
© Yan Morvan
Viviane Esders est à la recherche d’un nouveau souffle, selon ses termes, après l’arrêt de son prix photo lancée en 2022. Elle dégage l’assurance tranquille des femmes heureuses de leurs choix de vie, zéro regret. Inlassable, Viviane Esders multiplie depuis près de quarante ans les projets autour de sa passion, la photographie. Tout aussi intarissable, elle raconte avec plaisir moult anecdotes sur son chemin à travers les images. Elle s’attelle d’ailleurs à l’écriture de ses mémoires.
Après quatre éditions, elle met un terme aujourd’hui à son prix photo destiné aux photographes européens de plus de soixante ans. Généreusement doté sur ses fonds propres de 60 000 euros, il permettait de mettre en lumière le parcours d’un photographe en lui permettant de continuer son œuvre. Sa volonté était de soutenir les professionnels avec lesquels elle avait partagé ses débuts et qui pour beaucoup galéraient pas mal. Cette décision, d’arrêter cette dotation répond à des impératifs personnels, la charge était un peu trop lourde pour une seule femme, stressante, « Je ne suis pas la BNP- Paribas » dit-elle avec son franc-parler. Elle signifie par là qu’elle n’était pas entourée d’une équipe suffisamment étoffée pour gérer la logistique d’une grosse machine : l’étude de trois cents dossiers, la sélection du jury et les tensions afférentes, les modalités de remise du prix, l’organisation de la communication.
Après avoir récompensé trois années de suite des hommes photographes, l’exigence de la parité s’est aussi imposée comme un critère de choix des candidats. La dernière lauréate en 2025 est une femme, l’Allemande Dörte Eißfeldt. « Je ne suis pas responsable du fait qu’il y ait aujourd’hui moins de photographes femmes de plus de soixante ans ayant fait carrière, en plus beaucoup sont mortes malheureusement ». A ce sujet, Sabine Weiss qu’elle a représentée dans sa galerie près de Beaubourg disait « Je ne suis pas une femme photographe, je suis une photographe ». Elle ne ressent pas d’amertume malgré quelques déceptions et prend un nouveau départ, la valorisation de sa collection personnelle de photographies, un petit trésor de 2500 tirages. Pour revenir à son parcours exceptionnel, il faut se souvenir que Viviane Esders est une figure incontournable de la scène photographique française depuis les années 80. Elle a été galeriste, experte en photographie près de la Cour d’Appel de Paris et demeure une fervente collectionneuse.
Débarquée à New York en 1976 après une formation à HEC et à la Wharton School (pour faire plaisir à ses parents), Viviane Esders se retrouve propulsée dans la mouvance avant-gardiste de l’époque. Amie de l’artiste France Cristini, l’épouse de Martial Raysse, elle est de toutes les fêtes et vernissages, promenant sa haute silhouette élégante et excentrique. On est en plein Pop Art. Elle a ses entrées à la Factory, Andy Warhol a loué en effet l’appartement parisien de sa mère lors de ses séjours dans la capitale, elle fréquente le Studio 54 et tous les lieux alternatifs. Son job dans une maison d’édition de lithographies, lui permet de rencontrer des artistes de renom comme Dörte Eißfeldt , Robert Rauschenberg ou Tom Wesselmann.
Dans cette effervescence, elle découvre les nombreuses galeries de photos de Big Apple, souvent tenues par des femmes. Au même moment à Paris, seule Agathe Gaillard vient d’ouvrir la sienne rue du Pont-Louis-Philippe. À son retour en France, elle inaugure sa propre galerie dans la capitale rue Saint-Merri. Pendant neuf ans, elle représentera et défendra des photographes peu appréciés à l’époque, Arno Rafael Minkkinen, William Wegman, Luigi Ghirri pour n’en citer que quelques-uns. Elle fait face à l’incompréhension du public, elle s’entend dire que Ghirri ne sait pas faire de photos, « C’est quoi ces couleurs délavées ? Elles sont sous-exposées ? En plus, il prend les gens de dos ! ». C’est le moment aussi où la clientèle s’interroge sur la valeur marchande d’une œuvre reproductible. Comment vérifier qu’une œuvre tirée à dix exemplaires ne sera pas rééditée ? On lui suggère des solutions farfelues, découper par exemple le négatif en dix micro vignettes fixées au dos de chaque tirage ou encore de rayer le négatif.
Quand elle baisse les rideaux de sa galerie, faute de ventes, elle rebondit sur une nouvelle activité. La voilà devenue experte en photographies à la demande de commissaires-priseurs, en particulier Maître Pierre Cornette de Saint-Cyr et Maître Jacques Tajan. Elle monte son propre cabinet pour organiser des ventes aux enchères et expertiser des collections privées ou institutionnelles. C’est un travail passionnant qui va lui valoir d’intervenir sur des estimations de successions et vérifications d’inventaires, Gisèle Freund, Willy Ronis, Janine Niépce, Marc Riboud et Jean Dieuzaide en partie. Une lourde tâche à assumer souvent dans des contextes familiaux très tendus. L’expertise peut consister aussi à estimer le coût d’un tirage réalisé par son auteur après qu’il ait été endommagé lors de son déménagement d’un musée. Elle s’y connaît en conflits, c’est le moins qu’on puisse dire.
Viviane Esders, issue d’une famille de mécènes, enfin surtout son grand-père Armand bienfaiteur de la ville de Deauville, n’est pas une spéculatrice, elle est plutôt dans le partage, elle fonctionne aux coups de cœur avec une prédilection pour les portraits, l’architecture, le monde industriel, la fête, l’Amérique des années 70 et la mélancolie des bars, des rues. Son objectif aujourd’hui est de présenter sa formidable collection peu connue du public. Plusieurs milliers de tirages dorment dans un garde-meuble, l’inventaire est en cours. Elle souhaiterait diffuser ses photographies au moyen de prêts et d’expositions en partenariat avec des lieux et institutions culturelles. Elle réfléchit également à une dation de l’ensemble de sa collection à une institution pérenne. Cela n’est pas chose aisée, manque de place, coût de la conservation, les établissements sont plutôt réticents. Elle a l’idée de créer une maison des collectionneurs ou s’il voit le jour de rejoindre le futur musée national de la photographie qui consisterait à valoriser des archives et collections photographiques sur le site des Papeteries Etienne à Arles. Le projet a été annoncé par la ministre de la Culture lors des dernières Rencontres d’Arles en 2025. Elle travaille également à l’édition de plusieurs volumes thématiques dédiés à sa collection.
- Viviane Esders
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