Amanda at the sauna, Hotel Savoy, Berlin, 1993 © Nan Goldin

Le Grand Palais et la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière à Paris présentent jusqu’au 21 juin 2026 «This Will Not End Well » une rétrospective bouleversante des diaporamas de la photographe américaine Nan Goldin. Nan Goldin raconte sa vie, l’amour, la violence, le désir fou de l’autre…

Il ne s’agit pas d’une exposition classique de photographies. Ici point d’images accrochées aux cimaises avec leurs légendes mais six diaporamas rassemblant pour la première fois en France une vue d’ensemble de l’oeuvre de Nan Goldin qui se rêvait cinéaste. Elle a bousculé les codes de la représentation dans les années 80 à New York, Berlin et Londres en saisissant sur le vif sa vie quotidienne et celles de ses proches, sans aucune retenue, en oscillant entre l’espoir et le désespoir. Ce sont d’abord des années de grande liberté bohème, de fêtes à tout casser et de sexualité débridée.

Cette liesse sera brisée par l’arrivée du sida et les morts par overdoses à répétition. Au Grand Palais, comme autant d’écrins, cinq pavillons recouverts de feutre conçus par l’architecte Hala Wardé accueillent les projections dans l’obscurité du Salon d’Honneur. Libre au spectateur de choisir son parcours pour pénétrer dans l’intimité de la photographe et retrouver les grands thèmes qui parcourent son oeuvre.

The Ballad of Sexual Dependençy (1981-1922), constitue l’opus majeur qui a fait connaitre Nan Goldin. Conçu dès le départ comme un diaporama, il a évolué au cours des années, sans cesse remodelé. Ce récit autobiographique raconte sous la forme d’un journal intime la vie au jour le jour de son cercle d’amis et d’amants ou d’amantes. Des images crues et brutales qui ne heurtent pas pourtant, tant son regard est empli de tendresse. La bande son éclectique s’est aussi transformée au fil du temps. La version présentée ici permet au public de découvrir le diaporama tel qu’il a été conçu à l’origine quand le bruit des projecteurs faisait partie intégrante de la trame sonore.

The Other Side (1992-2021) rend hommage à ses ami.e-s transgenres qu’elle a commencé à photographier au début des années 1970. Toute jeune, après avoir quitté le domicile parental sclérosant, elle a trouvé une nouvelle famille à Boston . Elle a partagé la vie des queens pendant plusieurs années et en est tombée follement amoureuse. Charles Aznavour, Marianne Faithfull ou Klaus Nomi accompagnent les images un peu dingues d’une communauté largement stigmatisée à l’époque.

Memory Lost (2019-2021) est une plongée ténébreuse dans les archives photos et les vidéos de l’artiste. Le diaporama relate l’enfer de la dépendance aux drogues. Elle l’a elle même vécu jusqu’à en perdre la mémoire, seul demeure le souvenir brumeux de ses nombreux amis disparus, une sinistre liste. Les larges paysages flous succèdent à l’enfermement des lieux clos. L’atmosphère est oppressante, la mort rode tandis que de vieux messages enregistrés sur son répondeur téléphonique scandent la bande son composée par Mica Levi.

Sirens (2019-2020) répond à « Memory Lost » en déroulant un long trip hypnotique qui décrit à travers des morceaux de films empruntés à des cinéastes, Kurosawa, Visconti, Fellini la jouissance extatique procurée par la consommation de drogues.

Stendhall Syndrome (2024) est époustouflant de beauté, étourdissant comme le phénomène décrit par l’écrivain Stendhal à Florence. Depuis une vingtaine d’années Nan Goldin photographie peintures et sculptures dans les musées. Ce diaporama très récent met en vis à vis les portraits intimes de ses proches avec des chefs d’oeuvre de l’art classique ou baroque. Sa voix off met en scène les personnages mythologiques des Métamorphoses d’Ovide. Les corps et les visages se répondent dans une troublante similitude, un moment de grâce absolue.

Stills from Sisters, Saints, Sibyls 2004–22 © Nan Goldin

La Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière accueille l’installation multimédia Sisters, Saints, Sibyls (2004-2022). La vidéo projetée sur trois écrans a déjà été présentée en 2004. Elle revient sur le parcours déchirant de Barbara, la soeur de la photographe. Nan Goldin n’avait que onze ans lorsque Barbara s’est donné la mort en se jetant sous un train. Jeune fille rebelle au tout début des années 1960, elle a séjourné plusieurs fois dans des hôpitaux psychiatriques, brimée par une mère abusive et écrasée par le conformisme de sa famille. On pense au film de Ken Loach « Family Life ». Trois récits se succèdent, celui de Sainte Barbara, martyre chrétienne décapitée par son père suivi de celui de la courte vie de Barbara narré par la voix de la photographe à travers des photos de famille. Le troisième volet revient sur la propre adolescence de la photographe et sur sa vie marquée par l’addiction. Les mots et la musique de Nick Cave, Leonard Cohen et Johnny Cash amplifient l’aspect poignant de la projection.

Nan Goldin raconte sa vie, l’amour, la violence, le désir fou de l’autre, elle brave la peur en photographiant au plus près, elle traque la beauté, la nudité au propre et au figuré et se sert de son appareil photo comme d’une arme pour créer une oeuvre cinématographique avec ses images. Une oeuvre unique en son genre, poignante et politique. En effet, elle continue à lutter contre la crise des opioïdes grâce au Groupe d’action directe qu’elle a fondé en 2017, P.A.I.N (Prescription Addiction Intervention Now) et travaille sur un nouveau projet « Gaza »destiné à soutenir la cause palestinienne.

« This Will Not End Well », au Grand Palais, Paris 8ᵉ, et à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Paris 13ᵉ, jusqu’au 21 juin 2026

« Toute la beauté et le sang versé », un documentaire à voir sur Arte jusqu’au 15 juin 2026.

Isabelle Stassart
Si cet article vous a intéressé... Faites un don !