Cérémonie du 8 mai 2026.
Photographie Thomas Haley

Sans elles et eux, les pages locales de la presse quotidienne régionale n’existeraient pas. Ce sont les correspondant(e)s de presse locale. L’une d’entre eux, Lydie Berger, raconte à Thomas Haley son métier.

Leur nombre est estimé entre trente et trente-cinq mille en France. Cinq fois plus nombreux que les journalistes localiers, ils rédigent jusqu’à 80 % des publications de certains titres. Travailleur indépendant qui collecte et rédige des informations de proximité pour un média, le CPL (Correspondant de Presse Locale) n’est pas salarié et, bien que pratiquant une activité de journaliste, n’a pas droit à la carte de presse. Il est les yeux et les oreilles du journal dans sa zone géographique, qui couvre une ou plusieurs communes. Couvrant la vie locale, il assiste aux conseils municipaux, aux fêtes de village, aux événements de sa région et traite les faits divers. Il rédige les articles et prend des photos qu’il envoie à la rédaction pour validation et publication. Il est payé à la pige ou à l’article publié, selon un tarif fixé par l’entreprise de presse qui l’emploie.

Lydie Berger, basée dans l’Orne, raconte ses débuts en tant que correspondante de presse pour L’Éveil de Lisieux, et ça a commencé assez fort.

« Cette histoire, c’était incroyable, vraiment explosif, je n’avais jamais vu une situation pareille. Quand ils se sont battus, j’ai vraiment pensé que ça allait se terminer en drame. Même la BBC était venue faire un reportage sur la guerre entre le maire, Jean Gaubert, et Yvan Barbieri qui voulait lancer un petit commerce dans le village. Le maire s’y opposait. A l’époque (1997), je m’occupais du canton de Vimoutiers et de Livarot et je travaillais avec un autre journaliste qui m’avait mis le pied à l’étrier. Il était en vacances le jour de la bagarre. »

C’est en 1995 que cette Havraise d’origine s’est installée dans l’Orne, à Camembert. Lydie avait 30 ans et venait rejoindre son futur mari qui cherchait une maison dans la région. « Surtout pas à Camembert !», lui avait-elle dit ! Aujourd’hui, elle habite route du Fromage à… Camembert ! Sans ambition particulière pour devenir journaliste, elle avait fait une licence en administration économique et sociale et son ambition de jeunesse était plutôt de devenir inspectrice de police. Elle est tombée dans le journalisme par hasard. Cherchant du travail, elle répond à une annonce de L’Éveil de Lisieux qui recherchait un correspondant.

« Je ne savais pas du tout à quoi je m’engageais, ni où ça allait mener, mais je me suis lancée et, en fait, j’ai fait fi de ma timidité, parce qu’au départ j’étais très timide. Les premières semaines, j’étais malade tous les matins. Et en persévérant, ça m’a révélé, en fait. »

L’Éveil de Lisieux étant un hebdomadaire, elle se rendait chaque lundi à la rédaction du journal afin de déposer ses papiers pour relecture et développer ses films. Ensuite, le tout était envoyé à l’imprimerie, près de Bernay. En 2000, elle a commencé à travailler aussi pour Ouest-France. Là, elle envoyait directement ses pellicules au siège à Rennes. Parfois, pour un sujet urgent, le journal lui envoyait un taxi pour récupérer ses films. Depuis l’avènement d’Internet et du numérique, la transmission du matériel rédactionnel a été grandement facilitée, notamment en ce qui concerne les problèmes de mise en correspondance entre les articles et les photos. Continuant de travailler pour Ouest-France, elle a aussi rejoint l’hebdomadaire Le Réveil Normand en 2002-2003 et travaille depuis pour les deux titres. Ça va faire 30 ans que Lydie couvre le territoire rural autour de Vimoutiers et d’une douzaine de petites villes et villages environnants, à la recherche d’histoires et d’informations utiles pour ses lectrices et lecteurs. Elle observe que le traitement de l’actualité locale a évolué depuis ses débuts. Par exemple, certains événements locaux, comme les concours de cartes, les réunions des aînés ou d’autres événements locaux, sont considérés par Ouest-France comme étant sans réel intérêt pour ses lecteurs.

« En règle générale, on relate ce qui va intéresser les gens, ce qui les concerne dans leur quotidien. En fait, c’est surtout rendre compte de la vie des gens localement. »

Entretien avec Lydie Berger

Alors, une journée type, c’est quoi ?

« Il n’y a pas de journée type, mais en règle générale, j’essaye de me réserver du temps le matin pour écrire. Comme ça, les sujets sont prêts le midi à être envoyé. Pour Ouest-France, les sujets sont adressés tous les jours à ce qu’on appelle le secrétariat de rédaction qui est basé à Alençon. Là, il y a des journalistes qui relisent et font les mises en page, avant que cela soit envoyé à Rennes pour être imprimé. »

Nous sommes sur un territoire rural. Tu connais tout le monde et tout le monde te connaît. Comment tu gères cette proximité et tes relations avec les gens ?

« J’ai toujours ce souci de coller à la réalité. Je suis là pour relayer une réalité, pour rendre compte d’une vérité, non pas pour faire des supputations ou exprimer une opinion quelconque. Tout est basé sur la confiance, c’est primordial surtout en milieu rural parce que justement, comme tout le monde se connaît, on ne peut pas trahir cette confiance n’est-ce pas ? Si j’arrive à obtenir des témoignages, que les gens se confient à moi, c’est parce qu’ils ont confiance en moi et la confiance ça se gagne. Et puis il y a toujours une façon de dire les choses, de dire ce qui se passe sans être, je ne sais pas moi, sans être violent. » 

Pourtant, il y a une grande méfiance vis à vis de la presse aujourd’hui.

« Oui, en effet, je pense que je suis épargnée, je ne suis pas attaquée parce qu’encore une fois, les gens me connaissent, ils savent que ce que j’écris est juste. »

Est-ce que ton travail est impacté par l’internet et le numérique ?

« Les réseaux sociaux, ça peut être très bien, mais ça peut être aussi très négatif. Sans parler du complotisme et les fake news. Avant, la presse était un relais indispensable, tous les organisateurs d’événements me contactaient. Maintenant, c’est terminé. Je suis obligé d’être en veille sur les réseaux pour savoir ce qui se passe. A une époque, on couvrait toutes les manifestations sportives locales et les résultats passaient dans les journaux. Ça ne se fait plus du tout. On ne va pas venir rapporter des éléments que tout le monde a déjà vus depuis le week-end. Les réseaux sociaux, c’est de l’instantané. »

Nous venons de vivre les élections municipales. Comment ça se passe dans une petite ville où, encore une fois, la proximité entre toi, les citoyens et les différents acteurs politique est très forte ?

« En règle générale, je ne traite pas la campagne en soi. Je couvre les réunions publiques pour rendre compte, j’écoute ce que disent les uns et les autres et j’observe les réactions du public. Ça me permettait moi aussi de me nourrir pour après. La place dont je dispose est différente selon les journaux. Par exemple, dans le Réveil Normand, j’avais deux pages consécutives consacrées aux questions aux candidats. Dans Ouest-France, j’avais beaucoup moins de place. Les vrais débats ont lieu lors des réunions de Conseil municipal, mais personne ne vient me reprendre après pour me dire, ‘Non, ce n’était pas ça !’. Je pense que c’est parce que les gens estiment que je raconte assez justement de ce qui s’est passé. »

Est-ce que tu gagnes bien ta vie ?

« L’intérêt financier est assez modeste, puisqu’avec les deux journaux cumulés, je gagne environ 2 000 €. Il faut déduire 300 à 400 € par mois correspondant au montant que je m’acquitte auprès de l’URSSAF, étant travailleur indépendant. A la fin des années 90, un poste de journaliste m’avait été proposé à l’Éveil de Lisieux que j’ai décliné, préférant conserver l’indépendance que j’ai en restant correspondante. Néanmoins, le travail est quotidien, du lundi au dimanche et les jours où je n’ai pas de rendez-vous ne sont pas légion. Depuis le début de l’année, j’ai calculé qu’en moyenne, j’écris une douzaine de papiers chaque semaine. Je préfère ne pas compter le nombre d’heures que cela représente. »

Pourquoi continuer alors ?

« L’intérêt premier, pour moi, porte sur la richesse de ce rôle, de par la diversité des sujets traités, les gens rencontrés et le contact humain qu’il génère. Et puis cela me permet de vivre dans un territoire où je me sens bien. Vimoutiers et ses environs, c’est quand même un territoire dynamique, ça fait trente ans que j’y suis et je ne me suis jamais ennuyée. Je suis toujours étonnée de voir qu’il y a quelque chose qui se passe qui sort de l’ordinaire. Les gens sont attachants, tu le vois bien, c’est incroyable, ils sont vrais, il y a une authenticité que je ne trouve pas ailleurs. Mais je regrette que parfois, dans les rédactions, on s’intéresse moins à ce qui se passe ici parce que nous sommes une petite ville rurale. »

« Surtout pas à Camembert !» Photo: Thomas Haley

 

Thomas Haley
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