
Paris France Vie quotidienne. Vendeur kiosque à journaux – Photo : Sebastien Filosa / Starface
Depuis le début du siècle, la presse « papier » va de plus en plus mal, les multiples ventes, rachats de magazines plombent les agences photo et les photographes de presse ont de plus en plus de mal à vivre ; de même, les rédactions sont décimées.
« Nos photographes vivaient de la presse et faisaient quelques perruques à côté pour mettre du beurre dans les épinards. Aujourd’hui, ils doivent faire du corporate, des mariages pour se payer le luxe de faire de l’actualité en presse. » commente anonymement un directeur d’agence de presse photo. C’est un milieu ou l’on n’aime pas être cité.
Dernier épisode : le 12 mars 2026, Public Publishing, éditeur de l’hebdomadaire people Public, est déclaré en cessation des paiements avec un lourd passif de 1 248 254 €. Outre les pigistes, rédacteurs et photographes, les agences Abaca, Bestimage, KCS, Starface sont « plantés » pour les plus impliquées de plusieurs dizaines de milliers d’euros !

Philippe Abreu – Photo : France info
Pour mémoire, Public, jadis créé par le Groupe Lagardère en juillet 2003, a été pris en 2019 dans la vente à la découpe des magazines du groupe en même temps que Télé 7 Jours, France Dimanche, Ici Paris. Public d’abord vendu à Czech Media Invest (CMI France), groupe contrôlé par l’homme d’affaires tchèque Daniel Křetínský, a été racheté en janvier 2024 par Heroes Media, groupe fondé à Clermont‑Ferrand par Philippe Abreu, qui a également racheté VSD à Prisma…
Le problème, c’est qu’avec 7,3 millions de chiffre d’affaires en 2024, Public aurait fait une perte de 320 000 € et, l’érosion de sa diffusion ces deux dernières années n’a pas arrangé la situation. L’avenir est donc incertain, et la rédaction — de moins de dix personnes, sans compter les nombreux pigistes — est très inquiète. Les fournisseurs également, qui pensent voir leurs futures ventes diminuer. « Public est mort » affirme abruptement un autre directeur d’agence.
Autre souci : Télé 7 Jours, un hebdomadaire jadis fleuron de la presse télé avec au siècle dernier plus de deux millions d’exemplaires propriété d’Hachette Filipacchi, puis de Lagardère. Vendu en 2019 à CMI, Télé 7 Jours vient de passer, ce 1er janvier 2026, sous la coupe de Bauer Media France, filiale du groupe allemand éponyme. Nicolas Sauzay, le patron de Bauer France, proposerait aux agences française un tarif unique de 60 € la photo, quelle que soit la taille. Mais l’agence allemande Imago en cours de développement sur le marché français proposerait un tarif à 17€ la photo pour le « print » et même 1€ sur le web ! Télé 7 Jours est quand même encore vendu autour de 600 000 exemplaires… Nicolas Sauzay ne veut rien dire sur les chiffres : « secret des affaires. » Mais confirme aimablement au téléphone que, comme ses confrères, il ne fait pas de production. Adieu les belles couvertures avec Johnny, Birkin etc. Bauer va se contenter des photos « libres de droit » diffusées par les télévisions pour la publicité des programmes ; et, ajoute-t-il « des photographies d’intelligence artificielle comprise dans la licence d’Adobe. »
Le temps est révolu où les agences faisaient les prix ;
aujourd’hui, ce sont les groupes de presse qui imposent leurs conditions.
Deux exemples, mais il y en a d’autres ! Ici Paris et France Dimanche par exemple, deux hebdomadaire fondés au lendemain de la Libération de la France, respectivement en 1945 et 1946, sont passés sous la coupe de Prima Press propriété de Vincent Bolloré. A chacune de ces ventes et re-vente de magazines, les nouveaux patrons rognent sur les coûts ! En premier sur la liste des « cost killers » : la photo !
Le temps est révolu où les agences faisaient les prix ; aujourd’hui, ce sont les groupes de presse qui imposent leurs conditions. C’est à prendre ou à laisser ! Alors, dans ce marché hyperconcurrentiel dominé par Getty et Shutterstock, il y a toujours une agence pour céder au diktat. Il faut bien survivre. Sans compter que les pigistes – le plus souvent en auto-entrepeneur pour contourner la loi Cressart – font le même choix. 60 €, c’est l’équivalent de 57€ que payaient, il y a cinquante ans, les journaux les plus pauvres comme le tout neuf « Libé », Témoignage Chrétien ou la presse militante !
De toute façon, chez Getty et Shutterstock, les photographes voient déjà sur leurs relevés des ventes inférieures à 1 € ! Si la fusion — en cours d’agréments par le Royaume‑Uni et les USA — de ces deux mastodontes est avalisée en juin prochain, on peut imaginer les conséquences désastreuses sur le marché global de l’image. Il serait grand temps que les instantes dirigeantes, au plus haut sommet de l’Etat, s’intéressent à ce marché de l’information visuelle. La souveraineté énergétique est importante certes, mais la souveraineté dans le secteur de l’information ne l’est pas moins, surtout qu’aujourd’hui avec les « guerres hybrides », l’image est aussi une arme.
L’IA, devrait‑on dire l’« informatique arnaque » ?
L’IA ne fait évidemment qu’aggraver la situation. La photographie dite d’illustration, qui constituait autrefois un véritable marché, a perdu toute valeur depuis longtemps. La photo d’actualité est pour l’instant moins touchée, mais sa généralisation dans les communications institutionnelles, notamment celles des USA, de la Russie et de la Chine, banalise ces images artificielles et habitue progressivement le lecteur ou le téléspectateur à ces « faux‑vrai ». L’objectif des dictateurs est toujours de nous faire perdre confiance dans les sources d’information comme l’a si bien écrit George Orwell.
Selon Courrier international, « Der Spiegel est le premier à avoir fait son mea culpa outre‑Rhin. L’hebdomadaire hambourgeois a reconnu, mercredi 11 mars, avoir “retiré plusieurs images de ses reportages sur l’Iran et de quelques autres articles”, en raison de “doutes quant à leur authenticité”. “Ces derniers jours, nous avons identifié des images isolées, détaille le Spiegel, qui, selon toute vraisemblance, auraient été produites par l’intelligence artificielle [IA]. Par ailleurs, on trouve certaines photos qui auraient a priori été modifiées sans autorisation à l’aide de l’IA.” »
La guerre israélo‑américaine contre l’Iran favorise la diffusion d’images mal ou non vérifiées. Comme à Gaza, les envoyés spéciaux ne peuvent se rendre en Iran, ouvrant la porte à des images véhiculées par les réseaux sociaux dont, malheureusement, les médias sont friands. Les agences ont de plus en plus de mal à contrôler ce tsunami de photos et vidéos qui leur parvient de multiples sources.
Contrairement au siècle dernier, où les agences avaient des correspondants exclusifs, aujourd’hui, tout le monde envoie à tout le monde un énorme flux quasi incontrôlable. Mis à part, les anciennes « agences télégraphiques » (AFP, AP, Reuters) et les grands quotidiens (Le Monde, NYT, The Guardian etc) qui ont encore – mais pour combien de temmps ? – les moyens en personnel et en technique de vérifier les images, les autres agences et périodiques peuvent assez facilement être trompés. Les agences s’échange leurs photos dans tous les sens, et la responsabilité se dilue. Les photographes indépendants ne sont pas innocents non plus. Il est devenu banal qu’ils envoient à plusieurs agences leurs productions — ou celles qu’ils récupèrent selon le vieux principe de la raflette. Résultat de la course : aucune agence ne peut garantir à 100 % l’exclusivité et la véracité d’une image !
Le ver est dans le fruit de la démocratie.
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