
David Montgomery, London Chelsea 2023 © Dominique Aubert
À chacun de mes voyages à Londres, je ne manque jamais de prendre le chemin de Chelsea pour retrouver mon vieil ami, aujourd’hui âgé de 87 ans. Nous passons de longues heures à faire revivre ce monde d’un autre temps, cette époque désormais révolue : celle du « Swinging London », dont il ne subsiste plus que l’écho.
David Montgomery traverse l’Atlantique en 1959 pour rejoindre Londres, ville qui ne devait être qu’une étape. Elle deviendra un point d’ancrage définitif.
Il change alors de focale. Brooklyn lui a donné le sens du cadre frontal, l’assurance du face-à-face, le regard qui ne se dérobe pas. Londres lui offre autre chose : une tradition visuelle plus feutrée, une exigence éditoriale redoutable, un rapport à la lumière presque théâtral.
Très vite, son travail attire l’attention. Il photographie acteurs, musiciens, figures publiques : la reine Elizabeth II, Andy Warhol, Alfred Hitchcock, Mohamed Ali, les Rolling Stones, notamment la mémorable séance de 1971 autour de Sticky Fingers. Il réalise également l’un des portraits emblématiques de Jimi Hendrix liés à Electric Ladyland. Les Clash, les Who, Paul McCartney… la liste est vertigineuse.
Mais au-delà des noms, c’est la constance du regard qui s’impose.
Montgomery ne capture pas une image : il construit une présence. Ses portraits, souvent en noir et blanc, jouent sur des contrastes tranchés, des ombres sculptées, une économie de décor qui ramène tout à l’essentiel : un visage, une tension, la vérité fugace d’une expression. Son esthétique oscille entre cinéma et reportage. La précision du studio cohabite avec une vibration presque accidentelle, comme si l’instant avait échappé au contrôle. Cette dualité devient sa signature : rigueur technique et intensité émotionnelle.
Installé définitivement à Chelsea, il fonde le « Studio B » à Edith Grove St et y développe une carrière internationale. Ce qui devait être un déplacement devient une fidélité. Londres n’est plus un décor : c’est un socle.
Il n’en est jamais reparti !
Jimi Hendrix
Un mur de feu
Il y a quelques années, lorsque je me suis rapproché de mon vieil ami, il m’a ouvert ses archives avec la générosité qui le caractérise, et m’a raconté ses rencontres avec le monde du « Swinging London », époque où les rock stars émergeaient et explosaient sous ses objectifs.
Il me confia sa première rencontre avec Jimi Hendrix :
« Lorsque Jimi est arrivé à Londres, personne ne savait qui il était. Mais quand Eric Clapton, Pete Townshend et Keith Richards l’ont entendu jouer au Bag O’Nails Club en novembre 1966, ils n’en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles. Ils ne comprenaient pas comment ce musicien arrivé tout droit de Seattle pouvait produire un tel son de guitare. »
En novembre 1967, David reçoit un appel de Chris Stamp, producteur et proche du cercle Hendrix-The Who. Un projet de pochette est en discussion pour le nouvel album Electric Ladyland. Une première proposition en noir et blanc avait été envisagée par une certaine « Linda McCartney », mais Jimi n’en veut pas ; il souhaite de la couleur.
David avance une idée radicale : créer un mur de feu derrière le guitariste dans un ancien atelier de réparation de locomotives au nord de Londres.
Deux assistants. Un jerrican d’essence. Un briquet.
Pas de technologie numérique. Pas de retouches. Seulement la pellicule, la lumière, et le risque. Des Polaroids d’essai pour tester l’exposition. De l’encens brûlé pour épaissir l’atmosphère. Puis le signal.
« Lorsque j’ai donné le feu vert, mes assistants ont versé l’essence et procédé à la mise à feu. Il y a eu une détonation. Les flammes ont atteint cinq mètres de haut. J’ai photographié aussi vite que possible. Je me demande encore aujourd’hui comment nous n’avons pas incendié Jimi et Mitch Mitchell, le batteur de son groupe qui l’accompagnait… »
Huit images en Kodachrome. Pas une de plus.
Aujourd’hui, un tel shooting serait impensable. C’est précisément ce qui rend cette époque unique.
Lors de nos retrouvailles, David a été immédiatement séduit par mon idée de retrouver un cache Kodachrome original avec sa photo issu de cette séance afin d’en produire une édition limitée.
Les Rolling Stones
Tension au Studio B
Pour les Rolling Stones, nous avons entrepris un travail similaire : reconstruire à l’identique une planche contact noir et blanc issue d’une séance réalisée en 1971 pour la promotion de l’album Sticky Fingers qui devint lui aussi légendaire.
La séance avait commencé sous tension. L’agence l’avait sollicité à la dernière minute, pour une rémunération modeste. David avait d’abord refusé, puis accepté sous la pression de son agent.
Toujours au Studio B, à Chelsea, David se souvient :
« Les Stones avaient de gros ennuis judiciaires et fiscaux à l’époque. Keith Richards ne quittait pas sa bouteille de whisky, mais accepta de la mettre de côté pour les prises de vue. Mick Jagger, lui, est arrivé avec plus de quatre heures de retard. Je me suis vraiment mis en colère lorsqu’il refusait de regarder l’objectif. Je lui ai rappelé que je n’étais pas là pour photographier ses vacances personnelles. Il devait regarder mon Hasselblad afin de promouvoir son album. Finalement, Mick a fini par se plier aux règles… »
Lorsque j’ai proposé le projet de réédition, David m’a expliqué qu’il fallait d’abord retrouver les négatifs, mission quasi impossible. Et pourtant, ceux-ci ont été découverts dans une vieille boîte poussiéreuse, oubliée dans la remise du studio depuis le printemps 1971.
La planche contact fut éditée en série limitée à quinze exemplaires. Le succès fut immédiat.
Lors de ma dernière visite, en décembre dernier, David m’a proposé de rencontrer l’un de ses amis : Pete Townshend.
Un nouveau projet photographique et artistique est peut-être en train de naître.
- David Montgomery
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