Un des panneaux de l’exposition Lille-Kharkiv dans la gare de Lille-Flandres. © Thierry Birrer

Dans le cadre du Voyage en Ukraine et de son jumelage avec la grande ville de l’est du pays, la ville de Lille propose une exposition dans les gares de Lille-Europe et Lille Flandres « Lille-Kharkiv L’évasion par la photographie ». Des photographies en grand format sont exposées dans les halls des deux gares lilloises. A voir jusqu’au 30 mars 2026.

Celles et ceux qui s’intéressent à la photographie à l’est de l’Europe ou au temps de l’Union soviétique ont déjà entendu parler de cette école un peu particulière, car à contre-courant du modèle soviétique, dite Ecole photographique de Kharkiv. Au début des années 70, c’est à Kharkov – qui abandonnera son nom russe pour devenir Kharkiv en 1991 – que des photographes de la ville se réunissent en un groupe dissident dans la façon de penser la photographie artistique. Ils nomment leur collectif Vremya, « Le temps » en langue russe, manière pour ces huit photographes de signifier le temps de lancer une nouvelle forme d’expression visuelle dans le domaine de la photographie. C’est parce que la ville de Lille est jumelée depuis 1978 à cette grande ville de l’est du pays mais qui était alors en république soviétique d’Ukraine que se tient jusqu’au 30 mars 2026 une exposition publique pour faire connaître cette école de Kharkiv, une façon originale de repenser la photo soviétique.

On distingue trois époques dans l’école de Kharkiv. La première, des années 70 aux années 80, est marquée par les travaux d’Anatoly Makienko, Oleg Malevany, Boris Mikhailov (dont une cinquantaine de travaux ont été présentés en 2022 à la Maison européenne de la photographie (MEP) et à la Bourse de commerce à Paris), Evgeniy Pavlov, Juri Rupin et Alexandr Suprun. La seconde époque regroupe une quinzaine de photographes qui développent un nouveau langage visuel à l’occasion de la perestroyka, une période où les barrières idéologiques soviétiques se désagrègent. Une esthétique nouvelle nait à l’Ecole de Kharkiv avec des objectifs communs et des principes partagés. Plusieurs œuvres majeures représentatives de l’école sont créées. Ces photographes sont Andrey Avdeyenko, Sergei Bratkov, Igor Chursin, Igor Karpenko, Victor Kochetov, Igor Manko, Guennadi Maslov, Grygoriy Okun, Misha Pedan, Leonid Pesin, Roman Pyatkovka, Boris Redko, Sergei Solonsky et Volodymyr Starko. C’est cette période qui est le plus montrée dans l’exposition lilloise puisque six d’entre-eux ont une photo exposée en grand format. La troisième époque débute dans les années 2000-2010 avec une diffusion plus importante des idées de l’école. Les nouveaux artistes ne sont plus seulement de la région de Kharkiv mais viennent de toute l’Ukraine. C’est alors que se crée l’UPHa, l’Ukrainian Photographic Alternative Association sous l’impulsion de Misha Pedan. C’est dans cette troisième période qu’apparaissent enfin des femmes, telle Bella Logacheva, Gera Artemova ou Olena Poliaschenko. Plusieurs des photographes de l’école de Kharkiv ont durablement marqué un nouveau style photographique, rayonnant bien au-delà des frontières de l’Ukraine.

Misha Pedan (1957-2025) a une longue histoire avec la photographie ukrainienne. Présent à l’école dès les années 80, il documente la vie quotidienne de la fin de l’ère soviétique. Il est l’un des membres du groupe Kontakty (Contacts) en 1984 puis il dirige le club photo de l’université polytechnique de Kharkiv. Il y organise de grandes expositions photographiques. A l’indépendance du pays, il s’installe à Stockholm où il enseigne à l’école Kulturama, une école de cinéma, photo et vidéo internationalement réputée de la capitale suédoise. En 2011, il fonde l’UPhA qui a pour objectif de résister à l’assaut des goûts traditionnels.

Evgeniy Pavlov est l’un des fondateurs de l’Ecole de photographie de Kharkiv. Il participe au collectif Vremya qui se caractérise par une approche photographique très subjective. Le photographe né en 1949 expérimente une grande variété de techniques : la diapo couleur, la superposition, le collage. Ses séries les plus notoires sont Archive, des images documentaires retravaillées par une colorisation volontaire qui s’étend sur deux décennies (1965-1988) et Montage (1989-1996) qui intègrent en sus le collage et l’assemblage de fragments photographiques. En 2022, il doit fuir les combats à Kharkiv et il vit depuis en Autriche. Il est dommage que ce photographe emblématique de l’école de Kharkiv n’ait pas eu sa place dans l’exposition de Lille.

Anatoliy Makiyenko est aux côtés d’Evgeniy Pavlov. Également né en 1949, il étudie la radiophysique et l’électronique à l’université Maxim Gorki de Kharkiv, renommée V.N. Karazin et rejoint le groupe Vremya. Professionnellement, il œuvre à partir de 1979 à la compagnie d’énergie Kharkivenergo. De 1989 à 1994, il dirige l’organisation civique Panorama qui vise à identifier et à soutenir les enfants et les jeunes talents dans divers domaines artistiques et créatifs. Anatoliy Makiyenko a beaucoup documenté son propre quotidien, un quotidien absurde qui n’a pas changé de nature avec la chute du régime soviétique utopique de la justice sociale et l’avènement du régime utopique du bonheur consumériste apparu après l’indépendance de l’Ukraine.

Boris Redko nait en 1959 à Kharkiv et développe sa connaissance de la photo avec Boris Mikhaïlov. En sus de sa part artistique, il est photographe professionnel dans un service des urgences, celui de l’hôpital Meshchaninov, et dans un théâtre, le Shevchenko. Il est membre du groupe photographique Contacts (qui se renommera Gosprom) avec Misha Pedan, Igor Mandko, Volodymyr Strako, Kosntantyn Melnyk, Leonid Pesin et Guennadi Maslov. Boris Redko explore également les arts graphiques, la littérature et la musique.

Sergiy Solonsky est né dans la région de Zaporizhia en 1957. Avec ses collages il propose une vision surréaliste du corps. Pour réaliser ce qu’il appelle des « métaphores corporelles », il utilise le photomontage ou recourt à des temps d’exposition très longs. Au mitan des années 1990, il est membre du groupe Fast Reaction Group avec Boris Mikhailov, Sergiy Bratkov et Vita Mikhailov.

Viktor Kochetov (1947-2021) débute comme photojournaliste pour divers journaux soviétiques et comme photographe pour les laboratoires de cinéma de Kharkiv (alors Kharkov) et au studio de la Maison des arts amateurs des syndicats. Sa démarche artistique est, comme le reste de la communauté de l’Ecole de Kharkiv, basée sur le virage et la colorisation à la main des tirages ainsi que l’association d’images par paires. Il travaille ensuite avec son fils, Sergiy, né en 1972. Leur première exposition commune a lieu en 1999 à la galerie Palitra de Kharkiv, Sergiy n’a alors de 17 ans.

Sergiy Kochetov qui comme son père abandonne en seconde année ses études à l’Institut de génie civil de Kharkiv, devient reporter photographe tout en assistant son père dans son processus créatif. Des travaux de Viktor et Sergiy Kochetov seront présentés à Paris Photo du 12 au 15 novembre 2026 au Grand Palais. Sergiy et son père mettent des portraits en lumière de façon assez crue en les agrandissant, les retouchant et les teintant, de la même manière que quelques années plus tôt Boris Mikhaïlov qui a laissé un nom à cette façon de partiellement ou entièrement coloriser des portraits noir et blanc à la main, des « luriki ». Boris Mikhaïlov sélectionne des photographies trouvées dans des albums de famille ou en photographiant lui-même des personnes. Il ajoute ensuite des couleurs sur les négatifs, imitant de façon ironique la façon dont la propagande soviétique illumine alors artificiellement les événements les plus moroses de la classe prolétaire. Avec cette série, Boris Mikhaïlov espère « parler au nom de tous, pour exprimer la simple vérité sur la société de l’époque » indique la fondation Pinault qui a, la première, montré le travail de cet artiste à à l’occasion de l’exposition « Le Monde vous appartient » (2011-2013) à Palazzo Grassi.

De la troisième période de l’école, les photographes les plus marquants sont Igor Chekachkov, Bella Logacheva, Roman Minin et Illya Pavlov. Des sous-groupes de création existent, Shilo, BOBA, KSP Followers et SOSka, chacun avec un style particulier.

Bella Logacheva qui a suivi les cours de photographie d’Alexandr Suprun, artiste du groupe Vremya, conjugue le graphisme, la vidéo, la photographie dans son travail. Elle enseigne aujourd’hui à l’Académie de design et des beaux-arts de Kharkiv.

Le groupe Shilo a été fondé en 2010. Il a compté de trois à cinq artistes suivant les périodes.  Parmi ces artistes, Sergei Lebedinsky et Vlad Krasnoshchok, continuent aujourd’hui de se consacrer à la photographie et aux arts visuels. Le premier nommé a créé en 2018 le Musée de l’École de photographie de Kharkiv et est devenu commissaire d’exposition et éditeur. Le groupe BOBA qui réside désormais en Pologne, a été fondé en 2012 par le couple Julia Drozdek et Vasilisa Nezabarom après leur départ du groupe Shilo. Ces deux artistes travaillent dans les domaines de la photographie et de la performance artistique.

Dans les années 2000-2010, des artistes émergents ukrainiens regroupés dans le Collectif KSP Followers, ont puisé leur inspiration dans l’esthétique de l’École de Kharkiv pour développer leurs propres recherches artistiques. Les fondements esthétiques posés par les générations précédentes de l’École de Kharkiv leur ont fourni un cadre historique à la photographie contemporaine. Un peu plus tardivement dans l’histoire de l’école de Kharkiv, l’Association ukrainienne de la photographie alternative (UPhA) a réuni en 2010 des artistes de toute l’Ukraine afin de contrer l’influence des goûts traditionnels. L’UPhA a organisé plusieurs expositions remarquées, tant en Ukraine qu’à l’étranger. Enfin, la communauté SOSka Lab est composée de jeunes artistes anticonformistes des années 2000 de Kharkiv : Mykola Ridnyi, Ganna Kriventsova, Serhiy Popov, Bella Logacheva et Olena Poliaschenko. Ces photographes ont créé en octobre 2005 la galerie-laboratoire SOSka en squattant de façon autogérée une petite maison en centre-ville de Kharkiv. A la fois salle d’exposition, laboratoire photographique expérimental et lieu d’échanges, cet espace autogéré a perduré jusqu’en 2012. Au sein du collectif, Mykola Ridnyi, Ganna Kriventsova et Serhiy Popov, privilégiaient l’action et la performance, ont revendiqué « une alternative à l’artiste mercantile si courant dans l’art contemporain ukrainien ». Leurs photographies documentaient alors leurs activités.

Il s’agit de la première estampe coloriée à la main en 1982 par le photographe Viktor Kochetov. Boris Mikhaïlov qui en fera de grandes séries les nomme des « luriki ».

Couleurs, collages, poses multiples, coloriage, idées en tout genre, l’école de Kharkiv occupe une place importante dans la créativité photographique de l’Europe de l’Est. A la fin des années 2010, Dmyrto Kupriyan ajoute de son côté des installations lumineuses lors de ses prises de vue. Par exemple, il projette l’inscription « When The War Is Over » sur des ruines de villes de l’est de l’Ukraine détruites par des bombardements et il photographie cette réalité à deux niveaux pour n’obtenir qu’une seule image. C’est une technique étudiée par de nombreux photographes à Kharkiv. Evidemment, la guerre influe les réalisations des photographes de l’école de Kharkiv. Par exemple, Gera Artemova qui a suivi les cours de Roman Pyatkovka, photographe de la seconde époque de l’école, tente, en photographie, de retrouver une vie normale après les événements tragiques de l’hiver et du printemps 2014 en Ukraine. Elle réalise en 2017 « La Chute de Carthage« , une série de collages réalisés à partir de deux carnets de correspondance soviétiques emblématiques, une tentative artistique afin d’effacer le passé soviétique. Quoique majeur dans le mouvement créatif photographique en Ukraine, le premier travail visant à compiler les travaux réalisés par la trentaine de photographes estampillés Ecole de Kharkiv n’a été mené qu’en mai 2012 par le magazine photographique ukrainien basé à Kyiv, 5.6, qui a cessé de paraître en 2019. Ce serait, semble-t-il, le seul travail assez exhaustif mené puisqu’il contenait 478 documents photographiques.

Pour approfondir
L’école de Kharkiv : https://ksp.ui.org.ua/
UPHa, l’Ukrainian Photographic Alternative : https://cargocollective.com/UPHA

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Thierry Birrer
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