
Sophie dormait souvent à cet endroit quand je l’ai rencontré. Je repasse souvent ici, mais je ne la vois plus. Photo: Julien Gidoin
Ils vivent ou plutôt survivent dans la rue. Nous les croisons souvent sans les voir, ombres égarées dans le paysage urbain, détresse humaine insupportable à notre regard. Pas à celui de Julien Gidoin qui a voulu témoigner en images de ces vies en souffrance et nous alerter sur l’urgence à trouver des solutions à cette faillite sociale.
Lors de la nuit de la solidarité qui a eu lieu du 22 au 23 janvier 2026, on a décompté 3 857 personnes sans abri à Paris et 1 083 autres dans les 33 communes de la métropole du grand Paris. Ne doutons pas que ces chiffres sont a minima et ne reflètent qu’une partie de la réalité. Selon la Fondation pour le logement des Défavorisés, en France près d’un million de personnes ne disposent pas d’un logement personnel, qu’elles vivent à la rue, dans un squat ou un bidonville, en hébergement d’urgence ou accueillies chez un tiers. La demande de logement social n’a jamais été aussi élevée avec près de 2,9 millions de demandeurs en attente et les chances d’en obtenir un n’ont jamais été aussi faibles. Quand les indicateurs du mal-logement se dégradent tous, que la pauvreté et les inégalités atteignent des sommets, des mesures ponctuelles et marginales ne suffiront pas à résoudre la crise du logement. Les chiffres sont pourtant alarmants. 912 morts dans la rue en 2024 avec un âge moyen de moins de 48 ans (32 ans de moins par rapport à la population générale), soit une augmentation de 16 % en un an, dont 31 enfants de moins de quatre ans. Dans une période marquée par des incertitudes économiques et politiques, face à une crise du logement en pleine aggravation et à une situation de précarité et d’urgence sociale qu’elle génère, être sans-abri constitue un facteur de mortalité prématurée. Vivre dans la rue, tue ! Les statistiques interrogent notre société toute entière, alors que cette cruelle réalité s’efface des mémoires, des politiques publiques, et trop souvent, de notre humanité collective.
Julien habite dans le Nord-est parisien, secteur où il y a énormément de gens qui dorment dans la rue et de plus en plus depuis ces dernières années. Des femmes et des hommes qu’il faudrait protéger et soigner, mais qui vivent ou survivent dans une grande précarité. Un matin, alors que Julien rentre chez lui avec son fils de 7 ans, ils croisent alors un jeune homme qui marche le nez en l’air sans faire attention au monde qui l’entoure, apparemment ailleurs. L’enfant a peur de cet homme qui semble perdu et Julien se dit que, comme beaucoup d’entre nous, il a fait l’erreur de s’habituer à une forme de folie qui est dehors, de ne pas prêter attention à ces invisibles qui sont un peu partout. Et surtout qu’il n’est pas capable d’expliquer la situation à son fils. Alors, pour pouvoir lui répondre, il a pris son appareil photo et est allé voir les gens qui dormaient dehors et qui sont en souffrance. Il parle de son projet à un ami et ils conviennent du dispositif suivant : après chaque journée de prise de vues, ils s’appelleront au téléphone pour que Julien raconte ce qu’il a fait et vu et en sera tiré un montage sonore pour accompagner les photos. Le photographe commence à faire ses premières images du côté de la porte de Clignancourt et découvre un monde qu’il ignorait. Il y a là énormément de taudis où il approche des gens qui vivent dehors tout le temps. Il va suivre une sorte de rituel, tous les matins. Après s’être occupé de ses enfants, il se rend à la rencontre de ces miséreux et constitue, jour après jour, une sorte de carnet de route fait d’images et de paroles. Il est plutôt bien accueilli, peut-être parce qu’il dégage un sentiment sympathique, peut-être comprend-il aussi que le matin les tensions qui vont s’accumuler dans la journée ne sont pas encore trop présentes. Il tire son énergie pour y retourner jour après jour de la colère que provoque en lui cette situation d’injustice. Aujourd’hui, le projet est terminé et Julien souhaite le décliner avec un livre et une série documentaire de 35 épisodes de 2 à 4 minutes chacun ou alors réaliser un unitaire, mais les financements ne se bousculent pas, trop politique, ce n’est pas le moment ou ça n’intéresse pas. Peut-on alors continuer à ignorer cette situation inacceptable, considérer que venir en aide aux plus vulnérables ne serait plus perçu par tous comme une obligation ? Il est pourtant grand temps de se mobiliser comme Julien pour défendre le droit à un logement digne et décent, une nécessité vitale pour toutes et tous et redonner tous son sens au mot fraternité qui est inscrit au cœur des valeurs fondamentales de notre pays.
L’Instagram de Julien
Son journal photographique sur Vimeo
Etude de l’apur ‘Errance et marginalités dans le Grand Paris »
Le site de la Fonation pour le Logement des Défavorisés
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