Paris,, années 40 – Pendant l’Occupation deux officiers allemands discutent devant un kiosque à journaux. Photo DR

Des rayons et des ombres, le long film (3h 15) de Xavier Giannoli est en salle, au moment ou tombaient les affligeants résultats des élections municipales, et a déclenché quelques polémiques dans la presse. Normal, c’est le sujet qui veut ça.

Daauville, le 30 juillet 1939 : Sur les quais l’actrice Corinne Luchaire avec Josephine Ogden Stovall Forrestal est une journaliste et personnalité mondaine américaine, épouse de James Vincent Forrestal, premier secrétaire à la Défense des États‑Unis et Lord Frederick Arthur Stanley, 16ᵉ comte de Derby, est un homme politique et administrateur britannique.
Photographie Keystone France / Gamma-Rapho

« De quoi parle ce film ? » s’interroge Luc Chessel / Libération dans sa critique titré : « un biopic affligeant sur des vies d’ordures ». Il répond :

 « Le vrai pouvoir d’un journaliste, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas » : sa parfaite petite phrase, sa bonne petite formule, exprime aussi son vrai sujet, qui n’est autre, comme il était déjà celui d’Illusions perdues (2021, d’après Balzac), que sa haine des journalistes. Ainsi les seuls moments où Jean Luchaire se voit-il condamner sans doute possible par le film, c’est sur son éthique journalistique, dans les moments où les articles des Nouveaux Temps, le journal qu’il dirige et que l’ambassade du Reich finance, sont dictés par la corruption, inhérente à sa corporation, plutôt que par un collaborationnisme sincère qui serait plus acceptable. » (sic)

« Sa haine des journalistes » ?

Dans cet article et sur quelques plateaux-spectacles, le réalisateur est accusé de banaliser la collaboration avec les nazis. Rien de moins. Et, rien de moins normal dans cette époque où seules les opinions tranchées ont droit de cité. Sans compter que le corporatisme a toujours bonne presse. Parler « des hontes aux logis » seraient en faire l’apologie ?

Fils de Paul Giannoli (1931–2022), une figure de la presse (Paris Presse, France Soir, Jours de France, Télé 7 Jours, Le Journal du Dimanche, Elle) ; Xavier Giannoli sait de quoi il parle. Il est né dans la marmite.

« Quand je filme une rotative, cette machine énorme, noire, qui imprime les journaux, je pense au poids moral et politique de cet objet. Il peut révéler le monde, ou au contraire, l’occulter. C’est là que le cinéma devient passionnant : quand des idées abstraites – la propagande, la vérité, le mensonge – s’incarnent dans de l’encre, du papier, du plomb. Dans des objets que la caméra peut filmer. » déclare-t-il à Mathieu Macheret / Le Monde dans l’interview titrée : « Quand je sens que c’est dangereux, j’ai envie d’y aller ».

Avant ce film, dans Illusions perdues, Xavier Giannoli a mis en scène le formidable roman d’Honoré de Balzac dans lequel Lucien de Rubempré est un peu le grand-père du Jean Luchaire de Des rayons et des ombres. Deux jeunes hommes aux nobles ambitions : la poésie pour Lucien, le pacifisme, l’antisémitisme, le socialisme pour Jean que l’arrivisme, le gout du luxe et de l’argent corrompent jusqu’à la lie. De gauche, puis collabo, pour le critique de Libération un destin à laisser dans l’ombre. Comme si il fallait refuser de voir les milliers d’électeurs de gauche passés au vote d’extrême-droite !

Lucien de Rubempré se fait, avant l’heure, le chantre de la fake news, de la fausse nouvelle, des rumeurs assassines. Un siècle plus tard, Jean Luchaire pousse le bouchon plus loin et devient le porte-plume d’ Otto Abetz (1903-1958) ambassadeur des nazis à Paris. Luchaire bafoue ses idéaux de jeunesse, et devient complice des pires crimes des pétainistes, des miliciens, des nazis…  Jean Luchaire qui fut Président de la Corporation nationale de la presse française, structure mise en place par Vichy pour encadrer et contrôler la presse. Haïssable, sans aucun doute (dans la vie et dans le film), et fusillé en 1946.

Moins d’un siècle plus tard, dans la presse d’’aujourd’hui,  grenouille bien sûr les patrons futurs soutiens d’une extrême-droite au pouvoir mais aussi, au sein même des rédactions, les futurs Luchaire. Nous sommes déjà dans l’ère des « fausses vérités », dans le royaume des réseaux sociaux-fachos avec lesquels des journalistes – pas tous –  collaborent joyeusement en y faisant référence tous les jours, toutes les heures…

 « Péché de paresse » Albert Camus

J’ai vu Des rayons et des sombres au lendemain de la défaite de la raison dans ma propre commune. C’est un film éprouvant, non par les quelques longueurs un peu trop appuyées sur la tuberculose ou les fiestas fascistes, mais par l’ambiance d’une époque qui m’a trop fait penser à la notre.  Alors pour me rincer le cerveau,  j’ai replongé une fois de plus dans la série d’éditoriaux titrée « Péché de paresse » publiée entre le  21 août 1944 et le 15  novembre 1945 par Albert Camus rédacteur-en-chef de feu le quotidien Combat :

« Nous savions par l’expérience que la presse d’avant-guerre était perdue dans son principe et dans sa morale. L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. Il n’a donc pas été difficile à cette presse de devenir ce qu’elle a été de 1940 à 1944, c’est-à-dire la honte de ce pays. »

« Notre désir (ndlr: dans la Résistance), d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu’un pays vaut souvent ce que vaut sa presse. Et s’il est vrai que les journaux sont la voix d’une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage. À tort ou à raison, c’est pour cela que beaucoup d’entre nous sont morts dans d’inimaginables conditions et que d’autres souffrent la solitude et les menaces de la prison.

« En fait, nous avons seulement occupé des locaux, où nous avons confectionné des journaux que nous avons sortis en pleine bataille. C’est une grande victoire et, de ce point de vue, les journalistes de la Résistance ont montré un courage et une volonté qui méritent le respect de tous. Mais, et je m’excuse de le dire au milieu de l’enthousiasme général, cela est peu de chose puisque tout reste à faire. »

 

Michel Puech
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