
N. Pacific Ocean, Ohkurosaki, 2002 © Hiroshi Sugimoto
Jusqu’au 13 septembre 2026, le musée Soulages de Rodez expose l’œuvre de Hiroshi Sugimoto qui a exploré des notions très présentes également dans l’œuvre du peintre, le rapprochement entre les deux artistes s’articulant autour de plusieurs axes essentiels.
Rien de fortuit finalement à ce que les œuvres de Sugimoto soient exposées dans un musée consacré au grand peintre Pierre Soulages, leurs travaux ayant bien des points communs. Tout d’abord, point de convergence le plus évident, le noir comme matière première et sujet central, les deux artistes ont fait de cette couleur non pas une absence, mais une présence absolue. Un apparent paradoxe, tous deux utilisent le noir pour parler de la lumière. Soulages a inventé le concept d’Outrenoir, la surface de ses toiles captant, réfléchissant et modulant la lumière selon l’angle de vue, transformant le tableau en expérience physique et mouvante.
Les rainures et les textures de la pâte créent des reflets, des éclats, la toile noire émet de la lumière. Sugimoto, a travaillé avec de très longues expositions qui absorbent la lumière et produisent des surfaces d’un noir dense, tout en laissant surgir des nuances, des textures, des profondeurs insoupçonnées. C’est le cas de la série Theaters, débutée en 1978, et poursuivie pendant quarante ans, images réalisées selon un protocole systématique : il ouvre le diaphragme de son appareil photographique de grand format au lancement du film, et le referme à sa fin, captant l’intégralité de la séance. Il en résulte un écran vide, mais d’une intense brillance, que l’artiste résume comme « l’excès de lumière illuminant l’obscurité de l’ignorance ».
Autre proximité créative sur un point commun, le temps. L’un inscrit le temps du geste dans la matière, avec ses larges traces de peinture qui témoignent d’un mouvement lent et physique. L’autre capture littéralement le temps réel dans ses photographies, plusieurs heures, parfois toute une nuit, condensée en une seule image. Les deux artistes partagent une esthétique du dépouillement radical invite à un relâchement contemplatif. Les « Seascapes » de Sugimoto, ces horizons abstraits entre mer et ciel, rappellent le face-à-face méditatif des grandes toiles de Soulages. Cette abstinence formelle réduisant à l’essentiel, conduit à une grande densité spirituelle et sensorielle, le sublime romantique de l’infiniment grand, du silence, de l’immuable.
« Pendant longtemps, mon travail consistait à me tenir debout sur des falaises et à contempler l’horizon, là où la mer touche le ciel. L’horizon n’est pas une ligne droite, mais un segment d’un grand arc. Un jour, debout, au sommet d’un pic isolé sur une île perdue en mer, l’horizon occupant tout mon champ de vision, j’ai eu l’impression, l’espace d’un instant, de flotter au-dessus d’un vide infini. Mais alors, en regardant l’horizon qui m’entourait, j’ai eu la sensation distincte que la Terre était un globe aquatique, une vision claire de l’horizon non pas comme une étendue infinie, mais comme le bord d’une sphère océanique. Dans mes rêves d’enfant, je flottais souvent dans les airs. Parfois, je quittais mon corps et je regardais mon moi endormi depuis le haut, près du plafond. Comme une projection astrale, peut-être, un moi éveillé coexistant simultanément avec un moi endormi. Même à l’âge adulte, j’ai l’habitude de m’imaginer en train de voler. Serait-ce là l’origine de mon esprit artistique ? (…) À la fin du printemps 1982, j’ai observé depuis une falaise à Terre-Neuve un magnifique coucher de soleil coïncider avec le lever de la pleine lune dans le ciel oriental. Debout là-haut dans l’air vif, je me sentais comme un personnage d’un tableau de Caspar David Friedrich ; pour la première fois depuis des années, j’étais submergé par une expérience extracorporelle. J’étais loin au-dessus de la surface de la terre, contemplant la lune dérivant au-dessus de la mer, tandis qu’un autre moi−un minuscule point−restait fasciné sur le sol. » (Hiroshi Sugimoto)
Exposition « Reprendre la mélodie » d’Hiroshi Sugimoto,
Musée Soulages de Rodez jusqu’au 13 septembre 2026.
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