
Un livre retrace la vie et le parcours de José Nicolas, un militaire devenu photoreporter et témoin des conflits majeurs qui ont agité la fin du XXe siècle.

C’est l’histoire d’une destinée résultat d’une vocation surgie un peu par hasard et qui ne l’a plus quitté. Né au Maroc, fils d’un légionnaire qui fut prisonnier à Dien Bien Phu en Indochine, José Nicolas connaît une enfance nomade au gré des affectations paternelles : Zéralda en Algérie, Faya-Largeau au Tchad, Diego-Suarez à Madagascar, Corte en Corse. Dès l’âge de 10 ans, il intègre le Prytanée national militaire, son père le destinant à une carrière militaire. À 18 ans, il s’engage chez les parachutistes, une unité d’élite où il deviendra sous-officier. Cette période le mènera à participer à plusieurs missions à l’étranger, au Liban, au Tchad, en Centrafrique et à Djibouti.
C’est lors de ces opérations que José Nicolas croise le chemin de drôles de personnages, l’appareil photo autour du cou, débrouillards et intrépides, les reporters-photographes. Une rencontre en Afrique en 1977 avec Jacques Pavlosky, qui travaille alors pour Sygma, sera déterminante. Le Basque au tempérament bien trempé lui ouvre les portes du photojournalisme et lui offre un livre sur Gilles Caron, photographe de guerre au parcours impressionnant, disparu au Cambodge quelques années plus tôt. C’est le déclic. José Nicolas achète un appareil et réalise ses premières images en 1979 lors de la chute de Bokassa en Centrafrique. Il dira plus tard « J’ai commencé la photographie avant d’être photographe ».
Le Liban puzzle confessionnel
Le Liban, une mosaïque confessionnelle ébranlée par la guerre froide, devient en mars 1978 le théâtre de son engagement avec son unité, chargée de s’interposer entre Israéliens et Palestiniens sous bannière de l’ONU dans la région de Tyr. Il y découvre la dure réalité de la guerre, « sale, archaïque, amoral, radical ». En juin 1982, profitant d’une permission, José retourne au Liban, animé par la volonté de se tester en tant que reporter-photographe. Dans Beyrouth assiégée par l’armée israélienne, il aide Hôpital Sans Frontière, une ONG satellite de Médecins du Monde. Chauffeur et homme à tout faire, il circule dans les quartiers dévastés, témoin des affrontements entre clans et mafias. C’est là qu’il rencontre Bernard Kouchner, militant de l’action humanitaire et défenseur du droit d’ingérence, avec qui il nouera une longue amitié. Cette expérience est décisive, lui permettant de prendre des photos qui révèlent déjà son regard sur une humanité meurtrie, piégée dans le conflit. En octobre 1983, alors que son unité est de nouveau au Liban, José Nicolas est gravement blessé par un tir de sniper à Beyrouth, une balle le traversant de l’épaule au bassin. Réformé à 29 ans, il décide, une fois rétabli, de retourner dans ce pays, mais cette fois en tant que photographe pour accompagner Médecins du Monde. Son objectif: le désarroi des civils, leurs silences et leurs douleurs, comme en témoignent ses photos d’enfants oubliés dans un bâtiment psychiatrique. Cette sensibilité envers les plus vulnérables, en particulier les enfants, marquera toutes ses travaux ultérieurs, du fait probablement d’une enfance en tant que fils d’un couple mixte, père français et mère libano-marocaine.
L’Afghanistan et 12 ans chez Sipa
Libéré de l’institution militaire, José Nicolas s’engage pleinement dans le photojournalisme humanitaire. En 1984, il part au Kurdistan irakien avec Bernard Kouchner pour évaluer les besoins sanitaires, mission qui le plonge au cœur des méandres de la géopolitique. Il devient alors l’œil des équipes humanitaires, capturant des réalités humaines qui contrastent avec l’actualité guerrière. José Nicolas apprend vite au contact de la réalité et de ses confrères, son passé militaire étant un atout indéniable. Gökşin Sipahioğlu, fondateur de l’agence Sipa press, l’embauche. Pendant douze ans, il couvrira certains des événements les plus marquants du globe : le Kurdistan (1984), le Liban (1984-1986), l’Afghanistan (1984-1986), les boat people (1987), la révolution roumaine (1989), la guerre du Liberia (1990), l’Irak (1991), la Bosnie (1991-1996), la Somalie (1992-1993), et le Rwanda (1994). Sur le terrain, il doit interpréter rapidement un univers chaotique, saisir l’essentiel et raconter en images des histoires difficiles. Ses photos, cependant, ont une force secrète, capable de capter une situation, un climat, et de raconter l’impact social d’un conflit. Sa série sur l’Afghanistan en 1984, documentant la résistance pachtoune à l’occupation soviétique, rencontrera un grand écho et établira sa reconnaissance dans le milieu du photoreportage.
Roumanie, boat people, ex-Yougoslavie, Irak
En décembre 1989, il est en Roumanie lors de la chute de la dictature de Nicolae Ceaușescu. Arrivé à Bucarest, il est témoin de l’effervescence et de la répression de l’insurrection populaire, où la paranoïa règne et des journalistes sont tués. Ses clichés immortalisent la fin d’un régime sinistre.
En 1987, José Nicolas accompagne Bernard Kouchner pour la troisième vague des boat people en mer de Chine. Il photographie avec compassion et pudeur les rescapés épuisés, les prouesses des marins et du personnel médical, mais aussi la simplicité touchante d’une population en détresse.
Les guerres civiles en ex-Yougoslavie à partir de 1991 le confrontent aux complexités socioculturelles et aux cruautés attisées par la haine36. Il accompagne des unités françaises sous mandat de l’ONU, témoignant des atrocités comme le massacre de Srebrenica. Ses photos, prises au Kosovo, à Mitrovica, ou dans une caserne de miliciens serbes, révèlent l’horreur de l’épuration ethnique.
En 2003, avec l’avènement du journalisme embedded (embarqué), José Nicolas, grâce à son passé militaire, bénéficie d’un avantage. En février 1991, lors de l’opération Daguet, il se retrouve en terrain connu avec le 3e RIMa, ce qui lui permet de circuler sans restrictions et de photographier l’action au plus près. Parlant arabe, il devient même intercesseur entre militaires français et prisonniers irakiens, travaillant dans des conditions exceptionnelles. Son statut privilégié et la confiance accordée par les militaires lui permettent de « jouer un peu en dehors des règles ».
Rwanda et Auschwitz fantômes d’un génocide
En juin 1994, il se rend au Rwanda pour l’opération Turquoise, mission de l’ONU visant à mettre fin aux massacres. Il y découvre non pas des conflits ethniques habituels, mais un génocide d’un million de Tutsi en cent jours. Il constate l’ambiguïté de la situation, les militaires français devant maintenir une neutralité face aux milices Hutu. Ce trouble le hantera, mais ses clichés deviendront des preuves irréfutables contre les négationnistes, traversant l’épreuve du temps. En juillet 1994, il est blessé dans une embuscade au Rwanda, une balle lui brisant le genou et une autre s’arrêtant dans son boîtier, juste devant son cœur. Traumatisé par les massacres, il sombre dans la folie avant de trouver refuge dans le Sud de la France.
En novembre 1994, pour conjurer son trouble, José Nicolas se rend à Auschwitz-Birkenau. Ses photos du camp, publiées avec Jacques Witt, synthétisent l’horreur de l’extermination d’un million de personnes, interrogeant la mémoire collective. Paradoxalement, la rencontre avec des rescapés de camps de concentration l’aide à combattre ses démons :
« Ils n’avaient aucune haine. Ils ont senti ma tristesse. Ils ont deviné que je venais du Rwanda. Ils m’ont aidé à reprendre pied ».
Devenu photographe indépendant, José Nicolas s’éloignera des terrains de guerre. Il réalise des reportages pour Entrepreneurs du Monde, une association qui accompagne l’insertion sociale et économique de personnes précaires, comme à Haïti ou lors de la reconstruction de Beyrouth. Il explore également des univers paisibles, photographiant des scènes de vie au Caire, à Istanbul, en Islande, ou les récolteurs de roseaux de Camargue, les moniales orthodoxes, et l’oléiculture provençale. En 2019, il ouvre un atelier galerie dédié à la photographie argentique et humaniste du XXe siècle, faisant sienne la citation d’Henri Cartier-Bresson, « La photographie est un couperet qui dans l’éternité saisit l’instant qui l’a éblouie ».
Le travail de José Nicolas sera projeté lors du festival Visa pour l’Image à Perpignan (30 août/14 septembre 2025)
On est ce que l’on regarde, Editions Revelatœr, 24,5 x 28 cm, 352 pages, 59 €
- José Nicolas
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