Signature de Robert Capa. © Collection Bernard Matussière

A l’occasion d’une brève rencontre avec Isabella Rossellini, fille d’Ingrid Bergman avec qui Capa avait eu une liaison, Dominique Aubert tente de savoir si celle-ci a connaissance de tirages originaux signés de la main du photographe. Ce grand photographe de guerre, dont la méthode tenait en une formule, être suffisamment près de l’action afin que l’image soit authentique, ne signait pas systématiquement ses clichés. Pourtant, il existe bel et bien des tirages originaux de Robert Capa authentiquement signés de sa main. Reste juste à savoir où ils se trouvent.

Ingrid Bergman et Capa, Berlin, 1945. © Carl Goodwin

Il y aura bientôt quarante ans, en septembre 1987, l’agence Sygma m’envoie à Saint-Nom-la-Bretèche afin de couvrir le célèbre tournoi de golf issu du circuit européen : le Trophée Lancôme. Mon reportage consiste à saisir toute l’atmosphère de cette manifestation parisienne qui réunit une  jet-set élégante, parfumée, réglée comme une horloge suisse, et qui observe autant qu’elle ne se montre. En marge de ce reportage, le journal Madame Figaro, l’un des sponsors de l’événement, me fixe un rendez-vous pour réaliser une photographie d’Isabella Rossellini, célèbre égérie de la marque éponyme.

À cette époque, je me déplace exclusivement à moto dans Paris. Blouson de cuir, jean ajusté, santiags mexicaines. En me dirigeant vers les tentes de l’organisation, je sens les regards glisser sur moi, me scanner de la tête aux pieds comme le faisceau d’un radar météo embarqué à bord d’un vol long-courrier. Mon instinct ne me trompe pas : je n’ai ni la tenue ni l’allure conformes à l’étiquette de l’aristocratie mondaine présente ce jour-là. Je ne suis pas le bienvenu. Isabella Rossellini apparaît. Grâce, distinction, maîtrise parfaite de son image. Elle sait exactement où elle se situe dans le décor ; moi, je suis déjà ailleurs.

Elle est naturellement élégante. Ses yeux d’enfant étoilés laissent paraître un sourire lumineux. Elle s’avance vers moi et me demande immédiatement comment je souhaite procéder pour la photographie. Je lui propose de faire quelques pas sur le parcours afin de la saisir dans le mouvement de la compétition. Elle refuse.

« Non, j’ai encore plusieurs rendez-vous. Je préfère que nous fassions la photo tout de suite. »

Il faut improviser, et je n’y parviens pas. Je déclenche sans conviction. Le résultat est médiocre. Je perçois également qu’elle n’est pas totalement à l’aise et qu’elle souhaite rejoindre les invités restés sous la tente de Madame Figaro. J’oriente alors ma stratégie vers une autre approche.

« J’ai lu récemment quelques passages de As Time Goes By, retraçant la carrière et la biographie de votre mère, Ingrid Bergman. »

Je me garde bien d’évoquer le portrait peu flatteur que l’auteur dresse d’une femme parfois jugée superficielle, buvant et fumant à l’excès. Je précise simplement que je ne l’ai pas lu intégralement ; je cherchais surtout à en savoir davantage sur la liaison qu’elle aurait entretenue avec le photographe Robert Capa, liaison qui ne fut révélée officiellement qu’au début des années 1980. Ma question provoque un agacement immédiat.

« Les photographes français sont-ils toujours aussi mal élevés ? »

« Oui madame, presque à 100% ! »

Ma répartie fuse comme une balle de fond de court, et mon insolence, visiblement inattendue, arrache finalement un sourire à mon interlocutrice, qui semble se détendre un instant.

« Que voulez-vous savoir ? »

Je ne cherche pas un scoop mondain. Je cherche une trace. Une preuve matérielle que l’homme, derrière la légende, a parfois laissé une empreinte volontaire.

« Passionné par la trajectoire professionnelle de Robert Capa, je voulais simplement savoir si vous aviez eu connaissance de tirages originaux signés de sa main. »

« Oui, il m’est arrivé d’en voir quelques-uns. »

Malheureusement, je ne parviens pas à en apprendre davantage. Isabella Rossellini prend finalement congé et rejoint ses invités sous la tente, débarrassée d’un photographe de presse irrévérencieux. La semaine suivante, l’agence Sygma m’informe que la rédactrice en chef de Madame Figaro est particulièrement mécontente de moi. Outre ma tenue jugée désinvolte, je n’ai, sans grande surprise, pas livré les photographies attendues. En revanche, j’ai obtenu ce qui, pour moi, comptait davantage : la réponse à la question qui me taraudait depuis longtemps.

Ingrid Bergman 1945. © Dell Publishing

 

Dominique Aubert
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