
En avril 2022, des élèves de primaire et de collège préparent une filet de camouflage pour une unité de marine dans le gymnase d’une école des environs d’Ivano-Frankvisk. © Thierry Birrer
A Soissons, dans l’Aisne, jusqu’au 16 mai 2026, une exposition propose un regard particulier sur la vie en temps de guerre, celui sur les lieux d’éducation et la façon de continuer à suivre un cours depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine fin février 2022. Son auteur, le photoreporter Thierry Birrer, membre de la rédaction de L’oeil de l’info a répondu à quelques questions de la rédaction.
Tierry, dans ton exposition « Ukraine, Regards contemporains », tu abordes la guerre au travers du prisme de l’éducation. Pourquoi ce choix ?
Si je devais répondre en une phrase, je dirais « Parce qu’une démocratie ne peut exister que si les gens sont librement éduqués et formés et qu’en conséquence, détruire les lieux d’éducation et de culture – ou vouloir les contrôler –, c’est tenter de détruire la culture d’un pays ».
Voilà un propos politiquement engagé ! C’est donc ce que tu montre dans ton exposition ?
Politiquement engagé ? Non, c’est factuel ! [rires]. Détruire une école est un crime de guerre. Le faire des dizaines et des dizaines de fois est clairement sous-tendu par une idéologie. En Ukraine, la destruction des lieux de culture comme arme de destruction et anéantissement civilisationnel depuis février 2022 est un constat. C’est quelque chose qui me touche d’autant plus que ma mère était institutrice, d’abord en ruralité puis en ville, qu’il y avait une immense bibliothèque à la maison, que j’étais un petit garçon très réservé qui passait tout son temps libre à lire, à fouiner à la bibliothèque municipale. A lire et à écrire. J’excellais en rédaction, j’adorais cela. Comme j’ai adoré et que j’aime partager, je souhaite que chacun puisse vivre la même chose. Documenter la destruction d’une école ou d’une bibliothèque me touche énormément. D’autant plus que le savoir peut être transmis sans s’altérer. Si vous me donnez un euro, je posséderai un euro mais vous n’aurez plus rien. Si je vous donne un livre de poésie, vous pourrez vous émerveiller tout comme moi sans pour cela que je perde mon émerveillement. Cette thématique du savoir est au cœur de mes reportages depuis très longtemps. Jusqu’à présent, j’en faisais la thématique de conférences telles « Etudier sous les bombes » pour des réfugiés syriens dans la plaine de la Bekaa [au Liban. NDLR] ou « Apprendre envers et contre tout » pour des déplacés chrétiens en Irak, mais une exposition dédiée, c’est une première.
Ton exposition documente divers établissements à travers toute l’Ukraine. Comment s’est opéré ce choix ?
Ce n’est pas vraiment un choix. Dès les premières semaines de l’invasion à grande échelle, j’ai ciblé les lieux des combats. Dans un premier temps, ce furent les villes autour de la capitale. Voilà comment je suis passé à Butcha, Irpin, Hostomel ou Borodianka. Puis après les zones libérées à l’est de Kharkiv, telle Izium. Pour la faculté de Mikolaïv, ce fut totalement du hasard. La faculté était sur ma route et j’ai constaté qu’elle venait d’être détruite par une frappe russe. En réalité, je n’ai pas directement commencé avec la destruction des établissements scolaires, parce que ces destructions n’étaient pas connues au début des combats. Lors de mon premier reportage, début mars 2022, je me suis intéressé au devenir des écoliers et lycéens puisqu’il n’y avait plus aucun établissement ouvert à travers le pays. Une partie de mon exposition montre ainsi des étudiants qui étudient en ligne – quand c’est possible – ou qui sont simplement dehors, dans la sidération de ce qui vient de s’abattre sur le pays.
Tu dis que ces destructions n’étaient pas connues au début des combats. Mais pourquoi y es-tu allé ?
En réalité, surtout au printemps 2022, le focus était mis sur les millions d’Ukrainiens qui fuyaient de l’est du pays vers l’ouest ou vers l’Europe. Il y avait peu d’information spécifique dans les médias ukrainiens sur la destruction des lieux d’enseignement. Parce que le problème n’était pas là, mais dans les combats, les déplacements de population, le manque d’essence, etc. Avant de me rendre sur place, j’ai tracé des cartes avec l’emplacement des établissements scolaires, de façon à avoir des documents suffisamment précis pour évoluer dans les lieux à pied éventuellement si la route était impraticable. Il me fallait aussi anticiper une absence de réseau GPS. C’est ce que j’ai fait pour Irpin et Butcha par exemple que j’ai pu visiter dès le recul des troupes soviétiques. Une fois sur place, je documentais si l’école était détruite ou pas. Ainsi à Irpin, toutes les écoles n’avaient pas été détruites. Certaines n’avaient même que très peu souffert, seulement quelques vitres brisées.
Dans les clichés présentés, beaucoup sont relatifs à Apostolove, une ville au centre-sud du pays. Que s’est-il passé pour que cette ville apparaisse ainsi ?
Pour cette exposition, il me fallait faire un choix. D’après l’ONU, 2 800 écoles ont été endommagées ou détruites depuis l’escalade du conflit en février 2022. Je n’en ai visité que quelques dizaines. Quant à Apostolove, ce fut le hasard. Pas la ville en elle-même puisque j’avais choisi de m’y rendre pour documenter un autre sujet [un centre de bénévoles qui œuvre pour l’armée. NDLR], mais c’est en sortant de la ville que je suis tombé sur la destruction de l’école n°1, un collège-lycée. J’ignorais qu’elle venait d’être détruite. J’y suis revenu le lendemain pour effectuer un travail documentaire plus en profondeur, j’y ai – encore par hasard – rencontré la directrice, nous sommes restés en contact et comme je suis repassé plusieurs fois à Apostolove au cours des années qui suivirent, cette ville occupe une place particulière dans mon travail sur l’Ukraine. Et puis, si Apostolove ne fut jamais une zone de combats, elle est – sauf erreur de ma part – la seule ville d’Ukraine à avoir vu le même jour au même moment, trois missiles cibler directement les trois établissements d’enseignement de la cité. C’est donc clairement un crime de guerre. Sur le plan intellectuel, c’est aussi intéressant à documenter. Au moins, mon métier a du sens.
Dans cette exposition, des vitrines présentent des débris provenant de la destruction d’une école. Pourquoi présenter des débris et comment as-tu eu cette idée ?
J’ai souvent exposé mes travaux en composant ou associant une bande son. C’est en marchant avec des réfugiés syriens qui traversaient la Grèce pour aller en Allemagne que m’est venue cette idée de mettre de la 3D réelle. Au printemps 2016, je suivais des familles syriennes qui partaient de Thessalonique pour se rendre au nord, en Macédoine, puis de là en Allemagne à travers la Serbie, la Hongrie, etc. Ces familles n’avaient rien et souvent les vêtements qu’ils portaient étaient des dons faits par des Grecs ou des ONG occidentales. Il y avait beaucoup de dons et ces personnes qui n’avaient rien en prenaient parfois beaucoup, surtout quand il y avait des enfants en bas-âge. En oubliant que quand on marche avec des enfants très jeunes, il faut souvent les porter. En conséquence, le poids du sac à dos devient vite une charge impossible à porter. Au fil des kilomètres et surtout quand il fait chaud – et il faisait vraiment très chaud en avril-mai 2016 – les personnes s’allègent. Un jour, après l’avoir photographié au sol, j’ai ramassé un vêtement pour très jeune enfant, neuf, encore sur son cintre en plastique, qu’une maman avait déposé pour s’alléger de quelques grammes. C’est fou de penser que quelques grammes comptent mais oui, ça compte quand on avance de plusieurs dizaines de kilomètres dans la journée. Surtout quand la température flirte avec les 30°. A l’origine, j’ai ramassé ce petit vêtement – une robe brodée pour bébé d’un an – comme « souvenir ». Plusieurs semaines plus tard, je l’ai présenté à l’occasion d’une conférence dans un lycée. Les lycéens ont été très touchés de voir ce vêtement et l’histoire qui y était attachée. Ce petit vêtement avait déclenché énormément d’émotions. Je me suis dit « Je tiens quelque chose de parfait pour émouvoir, sensibiliser et pour finir humaniser ». Encore mieux que mes récits et mes photos. Au fil de mes reportages, j’ai ainsi ramené diverses choses. Dès les premiers jours de l’invasion généralisée de l’Ukraine, je me suis retrouvé sur une plage à Odessa. Compte-tenu de l’offensive russe, j’ai pensé ne jamais pouvoir remettre les pieds sur cette plage, aussi en ai-je ramené du sable. Au second reportage, j’ai ramené du tchernoziom – celui-là même qui est présenté dans une des deux vitrines de mon exposition – puis quand j’ai documenté les exactions de Borodyanka, Irpin ou Brovary en avril 2022, j’ai souvent photographié des maisons totalement détruites tout en récupérant une vitre brisée ou un morceau de tuile, un élément que l’on voyait sur mon cliché. Ces photos et ces débris associés ont été présentés lors de l’exposition « Paroles d’Ukraine » à Reims en février 2023 sur des planches simplement légendées d’un « Imagine que c’est tout ce qu’il reste de ta maison ». Là, j’ai vu les gens particulièrement émus, jusqu’à en pleurer. De pouvoir toucher un morceau de mur, une tuile et l’associer à la photo, cela donne une tout autre dimension à l’exposition. Encore mieux que la musique. Ici dans cette exposition, j’ai ramené un des morceaux du pavement explosé d’une école, pavement que j’ai photographié car il y avait un petit badge rouge souriant. Un sourire au milieu des destructions. Beaucoup de photographes rapportent ce type de clichés. Mais jamais je n’ai vu des morceaux de cette réalité détruite dans une exposition. Comme je présente aussi des livres rapportés de ces destructions et que je compose une vitrine avec ces divers éléments, cela dégage beaucoup d’émotion. Pour transmettre un peu de cette désolation que l’on ressent quand on est reporter sur ce type de terrain, ce genre de présentation ajoute un plus indéniable. Tous les visiteurs sont touchés et c’est tout de même le but : sensibiliser à éloigner toute forme de violence, à commencer par la pire, celle de la guerre.
Tu viens de parler d’un morceau de mur, mais comment les ramene-tu ? Un des morceaux présentés est particulièrement gros !
Parce que contrairement à mes collègues qui vont en avion en Pologne puis en train en Ukraine, j’ai dès les premiers jours de mars 2022 fait le pari d’y aller en voiture. Afin d’aller où je voulais comme je voulais. Voilà comment j’ai ramené tout cela. Le plus drôle furent les passages à la frontière. Je n’oublierai jamais la tête des douaniers ukrainiens qui me demandaient quel intérêt j’avais à ramasser des tournesols calcinés. Quand je leur expliquais que c’était encore mieux qu’une photo pour expliquer ce que constitue un crime de guerre, ils changeaient d’attitude. Une fois, ils ont même cessé tout contrôle alors que j’avais bien plus de bières ukrainiennes avec moi que ce qu’autorisait la législation. C’est la première fois que je présente ces tournesols calcinés dans une exposition mais je ne le regrette pas. Ils transmettent beaucoup d’émotion. Je pense que même si l’on est pro-russe, on ne peut pas être indifférent si l’on a un tant soit peu du cœur.
Visiblement, tu t’es souvent rendus en Ukraine. Comment finance-tu tes reportages ?
C’est le principal de mes soucis, surtout maintenant que les années passent et que cette guerre lasse. Certes, aujourd’hui la situation avec les drones FPV est inquiétante et elle me préoccupe pas mal, mais chaque jour je pense au financement de mon prochain reportage. Tout compris pour le déplacement, c’est-à-dire avec l’essence, les péages, les hébergements et la nourriture, il faut compter environ 2800€ pour trois semaines. A cela il faut ajouter les assurances spécifiques, type Battleface développée avec RSF, mais c’est très coûteux, environ 150€ pour 5 jours. Il y a également la couverture spécifique pour ma voiture et ce sont à nouveau quelques dizaines d’euros en plus. En résumé, je dois compter environ 3200€ tout compris. Sauf, bien sûr, ma rémunération. Alors ce n’est pas en pigeant de ci ou de là que je peux m’en sortir. Il suffit de regarder le tarif syndical – si tant est qu’il soit respecté – pour comprendre qu’être photoreporter indépendant aujourd’hui, c’est de plus en plus mission impossible. Aussi j’essaie de dégager une marge sur tous mes autres contrats, plus « corporate » vais-je dire, mais toujours en restant dans la photographie documentaire. Une marge quelle qu’elle soit, mais il faut qu’il y en ait une. Ici, pour cette exposition, elle est exactement de 21€. Certes, c’est extrêmement peu. Sur la précédente conférence en milieu scolaire, il y a dix jours, elle a été de 42€. Les petites gouttes font les grandes rivières. Heureusement, un autre contrat documentaire me permet de dégager près de la moitié du coût d’un seul reportage. Je dois reconnaître que des personnes me soutiennent aussi, très spontanément, parfois de façon étonnante. Déjà deux fois lors d’un plein, une fois au Luxembourg en mars 2022 et une autre fois en Roumanie en janvier 2025, un automobiliste local m’a offert le plein « pour le courage que j’avais à documenter la situation en Ukraine ». Et puis je suis très économe. En blaguant, je dirais que l’Ukraine résiste alors que la retenue de Khakovka sur le Dniepr a été asséchée par la Russie [après un bombardement en juin 2023. NDLR]. C’est identique pour moi. En toute honnêteté, je ne gagne pas le SMIC. Mais je n’ai jamais fait ce job pour gagner de l’argent. En conclusion, cette question du financement me harcèle chaque jour. Et plus cette guerre dure, plus cela devient compliqué.
Tu as mentionné une conférence en milieu scolaire. On gagne donc aussi de l’argent en intervenant devant des élèves ?
Pas du tout ! C’est très compliqué d’intervenir en milieu scolaire. L’Etat a lancé la plateforme mediaeducation.fr pour mettre en relation les professionnels des médias et les acteurs de l’éducation. Mais sans mettre aucun moyen pour aider les établissements à rémunérer la venue des professionnels. C’est-à-dire que quand, par exemple, un lycée décide de faire appel à un professionnel inscrit sur cette plateforme, il n’a souvent pas les moyens de ses envies. Je réside en campagne. Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être contacté par un lycée agricole avec, parfois, à la clef un aller-retour de 200 kilomètres. Le simple remboursement des frais de déplacement fait grincer des dents le gestionnaire de l’établissement. Alors demander 20€ de l’heure pour intervenir deux heures durant devant une classe de 25 élèves, n’y pensons pas : il n’y a pas d’argent dans les caisses. Il y a quatre ans un lycée agricole n’a su me rémunérer qu’avec deux bouteilles de champagne produites par la classe vinicole de l’établissement. Ce n’est pas avec cela que je vais faire un plein d’essence ! Et cela va de pire en pire. Depuis le début de l’année [2026 NDLR], trois établissements m’ont contacté pour me dire que oui, peut-être, je pourrais être remboursé des frais de déplacement – j’insiste sur le conditionnel – mais que pour des émoluments quels qu’ils soient, c’était hors de question : « Pas d’argent dans les caisses ». C’est proprement un scandale dans la mesure où, au vu de la prolifération des modes d’information et des fake-news, l’éducation aux médias devrait être une priorité éducative nationale. C’est une excellente initiative que la Semaine de la Presse à l’école, mais sans aucun moyen pour les établissements de faire appel à des professionnels, c’est un coup d’épée dans l’eau. Et cerise sur le gâteau, le site mediaeducation.fr – qui se veut « La plateforme de tous les acteurs de l’éducation aux médias et à l’information » – a été restructurée en novembre 2021 et l’annuaire des professionnels, desquels j’étais, a été refondu, vidé de toutes ses références professionnelles, sans même que nous en soyons avertis. Il a fallu refaire la procédure « Je souhaite devenir un journaliste référencé » mais je l’ai découvert fortuitement. Ajouter là-dessus qu’est né en 2020 un site media-education.fr, qui n’a rien à voir avec le premier nommé, et vous créez un brouillard peu lisible là où la clarté et l’efficacité devraient primer.
Et après cette exposition ?
Le premier « après » est d’abord que cette exposition, telle qu’elle est ici, va voyager dans les Hauts-de-France. En premier lieu dans l’Oise normalement en juin puis à l’automne. Je vais essayer de la rentabiliser car préparer une exposition de ce type demande beaucoup de temps et d’argent. Depuis fin 2024, je travaille également sur une exposition plus importante sur le thème de l’art, nommée « Ukraine, l’art en péril ». Cela aborde la façon dont la guerre a modifié la façon de travailler des artistes œuvrant dans le domaine des arts visuels, au travers de l’évolution de plusieurs dizaines d’entre-eux depuis quatre ans que je les suis et les interviewe. Il y a aussi une installation [en pierres taillées. NDLR] qui présente plus de 150 artistes du monde des arts qui sont décédés du fait de cette guerre. C’est donc une grande expo avec plus de cinquante mètres de linéaires, au budget conséquent. Elle doit voir le jour à l’automne 2027. D’ici-là, je prévois de retourner trois fois en Ukraine pour documenter la façon de travailler de divers artistes. Si j’arrive à financer ces trois reportages.
« Ukraine, Regards contemporains » à la bibliothèque, 1 rue Jean de Dormans 02200 Soissons (Aisne) jusqu’au 16 mai 2026. Tous les jours sauf dimanche de 13h30 à 18h00 et de 10h00 à 18h00 les mercredi et samedi.












