En 1986, sans Internet, sans téléphone mobile, la société française est dominée par le concept géopolitique dit de « la guerre froide ». L’URSS ne communique pas sur la catastrophe, mais Mitterrand et Chirac, en cohabitation, s’entendent pour laisser le professeur Pierre Pellerin mentir à la population.

« Un grave accident a affecté, le samedi 26 avril, un des réacteurs de la centrale nucléaire soviétique de Tchernobyl, située à 130 kilomètres au nord de la ville de Kiev (Ukraine). L’événement, d’abord tenu sous silence par les Soviétiques, a été rendu public dans la soirée de lundi. » écrit Le Monde dans son édition datée du mercredi 30 avril, en kiosque la veille, mardi à 13 heures.

La semaine qui a suivie la catastrophe dans mon agenda de l’époque.

Ce mardi après‑midi, Danielle Guardiola‑Puech, la mère de mes enfants, me téléphone :

— « Tu as vu cet accident dans une centrale nucléaire en Russie ? »
— « Non. » Je n’ai rien lu, rien entendu. Je suis en train de faire mes cartons pour quitter mon poste de directeur de l’agence Viva‑Rush.

Je suis licencié pour « faute grave » au motif d’avoir « incité les photographes à retirer leurs archives de l’agence ».

En effet, la semaine précédente, le nouveau propriétaire des fonds photographiques des agences Viva, La Compagnie des Reporters et NS Rush m’a proposé de nous partager l’argent des reportages publiés à l’étranger, sous prétexte que les photographes « ne s’en apercevraient pas ». J’ai refusé le « deal » et je fais mes cartons.

Ce mardi soir, rentré à la maison, j’étudie les cartes météorologiques publiées à l’époque par Le Monde. J’ai la chance d’avoir été élevé dans une famille de pilotes de vol à voile. Les mouvements de l’atmosphère, le déplacement des dépressions, des anticyclones et des fronts nuageux ne me sont pas inconnus.

Pas de doute : si un nuage radioactif s’est constitué au‑dessus de la centrale de Tchernobyl, il finira par arriver chez nous.

Mercredi, je téléphone à l’agence Mira, correspondante en Suède de La Compagnie des Reporters. Le téléphone sonne dans le vide… Je cherche le numéro d’un photographe. Il décroche et me raconte que les Suédois sont confinés, c’est pourquoi il n’y a personne à l’agence Mira. Je suis stupéfait, car avant de l’appeler, j’ai joint des confrères à l’AFP et dans plusieurs journaux parisiens, et c’est tout juste si on ne m’a pas ri au nez.

« Rien de grave, t’as peur de quoi ? »

J’appelle Nando Carrese, le patron de l’agence Publifoto à Milan, qui m’informe qu’en Italie le gouvernement incite les gens à garder les enfants à la maison, à ne pas manger de salade, ni boire de lait. Diable, l’affaire est sérieuse.

Mais à Paris, tout est calme. Contrairement aux pays voisins où la presse titre sur la catastrophe, chez nous, au village gaulois, rien.
Les experts — dont le fameux professeur Pierre Pellerin, responsable de l’Institut français de protection et de sûreté nucléaire — déclarent à Le Monde que « les populations scandinaves ne risquent rien, mais il n’en va sûrement pas de même pour les populations habitant à proximité de cette centrale ».

Certes. Mais les explosions successives du réacteur n°4 ont projeté un cocktail radioactif dans l’atmosphère, et pour moi il est évident que ces nuages vont se balader au gré des vents.

Le jeudi 1ᵉʳ mai, notre décision est prise. Danielle et moi sommes sans travail, nos enfants sont encore à l’école maternelle, rien ne nous retient à Paris. Nous faisons une malle avec un minimum de vêtements d’été et d’hiver, auxquels nous ajoutons tous les papiers d’identité et souvenirs… Nous partons avec l’idée que — peut‑être — nous ne reviendrons jamais à Paris.

Ce qui nous inquiète le plus, c’est l’absence d’information fiable. Pire : la légèreté avec laquelle nos confrères et amis analysent ce qui se passe à Tchernobyl. Il est vrai qu’à l’époque l’URSS est perçue comme très loin de nous. Quant aux menaces que fait peser le nucléaire civil sur la santé… il n’y a que ces « écolos gauchistes » qui s’en soucient.

Vendredi 2 mai, j’achète des billets pour le Talgo, ce magnifique train qui relie en une nuit Paris à Barcelone. Direction l’anticyclone des Açores, première étape dans notre fuite : la maison d’une amie entre Valencia et Alicante. Après ? On avisera.

Samedi 3 mai, je dois aller chercher dans Paris un peu d’argent que le photographe Pierre Perrin nous prête — mes salaires de mars et d’avril n’ont pas été payés — et ramener la Vespa à l’agence.

Je descends la rue de Charenton avec ce scooter et j’arrive près de la gare de Bercy. Il fait très chaud, très lourd, très orageux.
À l’angle de la rue de Charenton et du boulevard menant à la place Daumesnil, j’ai un point de vue assez large et je distingue de lourds nuages noirs, très noirs, un peu marron, qui viennent de l’Est. Le vent m’apporte une étrange odeur de caoutchouc et plastique brûlé extrêmement forte et désagréable : il est là, le fameux nuage radioactif !

Le soir même, nous sommes dans le Talgo, et le lendemain, en Espagne, nous constatons que la catastrophe de Tchernobyl fait la Une de la presse. Il faudra attendre deux semaines avant que la presse française réagisse enfin. Un fiasco de l’info.

La catastrophe de Tchernobyl n’a pas été seulement un sinistre nucléaire : elle a aussi été l’occasion d’un énorme mensonge d’État, avalisé par une presse bercée par le lobby du nucléaire français.

Mais comme nous le « savons » aujourd’hui… Le nucléaire est devenu une source d’énergie écologique ! N’est-ce pas ?

Ecouter, voir

  • Marathon de cinéma en ligne à l’occasion du 40e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl Du 24 avril à 07h00 au 28 avril à 22h00 2026, nous vous invitons à un cycle de projections en ligne de films documentaires consacré au 40ᵉ anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. Durant cette période, les spectateurs auront l’occasion de découvrir une sélection de films qui interrogent la tragédie de Tchernobyl, ses conséquences à long terme ainsi que les histoires humaines qui y sont liées. Les films seront disponibles sur cette page en version originale (ukrainienne), avec des sous-titres en français et en anglais. Ce marathon en ligne est organisé grâce au Centre culturel et d’information de l’Ambassade d’Ukraine en France. Nous vous invitons à vous joindre à ce moment de visionnage et de commémoration.

 

Michel Puech
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