Exposition

Weegee
Les deux visages du même spectacle

Weegee couvrant une séance d’identification à l’Hotel de Police, New York, 1939. © Weegee Archive / International Center of Photography

Après une longue absence, les œuvres de celui qui signait, non sans malice, ses images « Credit Photo by Weegee the Famous » (Crédit photo du célèbre Weegee), sont de retour sur les cimaises parisiennes.

La Fondation Henri Cartier-Bresson présente, en cent-vingt six tirages, une exposition qui a l’intérêt de ne pas se cantonner aux images bien connues de faits divers qui ont fait la réputation de leur auteur, mais couvre l’ensemble d’une carrière composée de deux époques formellement différentes mais reposant sur une réelle cohérence critique où la notion de spectacle est permanente.

 

« Le crime est mon métier. »

En 1935, après avoir travaillé comme assistant de laboratoire et photographe commercial, Weegee devient indépendant et travaille pour la presse. De son vrai nom Arthur Fellig, il prendra pour pseudonyme celui de Weegee qui vient du mot « Ouija », nom d’une tablette que l’on utilisait à l’époque dans les séances de spiritisme pour soit-disant communiquer avec l’au-delà. Et c’est vrai qu’on aurait pu croire qu’il avait une sorte de prémonition des événements car il était bien souvent le premier avant ses concurrents sur les lieux des crimes qu’il photographiait la nuit dans les rues de New York. Un sens prémonitoire peut-être mais surtout une réelle débrouillardise. Malin, il avait profité de ses accointances avec les flics pour installer dans sa Chevrolet une radio branchée sur les fréquences de la police et était donc prévenu en même temps que le forces de l’ordre quand quelque chose venait à se produire dans la ville. Et il s’y passait beaucoup de choses dans les années 30 et 40: crimes, accidents, incendies, prostitution, arrestations et autres faits divers qui vont être son sombre quotidien.

Travaillant à la Speed Graphic 4×5, il photographiait au flash soulignant toute la violence des scènes qu’il enregistrait. Comme il développait sans délai sa pellicule et faisait ses tirages dans le coffre de sa voiture équipé à cet effet, il pouvait ainsi aller rapidement vendre ses images aux journaux avant leur bouclage. « Ma voiture est devenue ma maison. J’y gardais tout, un appareil photo supplémentaire, des boites d’ampoules flash, des porte-films supplémentaires, une machine à écrire, des bottes de pompier, des boîtes de cigares, du salami, des pellicules infrarouges pour les prises de vue dans l’obscurité, des uniformes, des déguisements, des sous-vêtements de rechange, des vêtements de sport, des chaussures et des chaussettes supplémentaires (…) Au lieu d’attendre que le crime vienne à moi, je pouvais aller le chercher»

S’il montrait la violence, ce fils d’immigrants passé par Ellis Island à l’âge de dix ans et qui avait connu des conditions de vie difficiles, n’hésitait pas à porter son regard sur la pauvreté et la misère qui sévissaient dans les bas-fonds de l’East Side ou Harlem. Plus qu’un simple observateur impassible, il documentait la réalité crue de la vie urbaine, reflétant la diversité, les inégalités sociales et les luttes quotidiennes pour vivre. Dans une de ses images, on voit deux femmes en manteaux de fourrure et parées de coûteux bijoux se rendant à une représentation du Metropolitan Opera House. Regardant droit devant elles, elles ignorent la mendiante qui se tient à leurs côtés, parfaite illustration de l’abîme qui sépare les très riches des très pauvres. Il est intéressant de savoir que Weegee avait mis en scène cette situation en allant chercher et positionner la troisième femme sur le passage du tandem cousu d’or.

Conscient de la transformation du fait divers en spectacle, chose que Guy Debord n’aurait pas renié, au delà de l’évidence des faits bruts, il montrait les spectateurs devenant ainsi le voyeur des voyeurs dans une mise en abîme du théâtre de la mort. « Quand je photographie un incendie, j’essaye d’oublier le bâtiment en feu et je me tourne vers l’élément humain. » « J’ai reculé suffisamment pour voir toute la scène: les policiers perplexes qui examinaient le corps, les gens sur l’escalier de secours qui regardaient…, c’était comme un scène de théâtre. »

 

Caricatures de la société du spectacle

Et puis un jour c’en est trop! Trop de morts, de sang de malheur, de sordide, d’obscurité. « J’en avais assez des gangsters qui gisaient morts, leurs tripes éparpillées dans le caniveau, des femmes qui pleuraient dans les incendies des immeubles d’habitation, des accidents de voiture. » Il part s’installer à Hollywood au printemps 1948 et change radicalement sa production. Il ne photographie plus que la fête permanente sous le soleil californien et développe également toute une palette de trucages photographiques avec lesquels il caricature les célébrités. Il pratique distorsions, montages et doubles expositions, qui ne sont pas sans rappeler l’approche surréaliste. Bien que revenu quelques années plus tard à New York, il ne fera plus que ce qu’il appelait ses « photo-caricatures » jusqu’à la fin de sa vie, images sans retenue souvent grotesques, mais clairement critiques de l’usine à rêves américaine.

Une deuxième exposition présente la série « Les aventures de Guille et Belinda » d’Alessandra Sanguinetti, chronique tendre et poétique de l’univers onirique de deux cousines, récit sur l’enfance et le passage à l’âge adulte.

 

Weegee, autopsie du spectacle

Alessandra Sanguinetti, Les aventures de Guille et Belinda

Jusqu’au 19 mai 2024

Fondation Henri Cartier-Bresson

https://www.henricartierbresson.org/

 

 Dernière révision le 16 février 2024 à 9;48 par la rédaction

Gilles Courtinat
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