Liquidateur s’équipant.
Photographie ©Igor kostin

Il y a quarante ans, le 26 avril 1986 à 01h23, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire VL Lénine de Tchernobyl explosait. Quelques heures après seulement, pour rendre la vérité visible, des photographes réalisèrent les premières images au péril de leur vie.

Anatoly Rasskazov, Volodymyr Repik, Valery Zufarov, Igor Kostine. Deux Russes et deux Ukrainiens. Ce sont les noms de ceux qui, en prenant des risques insensés, ont été les premiers à documenter les heures qui ont suivies la catastrophe et ses conséquences désastreuses.

Le 26 avril au matin, Anatoly Rasskazov, photographe officiel de la centrale, est convoqué d’urgence pour être envoyé en hélicoptère sur place par les autorités qui, courageusement réfugiées dans un bunker, voulaient savoir ce qui s’était réellement passé. Comme les cendres volaient de partout et rendaient toute prise de vue impossible à travers les hublots, le photographe demanda l’ouverture d’une porte malgré les vives protestations des autres passagers conscients des dangers que cela représentait. Penché dehors, retenu par un soldat, il réalise la première photographie du réacteur détruit. Sur ordre du directeur de la centrale Viktor Bryukhanov, il du aller ensuite photographier également depuis le sol, exposant au total deux pellicules. Un premier film développé après la mission, était entièrement noir, brûlé par les radiations, probablement à cause des blocs de graphite qui jonchaient le sol. L’autre était voilé mais relativement utilisable. Immédiatement, le KGB saisit ses images et lui ordonna de ne pas parler de ce qu’il avait vu et photographié. Pendant ce vol, Rasskazov fut exposé à une dose de radiation équivalente à 3000 mSv soit 150 fois plus que la limite annuelle maximale pour un travailleur du nucléaire. Il mourut le 17 février 2010, après des années de souffrance liées à des cancers et à des maladies du sang qu’il attribuait aux radiations reçues.

Valery Zufarov, qui travaillait pour la Pravda, montrera aussi l’unité 4 dévastée ainsi que les premières opérations de nettoyage. Ses images devinrent certains des documents visuels les plus saisissants des suites immédiates du désastre. Lui aussi irradié, il dut être hospitalisé et c’est depuis son lit d’hôpital qu’il apprit qu’il avait remporté un premier prix au concours World Press Photo de 1987. Sa santé ne se rétablit jamais complètement et il mourut en 1996, des suites des complications liées à son exposition aux radiations.

Volodymyr Repik, qui travaillait pour Tass, l’agence de presse officielle de l’État soviétique, arrivera sur place quelques jours plus tard. Comme ses collègues, il survolera les lieux et une de ses images sera plus tard, la première publiée dans la presse officielle du pays. Il mourra finalement d’une maladie liée aux radiations, un sort partagé par nombre de ceux qui avaient été en première ligne de cette tragédie.

Il fait encore nuit ce samedi-là quand Igor Kostine, photographe de l’agence Novosti, reçoit un appel téléphonique. C’est un ami pilote d’hélicoptère qui lui annonce la nouvelle et lui propose de l’embarquer pour le vol de reconnaissance qu’il doit effectuer. Parti de Kiev et arrivé sur le site en fin de matinée, il a le temps de faire vingt photos avant que son appareil ne se bloque. Les images une fois développées se révèlent être complètement noires du fait de la radioactivité, seule la première est exploitable et ce sera une des rares photos du réacteur faite le jour même de la catastrophe.

Ce qui va distinguer Kostine des autres photographes, c’est son acharnement à documenter la catastrophe de l’intérieur. Il décida d’accompagner les hommes chargés de nettoyer les dégâts, qu’on appellera les liquidateurs, sur le toit du bloc n°3, adjacent au réacteur éventré, un endroit hautement contaminé et très dangereux. Des équipes de huit individus se relayaient toutes les quarante secondes, harnachés de tabliers de plomb et de protections bricolées, pour enfourner des pelletées de débris radioactifs dans la fosse creusée par l’explosion. En une semaine, il y retourna cinq fois. Pour contourner le problème des pellicules brûlées par les radiations, il emmaillotait ses appareils dans des feuilles de plomb. « Dans l’urgence, on distribua des masques et des protections. Les premiers masques que l’on nous donne nous font des têtes de cochons. On les appelle entre nous des muselières ou des groins. Ils sont horriblement mal conçus. Après deux heures de port, la bouche se couvre d’ulcères à cause de la chaleur et la mauvaise circulation de l’air. » « Sacha Iourtchenko monte sur le toit avant moi. Il y promène son dosimètre. Il cherche l’endroit d’où je peux prendre des photos sans courir trop de risques. Puis il revient en courant et se cache derrière un mur épais. C’est à moi de jouer. Je monte, frappé par un étrange sentiment mystique. J’ai l’impression d’être sur une autre planète. Tout est recouvert par le fuel, un mélange de carburants radioactifs. Mes mains tremblent. Je ne sais plus où je suis, mais je prends des photos quand même. A peine une minute plus tard, je sens un coup sur mon épaule et puis une voix qui me dit « Putain, mais dépêche-toi ! Je bouffe plein de radiation à cause de toi. Rentre vite maintenant ! » Sasha me pousse à l’intérieur de l’abri. »

Un jour, alors qu’il s’apprêtait à partir pour développer ses pellicules, un officier lui demanda de prendre une dernière photo en souvenir pour que les soldats la montrent à leurs épouses et à leurs enfants. Il était en bout de film, mais ne pouvait pas refuser et fit la photo. Le lendemain, il apprendra que ces soldats étaient tous décédés. A l’aube, ils étaient montés dans un hélicoptère et s’étaient approchés de la cheminée de l’usine. Se dirigeant face aux rayons du soleil, la visibilité était réduite et l’appareil heurta une grue. Kostine survolera le réacteur numéro 4 en hélicoptère cinquante fois et photographiera toutes les étapes de la liquidation de la catastrophe, documentant longuement le travail de nettoyage de la zone et les problèmes de contamination des humains et des animaux. Sur une vingtaine d’années, il fit plus de cinq mille photographies de la catastrophe et de ses suites, documentant les histoires personnelles des liquidateurs, soldats, scientifiques et habitants de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie touchés par la catastrophe. Lauréat de plusieurs prix du World Press Photo, ses images seront publiées dans la presse internationale. Igor Kostine a réalisé le travail le plus complet et fut le plus persévérant des photographes de Tchernobyl. Là où Rasskazov fut un témoin involontaire, et où Repik et Zufarov firent de courts passages, il revint inlassablement sur place pendant deux décennies, faisant de sa vie entière un acte de mémoire pour les victimes de la catastrophe. « J’ai fait beaucoup de photoreportages, mais c’est Tchernobyl qui a changé ma vie. J’ai beaucoup de mal à vivre avec les autres. Je ne comprends pas ce qui les préoccupe, le salaire, le quotidien, leurs petites affaires sentimentales. A côté du malheur que j’ai vu, ce n’est rien. Cette catastrophe m’a moralement transformé. Elle m’a purifié, nettoyé. Après Tchernobyl, j’étais comme un nouveau-né. » Ses efforts l’exposèrent à cinq fois le niveau de radiation acceptable, ce qui lui valut, lui aussi, de développer des maladies. Pourtant, à la différence de ses confrères, dans une cruelle ironie de l’histoire, il mourut dans un accident de voiture en 2015 à l’âge de 78 ans.

De gauche à droite et de haut en bas: Igor Kostin, Anatoly Rasskazov, Valery Zufarov et Volodymyr Repik

A voir :

« Tchernobyl, anatomie d’une catastrophe », série de trois documentaires sur arte.tv

A lire :

« La supplication, Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse » Svetlana Alexievitch, Ed J’ai Lu

« Tchernobyl », Igor Kostine, Ed Les Arènes

Gilles Courtinat
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