Au checkpoint de Novosemenivka le 9 août 2022 en début de soirée, une prise de vue que je n’aurais jamais réalisée si je n’avais pas été arrêté pour n’y être pas passé au matin du 9 août.
Photographie ©Thierry Birrer

Circuler dans un pays en guerre peut engendrer quelques désagréments, surtout quand on est proche de la ligne de front. En août 2022 à la limite des oblasts de Dnipropetrovsk et de Kherson, je me suis retrouvé exactement là où il ne fallait surtout pas être. Surtout quand on n’a pas pour vocation de photographier les combats. 

La première partie de cette série de reportages sur les checkpoints a été publié le Des routes sous contrôle.

En ce début août 2022, la journée s’annonce très ensoleillée.

Après une précédente matinée entrecoupée de quatre alertes, plus aucune sonnerie depuis celle du déjeuner la veille. Les habitants de Kryvyï-Rih ne le savent pas encore mais ils ne connaîtront plus jamais des journées aussi calmes que celles du 1 au 7 août où seulement trois alertes auront été entendues et sur des durées très courtes. Mon programme de la journée est limpide comme le ciel : me rendre à Apostolove pour documenter les frappes de missiles qui ont détruit quelques jours plus tôt les trois établissements scolaires de la ville puis aller un peu plus au sud constater l’état des écoles des villages de Velyka Dolyna, Maryanske et Novovorontsovka, quatre bourgades de quelques milliers d’habitants une cinquantaine de kilomètres au sud de Kryvyï-Rih. Avec une question : après que le monde entier a constaté début avril 2022 la destruction systématique par l’armée russe des écoles, lycées et universités de Butcha, Irpin ou Borodianka au nord-ouest de Kyiv durant leur présence en mars, qu’en est-il dans cette région où les combats font rage depuis maintenant cinq mois et où les positions sont figées depuis la mi-mars ? Aucune information n’est disponible sur cette partie du front qui n’est pas, comme celles de Kharkiv, Zaporizhia ou Kherson, accessible en train pour les journalistes occidentaux.

La route H23 qui part de Kryvyï-Rih vers le Dniepr étant la route qui mène directement au front, elle est jalonnée d’une multitude de check-points. Trois d’abord pour sortir de la ville. Puis un sur la longue ligne droite de cinq kilomètres qui mène de l’énorme complexe sidérurgique ArcelorMittal de Kryvyï-Rih, aujourd’hui la plus importante usine sidérurgique d’Ukraine, à Radushne. La ville de 3000 habitants dispose d’un lycée, je prévois de le visiter à mon retour. A la sortie de Radushne, la station-service Okko ne dispose plus de carburant – comme alors toutes les stations isolées de la région – mais elle est encombrée de porte-chars qui remontent vers le nord chercher de nouveaux matériels et d’une multitude de 4×4 de soldats qui descendent rejoindre le front. La longue ligne droite qui mène à Apostolove, une route presque exclusivement en forêt et parfaitement rectiligne sur 19,5 kilomètres, est également bordée de deux contrôles. J’en traverserai encore deux pour entrer à Apostolove.

La procédure varie suivant les postes. Il y a la méthode pointilleuse qui consiste à, après avoir vérifié mon accréditation, regarder le contenu de ma voiture et me demander où je vais, puis après avoir constaté la présence d’un appareil photo me rappeler que je ne peux photographier le check-point ; celle, plus rapide, où un coup d’œil à mon accréditation suffit ; et celle plus instantanée de me laisser passer sans la moindre question. Si je peux penser qu’au sixième contrôle, à l’entrée ouest d’Apostolove, juste avant la voie ferrée, la vérification sera simple (puisque j’ai déjà passé six autres contrôles), je déchante. Je dois me garer à l’entrée de la station-service, fermée également, pour un très minutieux contrôle de mes papiers et de ma voiture avant de devoir patienter, le temps que le policier qui s’occupe de moi contacte téléphoniquement quelqu’un quelque part qui valide mon passage. Je ne m’offusque pas de ce contrôle puisqu’à cet instant, les troupes russes ne sont qu’à 16 kilomètres à vol d’oiseau. Je peux continuer ma route sans toutefois qu’il m’ait été demandé ce que je viens faire dans cette ville qui comptait 14 000 habitants avant le début de l’invasion. Quand je m’apprête à y pénétrer, ils ne sont plus qu’un peu plus de 2 500 à encore y résider. Il m’aura fallu trois quarts d’heure pour accomplir quarante kilomètres, pas tant du fait du temps perdu aux barrages routiers, mais surtout à cause de l’état de la route. Empruntée depuis cinq mois par des milliers de véhicules militaires, elle est passablement défoncée et ma petite VW Polo chaussée de roues de 15’’ souffre le martyr dans les ornières tracées par des véhicules dont la taille des roues oscille de 20 à 30’’. Il n’est pas rare que les 4×4 des soldats roulent directement dans les bas-côtés, voire parfois dans les champs quand la végétation le permet. L’entrée dans Apostolove est calamiteuse. Si, grâce aux images de Google Street-View de 2015, j’ai pu constater en préparant ce reportage que le pont qui enjambe le canal Dniepr-Kryvyï-Rih à l’entrée de la ville était en très mauvais état, quand je dois l’emprunter le pire a été multiplié par dix. Que dire ensuite du pont qui enjambe la voie ferrée ? Un homme à pied y progresse plus vite qu’une voiture. Mais en ce début août 2022, l’heure n’est pas à filmer quoique ce soit, d’abord parce qu’à chaque checkpoint, il m’est demandé de démonter ma GoPro. J’ai donc fini par définitivement la laisser dans mon sac. Quant aux images, j’ai tellement de photographies de routes défoncées qu’une de plus n’apportera rien et il y a tant de militaires autour de moi que je ne vais pas non plus tenter le diable à conserver une trace de ce qui n’est pas du tout l’objet de ma présence à Apostolove. Cependant, c’est si incroyable de penser rouler sur une telle route que j’en ferai une vidéo en janvier 2025 car la route y sera encore plus dégradée.

Apostolove est déserte.

En ce milieu de matinée, des vieilles femmes circulent à vélo pour aller faire quelques courses aux peu de magasins encore en activité. Il y a un semblant d’animation sur la petite place de la gare – un bâtiment inscrit au registre national des monuments immeubles d’Ukraine mais fermée depuis fin février 2022 et toujours indemne malgré la proximité du front. Cette petite agitation est le fait de militaires qui viennent acheter des cigarettes ou de la nourriture. Même chose un kilomètre plus loin dans la rue centrale avec son supermarché Atb, sa pharmacie, son magasin de fallafels, sa banque et quelques boutiques. Les rares habitants se pressent car il n’est pas rare d’entendre le canon tonner. La région est parfaitement plane – sur des kilomètres carrés l’altitude ne varie pas de dix mètres – et les tirs des obusiers russes s’entendent extrêmement bien, même si la gare comme le centre-ville ne sont pas à portée des obusiers russes. Je n’ai pas de connexion GSM, néanmoins je trouve facilement la rue Bohdana Khmelnytskoho où se trouve l’école n°1, un ensemble scolaire primaire et secondaire, car j’ai anticipé cette éventualité d’absence de connexion et j’ai imprimé toute la cartographie de la ville avant de quitter la France. L’établissement a été frappé quelques jours plus tôt par deux missiles, il est totalement détruit. Je suis impressionné. Pas du fait de voir un établissement détruit – quand on a documenté les destructions et exactions à Borodianka, Butcha, Irpin ou Hostomel, on a déjà vu le pire – mais touché de constater la destruction de cet établissement particulier. En effet et contrairement aux établissements scolaires d’Irpin où de violents combats ont eu lieu entre forces russes et ukrainiennes, ici il n’y a jamais eu la moindre lutte, les troupes russes n’ayant jamais pu approcher la ville.

Ici, dans cette école n°1, c’est une visée déterminée qui a ciblé la même nuit les trois établissements scolaires de la ville. Ceux-là et rien que ceux-là. Certes il y a eu d’autres frappes sur la ville, des frappes qui se comptent sur les doigts d’une main et sur des immeubles d’habitation, de drone type Shahed/Gerbera ou de roquettes, mais très peu en comparaison de ce qu’ont subi dans le même temps les villes à l’est d’Apostolove telle Nikopol. Je suis donc impressionné car j’ai devant les yeux la preuve irréfutable d’un crime de guerre. Les crimes de guerre sont définis à l’article 8 du Statut de Rome, entré en vigueur le 1er juillet 2002. Parmi ces crimes figure notamment le fait de diriger intentionnellement des attaques contre des bâtiments consacrés à l’enseignement. C’est très particulier de fréquenter un site visé pour ce qu’il représente, la culture d’une nation, et non pour son intérêt militairement stratégique tel qu’un ouvrage d’art, une caserne ou une usine. J’y reste une heure à documenter la destruction. Dans un jardin, je croise une femme de ménage qui balaye les gravats dans les allées de son établissement « parce qu’il faut bien qu’elle s’occupe ». Un balai là où il faudrait des moyens mécaniques plus conséquents. Apprenant par cette femme que je suis sur le site, Olga, la directrice qui se dépêche de venir – elle habite la ville – m’accueille avec enthousiasme et beaucoup de larmes. Avec enthousiasme car elle m’apprend que je suis le premier reporter étranger à venir documenter la situation. J’ai du mal à la croire mais il est vrai que la ville se trouve en dehors des lieux communément fréquentés par les journalistes. Quand elle apprend que je viens de France, elle me supplie d’interpeller le président Macron pour qu’il l’aide à reconstruire son école/lycée « si nécessaire à l’éducation dans cette ville éloignée de tout », persuadée que les pays de l’ouest européen ont la possibilité de reconstruire son établissement avant la rentrée de septembre 2022. Elle est en pleurs car avec cette destruction, c’est sa vie qui s’est effondrée. Elle pleure les pins plantés 40 ans plus tôt et abattus par la frappe russe. Elle pleure ces lieux « pour transformer les rêves d’enfance et les grands espoirs en projets d’avenir » qui ne sont plus que ruines. Elle pleure trop et je me dépêche de partir car je ne sais pas consoler les gens dans ce genre de situation.

Direction Maryanske.

Pour quitter Apostolove, une route en piteux état traverse de petites maisons basses aux toitures grises. Désertes. Au sud, l’exploitation agricole ne montre strictement aucun signe de vie. Au terme d’une ligne droite de plus de deux kilomètres, la route coupe une voie ferrée électrifiée sans vie puisque la circulation des trains qui vont de Kryvyï-Rih à Zaporijia est toujours interrompue. Le passage n’est absolument pas sécurisé, la route traverse simplement la voie ferrée. Aucun contrôle non plus. Toujours parfaitement rectiligne sur plusieurs kilomètres, la route mène à Pershe Travnia, renommée Kozatskyi Kut en septembre 2024, « coin cosaque » en ukrainien, abandonnant sur décision du parlement d’Ukraine le nom russophone de la bourgade fondée en 1919 avec la création d’un kolkhoze sur des terres alors inoccupées. L’école/lycée bâti en 1996 est intact de même que le centre culturel/bibliothèque. Tout est fermé. Sans vie. Dans la rue principale recouverte de dalles de béton, pratique habituelle dans les petites villes, quelques volets non fermés semblent indiquer que toute vie n’a pas disparue. Une vache attachée à un poteau et deux chèvres au bout d’une corde de plus de vingt mètres montrent qu’il reste quelques habitants mais personne ne se montre. Je ne trouve pas le cimetière où je souhaitais me rendre afin de voir si s’y trouvait la tombe de Dolgov Igor Oleksandrovitch, un habitant du village mort à 50 ans dès les premiers jours des combats dans le Donbass au printemps 2014 alors qu’il était lieutenant-colonel des Forces armées ukrainiennes. Je ne trouve pas le cimetière mais je ne cherche pas non plus longtemps. Circuler dans une ville vide de toute vie – sauf la vache et les deux chèvres – n’est pas rassurant.

Non loin de Pershe Travnia, au milieu d’un petit bois, un militaire armé sort du bas-côté pour m’arrêter. La route est si défoncée, ma vitesse si faible, que je n’ai nul besoin de freiner pour stopper. A ma droite, je distingue sous les feuillus un cagibi camouflé avec d’autres hommes armés. Vladislav, visiblement responsable du poste, vient échanger. Il m’invite à partager un café après m’avoir demandé de garer ma voiture sous le couvert des arbres. Moi qui mets un point d’honneur à ne jamais m’attarder sur une position militaire depuis une mésaventure à Erbil (en Irak) en 2017 qui aurait pu me coûter la vie, je me surprends à accepter. Le cagibi dissimule l’entrée d’une cagna profondément enterrée. En arrière, dans les arbres, une mitrailleuse est directement pointée sur un petit pont qui enjambe le canal que j’ai traversé à l’entrée ouest de la ville. Le point est stratégique car, quoique tout petit, cet ouvrage est la seule entrée sud d’Apostolove pour franchir le canal qui prélève l’eau du fleuve Dniepr au niveau du réservoir de Kakhovka pour alimenter la ville de Kryvyï-Rih en eau. Pendant que le café se prépare, il m’indique qu’en mars une unité russe est parvenue à deux cents mètres de l’autre côté du pont mais sans avoir tenté de le franchir, qu’il doit tenir le point coûte que coûte. Si ce n’est pas possible, il a pour mission de le faire sauter car il est dynamité. Son équipe se compose de six hommes. Depuis début juillet ils sont là par période de trois jours, en alternance avec une autre équipe, la moitié des hommes devant rester en vigilance quand les autres peuvent se reposer. C’est le cas quand nous partageons le café, Vladislav et un de ses hommes, tandis qu’un troisième reste l’oreille collée à la radio et les trois autres en position. Le canon tonne, personne ne bouge. Une fois, deux fois. La troisième fois déchire l’air. Vladislav me saisit par le bras et me jette presque dans la tranchée. Il en renverse son café. Il s’en ressert un autre en m’expliquant tranquillement que, quand cela tonne de la sorte, il est prudent de descendre à l’abri. D’ailleurs tous les soldats se sont mis à l’abri. Après deux minutes et un bref « It’s OK ! », nous ressortons pour continuer à discuter tandis que les autres rejoignent leurs postes. Il s’agit d’un tir ukrainien, la batterie étant dissimulée non loin. Quand la batterie tire, ils se protègent pour anticiper une frappe russe en retour si l’ennemi a décelé d’où est parti le tir. Comme les seuls arbres sont ceux qui longent le canal, j’en déduis que le canon n’est pas loin du tout. Je n’ai pas le temps de trop réfléchir car cela tonne à nouveau à faire vibrer l’air. Retour à l’abri. La situation me plaît moyennement, je décide de continuer ma route après un échange de comptes Facebook. Nous convenons de nous retrouver en fin d’après-midi quand je reviendrai de Maryanske.

La route vers Maryanske, quoique goudronnée, est également en piteux état.

Dans certaines ornières, la protection du moteur râcle dangereusement. Après 12 kilomètres quasi rectilignes sans croiser personne, j’arrive aux premières maisons de Maryanske. Tout y est aussi profondément désert. La ville comptait plus de 4000 habitants avant le début de l’invasion à grande échelle, mais personne ou presque n’y est resté, d’autant que des troupes russes ont atteint et traversé la ville le 10 mars 2022. Mais pressées d’atteindre la gare d’Apostolove et de prendre Kryvyï-Rih, une prise symbolique puisque c’est la ville où est né le président Zelensky, elles ne s’y sont pas attardées. Elles n’ont même pas pu y séjourner longtemps puisqu’elles ont dû immédiatement refluer au sud à la commune limitrophe de Novovorontsovka. Contrairement à d’autres villes comme Butcha ou Irpin, il n’y a eu ni combats, ni exactions, ni destructions. Seul le pont qui relie les deux parties de la ville séparées par les eaux de l’ancien lit de la rivière Ternivka a été dynamité par l’armée ukrainienne afin d’éviter que les soldats russes ne se rendent à Nikopol. Hormis que tout soit désert, station d’essence, commerces, écoles, maisons, fermes et bâtiments publics – désert et intact -, des roquettes parfois encore plantées dans le sol indiquent que la guerre est passée sur la ville. Au sol, de nombreuses traces de chenilles de char esquissent également le conflit. Troublé de parcourir une ville de cette taille désespérément vide, je décide de poursuivre au sud vers Novovorontsovka. Ville de 7000 habitants la plus à l’est de l’oblast de Kherson, elle possède une maison de la culture et plusieurs établissements scolaires. Comme il est à peine midi, j’ai le temps de me rendre à Novovorontsovka. Il m’intéresse de savoir si le cas d’Apostolove dont les trois lieux d’enseignements ont été détruits est un cas à part dans la région.

Comme Maryanske, Novovorontsovka existe depuis l’antiquité. Ces deux villes ont une place importante dans l’histoire cosaque et depuis la création de la retenue de Khakovka, l’activité agricole est la base économique de cette région. Les silos de Maryanske exportent à eux seuls deux millions de tonnes de céréales, soit 2,5% de la production nationale de céréales et oléagineux. Qu’en est-il de l’activité agricole en ce mois d’août 2022 et surtout aussi proche des lignes ennemies ? Je ne le saurai pas. Au bout de deux kilomètres, je suis arrêté par deux soldats qui jaillissent de tranchées creusées dans le bas-côté dans un virage en légère montée. Ils me demandent de retourner à Apostolove, me disent que je ne peux pas être là, que je n’aurais pas dû arriver ici, que c’est dangereux, que je devrais porter mon gilet pare-balles. Comme je les sens tendus, je ne discute pas. Je rebrousse d’autant plus vite chemin qu’une salve de canon se fait entendre. J’ai à peine fini mon demi-tour qu’ils ont déjà disparu dans leurs tranchées.

Retour à Maryanske où j’essaie de trouver quelqu’un.

Comment est-il imaginable qu’une ville de 4000 habitants soit ainsi désertée ? Dans l’absolu, les obusiers russes situés de l’autre côté du Dniepr sont à 17 kilomètres, soit la limite de la distance opérationnelle de ce type d’armement, et au sud vers Beryslav, par voie terrestre cette fois, l’armée russe est à une distance similaire. Maryanske n’est pas une ville aussi dangereuse que peuvent l’être alors Bakhmut, Soledar ou Siversk avec les combats dans la périphérie de ces cités. Des lieux où je n’ai pas le courage de me rendre. Dans mon approche journalistique, je veux bien un certain risque mais pas un risque incertain.

En général, quand on cherche, on trouve. En bordure de fleuve, dans la minuscule impasse Bereznya, non goudronnée, un chien aboie à mon passage. Je réalise que c’est le premier animal que je croise depuis trente minutes. Au bord d’une petite maison basse, une Toyota est garée sous une végétation touffue. Une femme sort en pantoufles de la maison avec une petite fille. Malgré ce qu’elle qualifie « d’extrême danger », elle refuse de quitter son domicile. Son mari combat plus au sud, il est hors de question qu’elle quitte les lieux. Elle m’explique cependant que l’épicerie sur la place est occasionnellement ouverte et que des soldats s’y ravitaillent. Elle refuse d’être plus bavarde. Comme les deux soldats à l’entrée de Novovorontsovka, elle me dit que je ne devrais pas être là, qu’il faut que je parte et refuse de me donner son prénom.

Je poursuis mon exploration. La nature reprend vite sa place, de nombreux jardins sont envahis par des parterres de fleurs. Dans les potagers, les tomates ont commencé à pourrir tandis que les premiers raisins apparaissent. Dans un vaste carré maraîcher, des centaines de pastèques mûrissent au soleil. Sur la boutique, mentionnée par ma peu loquace habitante et fermée en ce milieu de journée, flottent un drapeau ukrainien et un drapeau nationaliste rouge et noir. Tous les autres commerces sont également fermés. Sur la place centrale, un étonnant « Boutique française » proposait des vêtements pour toute la famille. A la principale station-service, construite en 2021, toutes les pompes ont été démontées. L’école de la rue Haharina est intacte, tout comme l’église, mais toutes deux sans âme qui vive. Pas une voiture stationnée devant une maison. Cette absence de vie est troublante. Même dans les ruines de Borodianka ou d’Izium, je rencontrais des chats, des chiens. Ici, rien. Personne. Cela devient pesant. Si proche du front et pourtant aucun véhicule militaire. Je comprends la surprise des soldats sur la route de Novovorontsovka : voilà une heure que je n’ai aperçu ou entendu un véhicule en mouvement. Du pont qui mène à l’autre moitié de la ville, maintenant détruit, deux adolescents sautent dans l’eau du canal. Ils viennent de l’autre côté. Sur la rive opposée, quatre autos, toutes de vieilles Lada, sont stationnées. Ce sont celles de pêcheurs. Je pourrais passer de l’autre côté car une petite passerelle a été aménagée sur le pont détruit mais je juge le passage suicidaire. S’il venait par être détruit – à défaut d’être dans une zone de combat, je suis tout de même dans une zone de guerre – il me faudrait repasser par Pershe Travnia et le pont gardé par l’unité de Vladislav pour récupérer ma voiture, soit plus de 32 kilomètres à pied. Je ne prends pas ce genre de risque. Après tout, j’ai constaté que les écoles n’avaient pas été détruites et comme c’est le but de ma venue ici, nul besoin de tenter le diable. Par hasard, je photographie un tir d’artillerie au sud de la ville. Après le son, l’image. L’expérience est suffisante. Je décide de rentrer à Apostolove.

Parce que le soleil tape fort, je stoppe à la sortie de Maryanske sous le couvert d’un tapis d’arbre afin de grignoter un peu, rédiger quelques notes et sauvegarder mes clichés. Quand je relève le nez de mon petit carnet, quelle surprise de voir deux soldats lourdement armés une quinzaine de mètres devant ma voiture. Mais d’où sortent-ils ? Il y en a deux autres à ma droite. L’un d’eux s’approche, me demande mes papiers et surtout souhaite savoir comment je peux être là, dans ce village, en voiture, sans être passé au checkpoint qui se trouve au village précédent, à Novosemenivka, douze kilomètres en amont de Maryanske. Je ne sais répondre. Je ne sais pas de quel village il parle. Il ne comprend pas que je ne puisse pas répondre à ce qu’il lui semble évident de savoir mais il admet que si j’y suis passé sans avoir été contrôlé – parce qu’à l’écouter je n’aurais pas dû obtenir l’autorisation de passer vu la proximité des forces ennemies – c’est que la responsabilité de ce passage prétendument « forcé » ne relève pas de ma responsabilité. Je maintiens que je n’ai passé aucun barrage sans m’y arrêter et que d’ailleurs j’ai stoppé aux soldats de Novovorontsovka, ce qui n’était d’ailleurs pas un barrage. Il le sait. Ce sont ces militaires qui ont informé leur supérieur que j’étais arrivé dans leur dos et que je n’aurai pas dû. Comme ces deux hommes et la femme de la sente Bereznya, il maintient que je ne devrai pas être ici, que c’est extrêmement dangereux. Il se répète, moi aussi : je n’ai rien forcé et si je suis ici, c’est parce que j’ai pu passer régulièrement. Quant à la notion « d’extrême danger », je n’ai pas sa lecture. Conclusion de notre discussion, il attend les ordres de ses supérieurs. Je ne suis pas en arrestation mais cela y ressemble furieusement. Je suis autorisé à m’asseoir sous un arbre pour sauvegarder mes photos, saisir mes notes, me relever pour prendre à boire à ma voiture mais je ne peux retourner à Apostolove ou les photographier. Comme ils sont maintenant sept autour de ma voiture, impossible de voler ce type de photos. Tous se tiennent en demi-arc de cercle, à une dizaine de mètres. C’est vraiment très particulier comme situation. Pourquoi sept soldats quand deux ou trois suffiraient largement ?

Les minutes passent. Puis les quarts d’heure.

Après une heure trente durant laquelle les sept soldats sont restés stoïquement debout, sans accepter l’eau que je leur propose alors qu’il fait très chaud, dressant tout autour de moi et ma Polo qui n’en demande pas tant un rempart armé assez imposant, je souligne que c’est beaucoup de moyens pour un simple reporter venu constater l’état de l’école primaire de Maryanske. Je n’obtiens qu’une réponse, celle que je « n’aurais pas dû être là sans une autorisation spécifique de l’état-major, un contrôle à Novosemenivka et être accompagné d’un officier de presse ». Je dois attendre le retour de l’état-major pour poursuivre ma route. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il reste tout de même pas mal de façon de faire soviétique dans cette attitude envers un reporter dûment accrédité et surtout que de tels moyens soient mis en œuvre pour un homme seul.

L’après-midi se déroule. Vers 16h00, l’ambiance se tend. D’abord une canonnade au loin puis des explosions qui se rapprochent. Les soldats échangent entre eux et à la radio mais ils sont trop éloignés pour que je saisisse leurs propos. Il ne bougent cependant pas de leur position en demi-arc de cercle autour de moi. Quand le bruit du canon a la même intensité que celui entendu avec Vladislav en matinée, j’en déduis qu’à moins de cent mètres sur ma gauche, dans les arbres, il y a un obusier ukrainien. Cela m’inquiète fort en cas de réplique russe. Avec une marge d’erreur d’une centaine de mètres pour le tir et un rayon létal d’environ 150 mètres pour l’obus, je suis clairement à une mauvaise place. J’en fais part à l’homme qui ne m’a toujours pas rendu mes papiers en lui disant que je préférerai rentrer à Apostolove, que je ne suis pas un reporter de guerre, que documenter les combats ne m’intéresse nullement. Sa réponse est laconique : « Je ne suis pas autorisé à vous laisser repartir ». Condamné à attendre dans une ambiance qui se tend un peu plus un quart d’heure plus tard car à quatre reprises en deux minutes l’obusier voisin tire. Puis plus rien, silence absolu durant trente minutes. Aucun échange avec mes gardiens. Plus de canonnade non plus. Simplement quelques chants de corbeaux ou de passereaux.

Après plus de trois heures d’attente, moi assis sous un arbre, eux debout, je suis informé que je dois repartir à Novosemenivka où je serai pris en charge au checkpoint par la police d’Apostolove. Pourquoi la police ? Je ne sais pas. À peine suis-je assis à mon volant que les sept soldats s’évanouissent dans les arbres alentours. Alors que la soirée commence à jeter son drap sombre, je reprends cette longue ligne droite de plusieurs kilomètres au milieu des arbres le long du canal. Cette fois je tombe sur un checkpoint solidement conçu et tenu par une dizaine de soldats. Comment y suis-je passé cinq heures plus tôt sans le voir et sans qu’ils me voient, je ne sais pas. Je ne sais pas parce que je n’y suis tout simplement pas passé. Me voilà à attendre l’arrivée de la police pour continuer vers Apostolove puisque les militaires ne veulent pas que je poursuive seul. Quand arrive-t-elle ? Personne ne sait me dire. La situation me paraît de plus en plus ubuesque. Que vient faire la police dans ce qui me paraît ne relever que du militaire ? Voilà plus de quatre heures que cette mauvaise plaisanterie a débuté et j’avoue commencer à m’impatienter. En prenant le temps de regarder où se situe l’endroit où je suis stoppé, je découvre qu’il se place mille mètres en amont du petit carrefour dans les bois où je suis sorti de Pershe Travnia après mon échange avec Vladislav. Voilà pourquoi je n’ai pas été contrôlé. Visiblement, il y a un trou dans la raquette des contrôles militaires dans la zone et j’en fais les frais. Vladislav m’aurait-il laissé passer alors qu’il n’avait pas le droit ? Même si j’ai envie de rentrer à Kryvyï-Rih au plus vite, je préfère ne pas échanger cette information avec le chef du checkpoint où j’attends la police.

La nuit s’avance.

J’apprécie de moins en moins car je n’aime pas rouler la nuit dans ce type de région où les militaires profitent de l’obscurité pour transférer leurs équipements et ravitailler les lignes, ce qui rend la conduite nocturne difficile. De façon peu habituelle, les soldats m’autorisent à photographier un coin particulier de leur checkpoint, à savoir un épouvantail avec une tête de mort coiffée d’un casque militaire, une faucille façon « grande faucheuse » qui lui donne l’air d’être au garde-à-vous, un collier de coloquintes autour du cou. Cette journée est vraiment peu habituelle : depuis le mois de mars, je n’ai obtenu qu’à deux reprises l’autorisation de photographier une partie d’un checkpoint et c’est la deuxième fois aujourd’hui, la première étant en matinée un grand panneau avec une photo de Vladimir Poutine grimé façon Hitler. Et un seul cliché en cinq heures, c’est également peu habituel quand on est photoreporter. Quand un Duster de la police arrive enfin – le premier véhicule sur la route depuis que j’y suis parvenu –, la nuit est bien installée. Je ne comprends pas pourquoi cette voiture est venue me chercher pour parcourir les dix kilomètres qui me séparent d’Apostolove puisqu’il n’y a qu’une seule route pour s’y rendre. Pourtant, un des deux policiers du Duster monte à mes côtés. C’est encore particulier dans la mesure où je ne suis pas en arrestation, du moins ne m’a-t-elle pas été notifiée – et pourquoi le serait-elle d’ailleurs ? – et cela reste dans le registre des sept soldats qui ne m’ont laissé qu’une centaine de mètres carrés comme terrain de jeu quatre heures durant.

A la maison de police d’Apostolove où il n’y a que deux policiers, les deux qui sont venus me chercher – ils s’excusent du retard à être venus car ils avaient une affaire à gérer –, il m’est demandé de prendre mon appareil photo et de montrer les clichés que j’ai pris à Maryanske. Je ne peux m’empêcher de sourire. D’une part parce que je travaille avec plusieurs appareils, ensuite parce que j’ai sauvegardé toutes mes images sur mon ordinateur, aussi parce que j’ai éliminé les images qui pouvaient poser problème (pour la lecture que pourraient en faire des forces armées) et que j’ai sauvegardées directement sur mon serveur, enfin parce que je les ai renumérotées afin qu’un inspecteur un peu regardant ne me demande pourquoi un numéro viendrait à manquer dans une série. Des dispositions que j’ai prises dès les premières minutes de ma pseudo arrestation par les sept soldats à la sortie de Maryanske. Quand je relève que visionner mes images n’est pas conforme à une presse libre dans un monde démocratique libre, ce pourquoi lutte l’armée ukrainienne, je comprends vite qu’il ne faut pas que j’abuse trop quand un des deux policiers me répond « Ce sont les ordres de l’état-major, vous ne pouvez pas discuter ! ». Eh bien si, je demande à discuter.

J’exige de parler à un responsable afin de connaître ce qu’il m’est reproché et qu’à défaut, je demande à pouvoir repartir immédiatement car je ne veux pas rouler durant le couvre-feu. Retour cinglant : « Votre accréditation vous autorise à circuler sous couvre-feu ! ». En attendant que j’échange avec quelqu’un – où ? qui ? je ne sais pas –, je montre les prises de vue réalisées avec mon reflex Canon. Mon interlocuteur visionne une par une les 70 photos. Il demande que j’efface la photo du commerce où flotte le drapeau nationaliste. Je refuse. Il insiste. J’insiste également en réitérant mon propos sur la liberté de la presse. Je m’attends à ce qu’il se fâche, mais non, il cède. S’il s’était fâché, je l’aurais effacée en grommelant. Par principe puisque j’ai tout sauvegardé plusieurs fois. Après avoir tout visionné, il part téléphoner et me laisse seul. Il revient vingt minutes plus tard et me dit qu’il va falloir que j’échange avec une personne de l’état-major. Pourquoi échanger et sur quoi ? Il ne sait me le dire. Ou il ne veut pas me le dire. A nouveau trente minutes d’attente au terme desquelles j’échange avec une femme qui me dit être de l’état-major mais ne dit pas de quel service ni dans quelle ville. Elle me redit ce que j’entends depuis maintenant plus de huit heures : « Vous ne deviez pas être là ». En conséquence il est contrôlé ce que j’y ai fait. Contrôle stupide au possible puisqu’il ne peut être fait qu’à partir de ce que je montre, c’est-à-dire potentiellement très éloigné de la réalité. Elle m’explique que mon interlocuteur policier va garder copie de mes photos et qu’ensuite, normalement, je pourrai repartir. Pourquoi « normalement » ? Elle me dit que ce n’est pas elle qui décide mais comme il n’y a qu’elle qui parle anglais à cette heure – il est 21h40 – c’est elle qui fait l’intermédiaire. J’explique que ce n’est pas conforme à la liberté de la presse en Europe, l’Europe, ce pourquoi son pays se bat. Elle me réplique qu’elle « ne m’empêche pas de faire [mon] travail mais que si [mon] travail empêche qu’ils fassent le leur – défendre le pays – alors ils m’empêcheront de travailler ».

Des propos que j’ai déjà entendus début mars 2022 à Odessa quand quatre militaires avaient fait irruption dans ma chambre pour m’interroger deux heures durant sur ce que je photographiais dans la région. Soucieux que cette affaire passablement peu légale à mes yeux se termine au plus vite, n’ayant pas trop le choix, j’obtempère donc. Seulement voilà, le poste de police n’a pas d’ordinateur ni de clef USB pour transférer 70 images. Nouvel appel téléphonique du fonctionnaire dans le bureau d’à-côté, nouvelle attente. Dix minutes plus tard, une chose plutôt surréaliste se produit : le policier utilise son smartphone Huawei pour photographier l’écran de visualisation de mon appareil photo sur lequel je fais défiler une à une mes prises de vues. Il n’a pas fait vingt copies que son téléphone tombe en panne de batterie. Il doit appeler quelqu’un qui lui amène un chargeur. A nouveau dix minutes s’écoulent. Finalement, il parvient à ses fins. Cette opération me semble stupide au possible mais c’est ainsi. Cela me rappelle une situation à peu près semblable en Allemagne de l’Est en 1987 mais je suis bien en Ukraine en mars 2022. Au terme d’une nouvelle attente de 15 minutes, je peux repartir. Comme il est 22h30, je ne veux plus. Je ne veux plus car je ne veux pas circuler la nuit dans cette région, surtout vu l’état de la route H23 qui mène à Kryvyï-Rih. Rien à faire – je demande à dormir dans le poste mais cela m’est refusé car « ce n’est pas dans la procédure » –, je dois quitter le poste de police et rentrer à mon hôtel 40 kilomètres plus au nord. Comme je le prévoyais, circuler de nuit dans cette zone est compliqué et dangereux. Je suis à peine à 20 à l’heure dans certains passages et je circule en veilleuse pour éviter une identification par un drone ennemi. A plusieurs reprises, je frémis en tapant dans une ornière plus profonde que les autres et je manque rentrer dans des blindés militaires qui circulent tous feux éteints (parce qu’ils ont des systèmes de conduite nocturne ?). Assurément les 40 kilomètres les plus tendus que j’ai alors eu à parcourir en Ukraine. Tendu, anxieux et surtout mécontent car j’ai perdu près de neuf heures dans une histoire pour le moins acadabrantesque. Surtout que quand je repasserai au checkpoint de Novosemenivka le 24 août pour retourner à Maryanske où la situation du front n’a pas bougé d’un centimètre, personne ne m’empêchera de m’y rendre. Alors que s’est-il passé le 9 août 2022 et pourquoi avoir immobilisé sept soldats quatre heures durant puis deux policiers autant de temps, je ne le saurai jamais.

 

Thierry Birrer
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