Maria, 2010. © Sophie Zénon

Après un an et demi de chantier, la Galerie municipale du Château d’Eau à Toulouse vient de réouvrir ses portes. L’exposition « l’humus du monde » de l’artiste photographe Sophie Zénon inaugure les lieux.

Fondé en 1974 par Jean Dieuzaide, ce phare de briques posé telle une vigie sur les rives de la Garonne a été le premier lieu consacré exclusivement à la photographie en France. La qualité de sa programmation, l’accès gratuit à une bibliothèque riche en ouvrages ont inspiré de nombreuses vocations. En cinquante ans, le château d’Eau s’est constitué une très belle collection de tirages et est devenu un lieu incontournable pour les amateurs de photographie.

L’enjeu des travaux réalisés répondait à plusieurs objectifs, respecter les normes de conservation et d’exposition, dégager de nouveaux espaces, faciliter l’accessibilité et mettre en lumière l’architecture singulière du bâtiment. Le parcours visiteur a été entièrement repensé, une nouvelle aile a été construite sous une arche du Pont- Neuf. Dans les jardins aménagés, un café sera ouvert aux beaux jours. La mission est largement accomplie.

Il s’agissait aussi, à cette occasion, de proposer des travaux photographiques qui s’éloignent des sentiers battus. « L’humus du monde », c’est un titre qu’on lit et qu’on respire dit Sophie Zénon, il évoque la terre chaude, humide, son odeur mêlée de feuilles. L’exposition retrace près de trente ans de création. Elle s’articule autour de trois cycles déployés dans trois espace, ceux de la tour du Château d’Eau, rez-de-chaussée et sous-sol et celui de la Galerie annexe située sous le Pont Neuf qui enjambe le fleuve.

La circularité du lieu a inspiré la scénographie. Le cercle symbolise ici le cycle de la vie et de la mort, de la renaissance aussi, des thèmes qui hantent la photographe et traversent toute son oeuvre. La poésie s’immisce entre les images de Sophie Zénon et tisse un fil ténu qui éclaire ses obsessions, la mémoire, la perte, l’exil, la tension extrême entre la beauté et l’effroi.

Le premier volet de la rétrospective « Rémanences » s’intéresse à la mémoire des paysages de guerre, plus particulièrement ceux de la première guerre mondiale. L’artiste expérimente différents supports qui vont servir son propos, photogrammes, solarisation, gravure sur verre, impression et broderies sur tissus.

En collaboration avec le botaniste François Vernier, la photographe est partie à la cueillette de plantes introduites accidentellement sur le sol, transportées sous les semelles des soldats ou dans le fourrage des chevaux. Elle en a réalisé des empreintes directes sur papier photosensible, grands formats somptueux au noir profond percé de lumière. Un livre d’artiste « L’herbe aux yeux bleus » relate cette aventure.

« Un champ de bataille est paysage comme un autre » souligne l’écrivain Eric Vuillard dans son livre «  La bataille d’Occident ». Comment imaginer les atrocités qui ont lieu dans ces paysages paisibles ? L’artiste photographie les forêts de la région Grand Est meurtries par la guerre, elle superpose ses vues à d’anciennes cartes militaires. Elle recueille les cicatrices d’écorce de chênes et de hêtres blessés par les éclats d’obus, les estampe sur papier . Sa collaboration avec la créatrice textile Charlotte Kaufmann est époustouflante. Celle ci tisse les bandelettes de papier découpé qui seront ensuite modelées pour créer un fragile manteau de neige qui flotte au moindre passage du visiteur. Ce premier volet se clôt sur deux photographies de Dieter Appelt prêtés par les Abattoirs de Toulouse où elles sont en dépôt. Plusieurs oeuvres ont été mises à disposition par des musées pour dialoguer avec celles de la photographe, ses affinités électives dit-elle. Le second volet « In Case We Die » se situe au sol-sol de la tour du Château d’eau où la machinerie hydraulique est visible sous le sol vitré. Il interroge notre rapport aux morts et à la mort. La porte des enfers.

Historienne et ethnologue de formation , Sophie Zénon a travaillé sur le chamanisme en Asie extrême-orientale. Son expérience de terrain avec les chamans intercesseurs entre les vivants et les morts en Mongolie et en Sibérie l’a profondément marquée, un véritable sentiment de la vie dit-elle. Sa série en couleur consacrée aux Momies de Palerme dont certaines sont exposées actuellement au Musée de l’Homme à Paris renouvelle le regard sur ces curiosités plusieurs fois photographiées. Pendant plus de trois siècles jusqu’en 1920, les Siciliens ont confié aux moines capucins les corps de leurs proches. Exposés dans les catacombes , plus de 8000 momies vêtues de leurs plus beaux atours font face au public. Le choix de Sophie Zénon, de les photographier en vitesse lente leur donne un léger mouvement , une vibration qui les ramène à la vie. Son interprétation des ex-voto, inspirée des retables offre à voir des clichés de cires anatomiques cachés dans leur coffret en bois imprimés de motifs végétaux . Il faut ouvrir les portes pour les découvrir. « La Danse » représente une série de radiographies de jambes, pratiques opérées dans les funérariums afin de détecter la présence de métal avant incinération. Voir la mort en face, ne pas en avoir peur.

Le troisième volet exposé dans la Galerie 2 « Arborescences » est plus aérien. Il convoque l’histoire familiale de l’artiste issue de l’immigration italienne, installée dans les Vosges. Dans « L’homme-Paysage (Alexandre) », elle récupère le portrait de la carte d’identité de son père et le reproduit sur une grande plaque de Plexiglas. Elle l’installe ensuite dans les forêts de son enfance, laissant le soleil jouer avec les reflets et faire son oeuvre. « Dans le miroir des rizières (Maria) », elle évoque cette fois sa grand-mère maternelle italienne piémontaise, ancienne mondina, travailleuse des rizières. Elle retrouve le logement de ces ouvrières affranchies et se met en scène dans le dortoir des femmes avec le portrait de Maria, présence fantomatique qui lui rend hommage. Une vidéo performative clôt le parcours de l’exposition. Au soir tombant, Sophie Zénon se représente dans une chorégraphie au ralenti , se mouvant dans les paysages du Piémont baignés de la lumière du couchant, jusqu’à disparaître. L’artiste photographe, telle qu’elle se définit pétrit de son oeil et de ses doigts la matière, dans une infinie délicatesse, dense et légère à la fois comme un souffle de vie, une expérience de l’invisible. On peut aussi découvrir une de ses œuvres « le ciel de ma mémoire » , un de ses cieux mongols, au musée des Augustins. Le musée des beaux arts vient également de réouvrir partiellement après six ans de travaux. La rénovation en profondeur de cet ancien couvent du 14e siècle est très réussie. Le petit salon dévolu à des accrochages temporaires traite du motif du ciel en invitant des oeuvres empruntées à plusieurs musées.

Sophie Zénon « L’humus du monde » . Le Château d’eau jusqu’au 8 mars 2026

Musée des Augustins

Isabelle Stassart
Si cet article vous a intéressé... Faites un don !