Poste de contrôle de la République populaire de Donetsk après l’avancée des troupes ukrainiennes vers la ville de Kramatorsk, près de Slaviansk, en Ukraine, le samedi 3 mai 2014. Photo: Sergey Ponomarev

«Où étiez-vous pendant huit ans ?» Dans le vase clos informationnel russe, la question coupe court à toute tentative de critiquer l’ « opération militaire spéciale » d’agression de l’Ukraine. Selon le mythe dans lequel Vladimir Poutine a plongé son pays, pendant huit ans, entre 2014 et 2022, de méchants nazis ukrainiens, adoubés par un Occident maléfique, se seraient livrés à un génocide des russophones du Donbass. En 2022, la Russie serait enfin allée aider ces malheureux.

Dans le monde réel, ce fut, depuis 2014, une guerre d’artillerie où, la Crimée annexée par la force, les Russes grignotaient ce territoire à l’est de l’Ukraine, à l’aide de milices et de structures opaques pilotées en sous-mains par Moscou. Pendant huit ans, Sergey et moi y étions. Nous avons vu la réalité basculer. Nous y revenons à travers cette série.

Des hommes armés et en uniforme bloquent la base des garde-côtes ukrainiens dans la baie de Balaclava, à Sébastopol, en Crimée (Ukraine), le samedi 1er mars 2014. Photo: Sergey Ponomarev

À la fin du mois de février 2014, l’armée russe se déploie dans Sebastopol. Les « petits hommes verts » de Vladimir Poutine n’ont pas d’insigne, officiellement, ils n’existent pas. Selon le chef du Kremlin, son armée ne serait pas à la manœuvre. Les habitants locaux se soulèvent en masse contre ce que la propagande russe leur peint comme un coup d’État nazi à Kiev : une révolution pro-démocratique, tournée vers l’Europe. Pour Poutine, un prétexte pour débuter son invasion inavouée de l’Ukraine. En Crimée, les symboles sont lourds de sens. Ces soldats, sont-ils les émissaires de Dieu, puisque le président russe dément les diriger ? En guise de projet politique, une nouvelle religion, celle du « monde russe » est en train de naître.

Des soldats ukrainiens montent la garde à l’entrée de la base militaire dans le village de Perevalnaya, en Crimée, le dimanche 2 mars 2014. Photo: Sergey Ponomarev

Retranchés dans leurs casernes, les soldats ukrainiens toisent les Russes, qui les encerclent. Là où ces derniers parviennent à pénétrer, ils leur offrent parfois du thé, ou des cigarettes. « Ce sont des hommes comme nous », me confie un jeune officier au regard bleu comme le ciel d’hiver. Sautant à bas de son blindé, il pointe vers son système de défense anti-aérien, mis hors circuit par un tir de sniper. « Leur chef de guerre les a désavoués, nous disent-ils. Ils ne comprennent pas ce qu’ils font là ». Nous non plus, nous ne comprenions alors pas.

Des rebelles reçoivent les ordres de leur commandant au poste de contrôle d’Uglegorsk, en Ukraine, le samedi 7 février 2015. Photo: Sergey Ponomarev

Et puis, il y a eu la guerre. Une guerre de gueux, de boue, et de chenilles enlisées. Recrutés par des chefs obscurs, galvanisés par la propagande du Kremlin, les locaux se soulevaient et combattaient de prétendus « nazis ». Moscou y mettait peu de moyens, juste assez pour installer la pagaille, et deux entités fantoches : les « frépubliques populaireses » de Donetsk et de Lougansk (« DNR » et «LNR»). C’en était presque romantique… Qui, dans le monde russe, n’a pas rêvé un jour de rejouer la Grande Guerre patriotique ? Biberonnés au culte des aïeux, des milliers de Russes se sont précipités pour aider leurs « frères russophones ». Ces derniers accueillaient les envahisseurs en libérateurs. Vladimir Poutine les sauvait du nazisme renaissant. C’était le monde à l’envers.

Les habitants votent sous la surveillance d’un soldat de l’armée d’autodéfense dans un bureau de vote lors du référendum à Slaviansk, en Ukraine, le dimanche 11 mai 2014. Photo : Sergey Ponomarev

On y votait, massivement. À Slaviansk, le chef de guerre russe Igor Strelkov a installé un régime de terreur, fait d’enlèvements, de tortures et d’exécutions extra-judiciaires. Les locaux, chauffés à blanc par la propagande, ont adoubé sous le canon le rattachement à la « république populaire » de Donetsk. L’agent Russe envoyé par Moscou pour devenir le Premier ministre de la « DNR », Alexandre Borodaï, m’a décrit son affidé Strelkov comme un « hystérique, un homme à l’esprit instable, schizophrène, petit et nuisible, qui rêvait tout le temps de tuer ou de pendre quelqu’un ». Officiellement, les Russes n’y étaient pourtant pas. Cette insurrection était déguisée en soulèvement populaire, et les locaux étaient là où le Kremlin voulait qu’ils soient : en première ligne.

Véhicules détruits, aéroport de Donetsk, en Ukraine, mardi 10 février 2015. Photo: Sergey Ponomarev

Très vite, la guerre a meurtri les paysages du Donbass. L’armée de la DNR, organisée et dirigée par Moscou, grignotait du terrain, appuyée ponctuellement par l’armée russe. L’aéroport de Donetsk a été le théâtre d’une résistance de plusieurs mois de ceux que l’on a fini par appeler les « cyborgs » ukrainiens. Des centaines d’entre eux y sont morts. J’ai connu l’édifice flambant neuf en 2012, qui accueillait l’Euro de foot. Le monde entier était là, et il n’y avait pas un séparatiste dans les buissons. Le « séparatiste » est une créature de la propagande russe. Entre 2014 et 2022, la Russie envahissait déjà l’Ukraine.

Une banderole préélectorale à l’effigie de l’actuel président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, dans une rue de Pskov, en Russie, le lundi 12 mars 2018. Photo: Sergey Ponomarev

En Russie, point de ruines, mais la stabilité. Mot d’ordre des campagnes successives de reconduction de Vladimir Poutine au pouvoir. « Le-seul-garant-des-cieux-de-paix », disent les Russes. Des cieux de plomb pesaient sur cette énième campagne d’hiver, en 2018… Le rituel était cyclique. Des opposants fantoches, une opposition réprimée, un grand concert de campagne au stade Loujniki de Moscou avec des figurants en guise de public, recrutés sur des sites pour une poignée de roubles… L’adhésion des Russes était passive. Un vote par défaut, « Pour une Russie forte », comme le proclame cette affiche. « La force est dans la vérité », dira plus tard le slogan de « l’opération militaire spéciale ». La vérité était du côté des forts, dans la Russie de Vladimir Poutine.

àADebaltsevo, Ukraine, dimanche 1er février 2015. Photo: Sergey Ponomarev

En Ukraine, le résultat était autrement plus dramatique. L’hiver 2014 – 2015 fût marqué par des combats acharnés, sur fond de cessez-le-feu successifs négociés à Minsk sous l’égide d’un couple franco-allemand démuni face aux mensonges de Vladimir Poutine. Dans le Donbass, les chefs de guerre, trop occupés à s’entretuer pour le pouvoir et à se partager les richesses, abandonnaient les civils à leur sort. Dans les zones rurales et les villes, privés de courant, d’aide médicale et de produits de première nécessité, les habitants fuyaient, pour ceux qui le pouvaient. Les plus vulnérables, les personnes âgées et les malades, étaient forcés de rester dans l’espoir de survivre. Souvent, ils mouraient. L’Europe se détournait de cette guerre, qui lui semblait aux confins et qu’elle comprenait mal. Et nous, nous étions là, impuissants au malheur de ces gens.

Un homme âgé marche le long du marché en plein air Matveyevsky à Moscou, mardi 6 août 2013. Photo: Sergey Ponomarev

En Russie, on avait les mêmes, plantés dans un autre décor. Des babushkis et des dedushkis, qui vivotaient de leur potager. Pourquoi là-bas, en Ukraine, ne les a-t-on pas laissé couler tranquillement leurs vieux jours ? Par quelle folie la guerre les a-t-elle rattrapés en bout de course ? Nos grands-mères et nos grands-pères ont traversé le siècle soviétique. Ses bouleversements et son déclin, sa stabilité et son effondrement. Jamais, ils n’auraient pensé revivre une guerre. Poutine leur avait promis : « Plus jamais !». Alors, côté russe, cette guerre-là n’a pas eu lieu. C’est une « opération militaire spéciale », pour sauver l’Ukraine du nazisme. L’Europe elle aussi est lointaine. De l’autre côté du miroir, le monde russe nous regarde en chiens de faïence. Entre euphorie collective et abandon individuel, on a l’adhésion tapageuse et le je-m’en-foutisme à bas bruit. Et s’ils n’en pensaient rien, ce serait pareil. Personne ne leur a demandé, au fond, ce qu’ils en pensent. Les Russes veulent juste vivre en paix. Et ils votent tout autant pour celui qui les en prive.

Texte : Elena Volochine – Photos : Sergey Ponomarev

  • Elena Volochine est grand reporter, vidéaste et réalisatrice franco-russe. Elle a reçu en 2025 le prix Albert-Londres du livre pour son ouvrage Propagande : l’arme de guerre de Vladimir Poutine (Editions Autrement) – Biographie.
  • Sergey Ponomarev est un photographe russe, prix Pulitzer, médaile d’or Robert Capa et trois fois récompensé par le World Press Photo. Tous nos articles concernant Sergey sont ici.

 Dernière révision le 2025/12/13 a 5:58

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