
Marc Roussel en Ukraine
Le photojournaliste et réalisateur de documentaire Marc Roussel qui fête ses 69 ans ce mois-ci pousse un cri avec lequel une majorité des acteurs du métier peuvent se reconnaître. Ancien membre de l’agence Gamma, puis du collectif Orizon, Marc Roussel a aussi créé deux sociétés production audiovisuelle.
Ce qui retient mon attention au terme de ce premier quart de siècle et alors qu’on évoque de façon régulière la geste de ceux qui « parcourent infatigablement le monde », c’est leur destin. Donc le mien, naturellement.
La Presse va très mal, tout le monde le sait depuis longtemps, et corollaire immédiat le photojournalisme plus mal encore. Depuis que nous sommes entrés dans ce nouveau millénaire le nombre de commandes fermes a été divisé par quatre, la valeur marchande d’un reportage par deux et le temps qu’il faut y consacrer ne cesse de s’accroître avec le travail de postproduction numérique. Ce qu’autrefois le laboratoire – et donc le journal – assumait, c’est aujourd’hui le photographe qui le supporte, en temps passé et en ressources matérielles, sans contrepartie financière. Et encore ledit photographe a-t-il de la chance lorsqu’il parvient à travailler alors que les algorithmes toujours plus performants de l’IA générative finiront par le remplacer. Je note au passage – c’est mon cas depuis 2007 – que le reporter 2.0 est contraint de s’exposer sur les lignes de front sans carte de presse, faute d’être salarié et en conséquence d’une clause dépassée depuis un siècle par les usages.
Les stars de la Pataugas arpentant Rolex au poignet et Leica en bandoulière le monde sans relâche sont devenues des va nus pieds, précaires bouche-trous d’une Presse qui se fournit abondamment, et à l’œil, sur internet et dans les bases de données. Est-ce une fatalité ? Sans aucun doute, tant le modèle économique qui a fait la fortune des reporters et des grands titres est révolu. Cela n’exclut cependant pas qu’on s’en préoccupe, qu’on cherche à comprendre et surtout qu’on ne se résigne aux destins maudits.
Alors j’accuse.
J’accuse les patrons de presse d’avoir vendu leur âme au diable. J’accuse ceux du CAC40 – et leurs homologues, ils se reconnaitront – d’avoir acheté à vil prix et sans considération les perles de la photographie qu’étaient Gamma, Sygma ou Sipa. J’accuse les annonceurs d’avoir déserté la presse écrite. J’accuse les rédacteurs en chef d’indigne soumission, les picture editors d’esclavagisme, j’accuse l’AFP, Reuters et AP de concurrence déloyale. J’accuse internet d’aller plus vite que l’avion, la révolution numérique de haute trahison, les fabricants de smartphones d’y intégrer des appareils photos et des caméras bientôt plus efficaces qu’un beau M en laiton chromé. J’accuse enfin les photographes amateurs de parricide qui donnent aux magazines leurs photos contre une minute de gloire et pas même un euro. En somme, j’accuse la terre entière d’avoir tué le métier qui a tant justifié qu’on en rêve. Et rien n’est plus injuste qu’un rêve qui se brise. Alors oui, j’accuse et je crie. Pour que la résistance s’organise, pour que le reportage vive, parce qu’une photographie engagée est nécessaire en dépit des règles éphémères du moment ; parce que, disait Sartre, on nous a rangé au magasin des accessoires, comme le grain de beauté de Cindy Crawford.
Qu’on se le dise aux quatre vents du marché, de l’infamie et du rêve, de l’espoir aussi : la Presse se meurt mais les photojournalistes bandent encore !
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