleurs assez mystérieuse. Il est photographié dans une position extrêmement inconfortable. Certains médecins légistes estiment que ce n’est pas possible de tomber de cette manière là si quelqu’un est fauché par une balle.
Et sur la planche contact, voit-on l’avant et l’après de l’action ?
Malheureusement, il n’y a pas de planche contact. Il n’y a qu’une seule photo de ce milicien. Il en existe une seconde avec un autre milicien qui lui ressemble, prise manifestement au même endroit, mais, il n’est pas habillé pareil. Ce n’est pas la même personne. Cette photo a été publiée seulement deux fois : dans le magazine Vu et dans une revue médicale française. Ensuite, elle a disparue complètement de circulation et il n’y a pas de négatif.
Existe t-il d’autres photos prises au même endroit ?
Oui, il existe des tirages de miliciens qui s’entraînent et font une pause pour les photographes. Elles ont été montrées il y a une quinzaine d’années dans « Capa at war » un catalogue réalisé par l’ICP (International Center of Photography) fondé à New York par Cornell Capa, le frère de Robert.
Comment ont été rapatriées ces photos après les prises de vue ?
Nous n’en savons pas grand-chose. Le seul témoignage, qui existe est celui du responsable de la propagande du gouvernement de Catalogne Jaime Mitravilles, qui dit que cette photo a été « positivée », comme ils disent en espagnol, à Barcelone. Ensuite, elle a dû être envoyée à Paris mais les négatifs n’ont jamais été retrouvés. Et dans les carnets de Capa, ce reportage-là n’est pas répertorié. Cela signifie qu’on n’en saura probablement jamais rien, à moins qu’un jour apparaissent quelque part les négatifs de cette scène…
Il y a quand même une vérité un peu étrange qui sort derrière le mythe…
Oui, mais cette vérité n’est absolument pas honteuse. Énormément de photos de guerre sont posées, rarement prises dans le feu de l’action. Il faut rappeler que plusieurs photos iconiques ont été « fabriquées ». Je pense à celle du drapeau américain planté à Iwo Jima, « Raising the Flag », en 1945 réalisée par Joe Rosenthal. Le photographe a fait des essais en quatre endroits différents. De même, la photo de la prise du Reichstag à Berlin par Evgueni Khaldeï le 2 mai 1945 où trois soldats de l’Armée rouge font flotter le drapeau de l’Union soviétique sur le toit, a été répétée et retouchée. Elle sera le symbole de la chute du Troisième Reich. Pour les photographies de guerre, les photos du Vietnam restent les plus puissantes. En général, on ne laisse pas aller les journalistes en plein milieu des combats. La force des photos de Capa est qu’elles sont devenues iconiques au fil des années. C’est assez magique. Celle du milicien a servi de symbole, voire de propagande, pour tout ce qui concernait la guerre d’Espagne. Elle est l’image de ce conflit, c’est-à-dire un peuple en armes.
Quand Capa a t-il découvert le tirage de la photo ?
Lorsque Capa prend la photo, il ne sait pas ce qu’il y a sur sa pellicule qui est développée et tirée à Barcelone. Cela veut dire qu’il découvre le tirage deux ou trois semaines après la prise de vue. Mais, à l’époque, la photo a été très peu diffusée en Espagne car, dans la propagande républicaine, on ne montrait pas un soldat blessé en train de tomber mort. On montrait des soldats qui partaient au combat, qui se battaient mais pas des combattants qui tombaient.
Capa s’était-il confié plus tard sur cet épisode des miliciens ?
Dans un entretien à un journal américain, Capa a seulement expliqué qu’il y avait des combats à cet endroit-là et que c’était une photo de guerre difficile. Il ne l’a pas commentée… Et Richard Wehlan, le biographe de Capa, a repris ses propos et ce qu’on savait de cette photo par des témoins qui étaient présents sur place.
Venons-en à la photo du 6 juin 1944 avec ce soldat au visage flou émergeant de l’eau au moment du débarquement. Quelle est son histoire ?
Il faut savoir que pour le débarquement en Normandie, les Alliés avaient choisi un « pool » de quatre photographes, dont Capa, pour couvrir ce D day. Il n’y a que lui qui ramènera des photos du débarquement. Or, Capa travaillait en exclusivité pour Life et suivait une unité de l’armée américaine. Mais, comme il faisait partie du pool, il a dû donner ses photos à tous les photographes, ils étaient au moins une vingtaine qui n’avaient pas pu embarquer sur le bateau opérant la traversée. Les onze photos prises par Capa à la sortie des barges à l’aube du 6 juin ont donc été mutualisées.
Quand découvre t-il ses photos ?
Capa raconte qu’il a découvert ses photos plus d’un mois après le débarquement lors de son retour en Normandie où il tombe sur un exemplaire de Life. Il ne savait pas ce qu’il y avait sur sa pellicule. Il a raconté avoir pris des photos avant le départ des soldats qui se préparaient. Ils ont passé la nuit dans le bateau évidemment sans dormir tout en jouant au poker. Au petit matin, il raconte être sorti de la barge avec les soldats. Il avait de l’eau jusqu’au cou. Il perd son imperméable. Il a alors pris la photo des soldats qui sautent de la barge et qui vont vers la plage. Il y avait des cadavres un peu partout rappelle t-il. Dans le tumulte, il a pris la photo de ce soldat qui émerge de l’eau. Il s’est retourné et a pris en photo les soldats en train d’enlever des hérissons d’acier qui empêchaient l’arrivée des tanks sur la plage. Sur ses photos, on voit qu’il y a déjà beaucoup de véhicules sur la plage. Capa aurait pris seulement onze photos avant de remonter dans un bateau en retour vers l’Angleterre qui ramènera les pellicules à Londres où le rédacteur-en-chef de Life, John Morris, les attendait.
La légende dit que dans la précipitation, un laborantin a fait brûler les négatifs dans une cabine de séchage trop chaude…
D’après plusieurs experts, ce n’est pas possible. Ca n’a pas de sens. Capa a seulement pris onze photos lorsqu’il a débarqué sous le feu des Allemands et n’a pas pu recharger ses appareils comme il l’a précisé lui-même. Il avait deux Contax chargés mais n’a pas pu les utiliser. Le soldat qui est sur la photo floue s’appelle Huston Riley. Il s’en est sorti. Je l’ai rencontré et il m’a demandé qui était ce fou dans l’eau avec un appareil photo ! Quoi qu’il en soit, ces onze photos sont uniques et, comme le « Falling Soldier », elles sont devenues les icônes de la Seconde Guerre Mondiale.
L’exposition qui va démarrer au Musée de la Libération le 17 février comporte t-elle des nouveautés ?
Ce sera la même exposition que celle qui nous avons montée à Deauville en 2024 et à Madrid en 2025. Il s’agit de montrer, à partir des tirages de Magnum et des collections de la Fondation Golda Darty, une rétrospective à travers des photos d’époque, notamment celles avec des tampons au dos. Il y a, par exemple, sept photos du D day estampillées de la date du 9 juin 1944. Cela signifie que la photo est arrivée dans le journal qui l’a publiée à cette date, soit trois jours après sa prise par Capa. Rappelons qu’à l’époque, une photo ne voyageait pas facilement ! Il fallait utiliser un bélinographe qui permettait de lire les lignes de la photo et de la retransmettre par fil télégraphique à des milliers de kilomètres. Cette photo prise le 6 juin arrive donc à Londres le soir, passe à la censure le 7 et est envoyée le 8 par bélinographe à New York. Elle est alors disponible pour des centaines de journaux américains abonnés à ce service. Un exploit pour l’époque ! En plus, le musée proposera une vidéo où l’on voit Capa filmé par les actualités de l’époque en train de prendre des photos dans Paris les 24 et 25 août 1944.
Au fil des recherches, peut-on encore découvrir des choses inédites sur Capa ?
Il y a des choses nouvelles tout le temps. Capa n’en finit pas de fasciner. Il existe ce que j’appelle des « Capa studies », c’est-à-dire des gens qui travaillent autour de Robert Capa, de Gerda Taro et de Chim, pour étudier les photos, les parcours qu’ils ont faits. Il y a aussi des gens qui affirment reconnaître leur père, leur grand-père sur plusieurs photos. C’est comme une investigation photographique ! Il y a quelques années lorsque j’étais à Madrid un collectionneur à trouvé des négatifs récents au marché aux puces. Il les a développé et a vu une maison avec des impacts de bombardements sur la façade. En bon connaisseur de l’œuvre de Capa, il a identifié que c’était une maison devant laquelle Capa avait photographié trois enfants assis sur le trottoir après le bombardement de Vallecas, un quartier de Madrid. Il est allé sur place et a retrouvé cette maison qui existe toujours avec l’empreinte des impacts d’obus que l’on voit dans la photo de Capa.
D’autres expositions sur Capa sont-elles prévues ?
La prochaine étape dans la recherche autour de Capa va être l’exploitation scientifique des 4600 photos des planches contacts qui existent aux archives nationales dans des petits carnets où figurent les photos de Capa, Taro et Chim.
Pourquoi ils n’ont jamais été exploités avant ?
Parce que ces carnets ont seulement été découverts dans les années 90 par les archivistes des Archives Nationales. Elles ont été montrées à un chercheur espagnol Carlos Serrano qui a confirmé que c’était bien les carnets de Capa. L’ICP a essayé de les récupérer, mais les Archives Nationales n’ont pas voulu leur donner. Et donc, elles sont toujours à Paris. Ces carnets vont faire l’objet d’une grande exposition et d’un nouveau livre en 2027 organisée par les Archives Nationales avec les spécialistes comme Irme Schaber pour Gerda Taro, Cynthia Young pour Capa et Carole Naggar pour Chim. Ensemble, nous allons analyser ces documents pour organiser cette exposition et ce catalogue dont je serai le commissaire.
Y a t-il des photos inédites ?
Une bonne moitié des photos pour la plupart en format 24X36 sont inconnues et il y a aussi des variantes de photos connues. Je pense que l’on va trouver quelques pépites… Par exemple, il y a 1000 photos de Gerda Taro. C’est beaucoup. 500 d’entre elles sont connues grâce à la découverte de « la valise mexicaine » et il en reste donc 500 qu’on ne connaît pas ! Un site Internet sera créé spécialement où tout le monde pourra consulter les photos et les analyses des spécialistes. C’est un énorme travail ! On ne s’ennuie vraiment jamais avec Capa !
- LIVRE : Robert Capa, l’invention d’un photographe de Michel Lefebvre et Bernard Lebrun – Editions du Nouveau Monde, 29,90 euros – Site de l’éditeur
- EXPOSITION : Robert Capa photographe de guerre du 18 février au 20 décembre 2026, Musée de la Libération de Paris Site du musée
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