Lee Miller lors d’une séance photo Schiaparelli pour Vogue, 1945.
Photographie ©Lee Miller Archives

« Je préfère prendre une photo plutôt qu’en être une », c’est ce que déclarerait la photographe américaine Lee Miller à qui le Musée d’Art Moderne de Paris consacre la plus importante rétrospective en France depuis vingt ans. A voir jusqu’au 2 août 2026.

Remington réduite au silence, Londres, 1940
Photographie ©Lee Miller Archives

Difficile de parler de Lee Miller sans évoquer immédiatement sa beauté parfaite de blonde idéale qui lui a valu de débuter sa carrière comme mannequin à New York. Elizabeth s’est fait appeler Lee, un prénom androgyne qui convient mieux à sa personnalité frondeuse. Elle quitte les États-Unis pour Paris en 1929 bien décidée à devenir photographe. Elle fait tourner les têtes quand elle arpente le boulevard Montparnasse avec sa démarche assurée, ses cheveux coupés courts et son allure de garçonne intrépide au regard bleu foudroyant. Man Ray, le portraitiste le plus en vogue de la capitale succombe le premier à ses charmes et à son effronterie. « Je suis votre nouvelle étudiante » lui dit elle dans un bar enfumé de Saint-Germain-des-Prés, munie d’une recommandation du célèbre photographe new-yorkais Édouard Steichen « Je ne prends pas d’élève » lui répond-il « et de toute façon, je quitte Paris pour les vacances. » « Je sais, je viens avec vous » a t-elle rétorqué.

Direction Biarritz. En arrivant à destination, Man Ray est déjà fou amoureux. Son élève apprend vite, très vite. Elle a été initiée à la photographie par son père Theodore qui lui a offert son premier appareil photo à dix ans, il l’a fait aussi poser nue pendant son adolescence, certains l’ont soupçonné à cet égard de comportements incestueux. Avec Man Ray, elle se jette dans le grand bain du révélateur, elle expérimente avec lui les procédés de solarisation qui feront leur succès, observe les séances de portraits du maître. Leur liaison passionnée exalte leur créativité. Ils partagent tout, posent l’un pour l’autre, explorent leur désir charnel en jouant gaiement comme deux enfants espiègles. Man Ray lui présente ses amis surréalistes Paul Éluard, Tristan Tzara, Philippe Soupault. Jean Cocteau la transforme en statue antique dans son premier film « Le Sang d’un poète », présenté en ouverture de l’exposition.

Lee Miller s’ennuie vite, elle aménage un studio photo dans son appartement de Montparnasse, se balade seule dans les rues avec son Rolleiflex, un nouvel appareil portatif venu d’Allemagne. Influencée par les surréalistes, elle capte les ambiances, attend le surgissement du hasard et affirme son propre regard déroutant qui s’attache aux détails de la matière, aux reflets et aux situations inattendues. Pour faire bouillir la marmite, elle a repris son métier de mannequin pour le Vogue français, elle devient aussi photographe de mode aux côtés du vaniteux George Hoyningen-Huene. En 1930, elle retourne à New-York et inaugure sa première exposition personnelle à la Galerie Julien Levy, l’un des principaux marchands d’art aux États-Unis. Elle ouvre un studio professionnel puis sur un coup de tête, abandonne son indépendance pour rejoindre Aziz Eloui Bey au Caire. Le riche homme d’affaires égyptien devient son époux. L’oisiveté lui pèse, les cocktails presque quotidiens dans les demeures opulentes des Européens expatriés la lassent. Elle se lance alors dans des expéditions dans le désert, dort à la dure sous la tente, affronte la chaleur, photographie les monuments, les souks et les horizons vides.

Le modèle de Vogue est devenu une véritable sauvageonne qui picole sec et s’évade vers une dimension presque spirituelle. Sa rencontre avec le poète et peintre Roland Penrose en 1937 va donner une nouvelle orientation à sa vie. Lors de vacances en France, impulsive comme à son habitude, elle suit son nouvel amour tout un été dans le sud de la France, à Mougins où séjournent Pablo Picasso et Dora Maar. Aux côtés de Nush et Paul Éluard, elle retrouve la liberté insolente des surréalistes, le rejet des conventions, la vraie vie ardente.

Femmes équipées de masques anti-feu, Downshire Hill, Londres
1941
Photographie ©Lee Miller Archives

Correspondante de guerre en 1942

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939, Lee Miller regagne Londres avec Roland Penrose et se porte volontaire pour travailler pour le Vogue anglais. Entre deux missions pour le magazine où elle documente le travail des femmes pendant le conflit, infirmières, agricultrices, couturières, elle déambule dans la ville et photographie le théâtre sombre des ruines. Nombres d’entre elles seront publiées dans l’ouvrage « Grim Glory: Pictures of Britain under Fire. ». Mais Lee Miller trépigne, elle voudrait partir sur le front comme ses compatriotes, la photojournaliste de Life Margaret Bourke-White ou encore la journaliste Martha Gellhorn, compagne d’Hemingway. L’armée américaine lui accorde son accréditation de correspondante de guerre fin 1942. Il faudra pourtant attendre 1944 pour qu’elle puisse se confronter à la réalité du terrain.

Elle exige de rédiger légendes et textes afin d’évoquer ses émotions, ses réflexions. Elle réclame aussi un droit de regard sur le choix de ses clichés et sur la maquette. Sa plume est à son image, cinglante, décalée. Quelques semaines après le débarquement, elle se retrouve en première ligne lors de la libération de Saint-Malo, unique photographe sur place. La ville où se cachent encore de nombreux soldats allemands est pilonnée par les alliés. Lee Miller documente le siège de la citadelle, prend énormément de risques. Vêtue de son treillis de GI, sale et puante, elle vient en aide à la population exfiltrée, enjambe les cadavres, photographie sans le savoir l’une des premières bombes au napalm. C’est ce qu’elle appelle sa guerre personnelle. À Rennes, elle s’arrête devant les Françaises collabos tondues et soumises à la vindicte populaire. Elle saisit presqu’avec dégoût leur expression de peur et de résignation. Une chose est sûre, elle déteste les boches.

Le pire reste à venir et la salle de l’exposition consacrée à ses reportages sur la libération des camps de concentration de Dachau et de Buchenwald est édifiante. En 1945, avec David E. Scherman, photojournaliste pour Life, son ami et amant, ils pénètrent parmi les premiers à Buchenwald. « Believe it », « il faut le croire », ses photos sont un manifeste publié dans le Vogue américain. Ce n’est pas trop le genre de la revue de mode, mais Lee Miller est très convaincante quand il s’agit de publier ses témoignages. Une pleine page d’ouverture affiche un amoncellement de corps décharnés empilés comme du bétail au sortir de l’abattoir. Ceux-là n’ont pas eu le temps de passer au four. Elle ouvre grand les yeux, son 6×6 sur le ventre, au plus près de l’horreur. Un gardien SS exécuté flotte dans un canal près d’une tour de guet. Atroce, inoubliable.

A Munich, ce sera la fameuse photo de Lee Miller photographiée dans la baignoire d’Hitler par David E. Sherman qui y prendra place à son tour. Au départ, ils voulaient juste prendre un bain, une mise en scène orchestrée par le duo sur les lieux même du crime. Elle dort dans le lit du dictateur et se lave de la crasse de Dachau. Au même moment, à Berlin Hitler et Eva Braun se donnent la mort. À Leipzig, un haut dignitaire nazi et chef de milice est étendu au sol après son suicide au milieu des symboles du régime déchu, un portrait du Führer lacéré a été posé contre lui. Jusqu’en 1946, Lee Miller continuera à photographier l’Europe, la libération et les privations endurées par la population, particulièrement les femmes et les enfants. « Je préfère décrire les dégâts des villes détruites et des personnes blessées plutôt que de faire face au moral brisé et à la foi anéantie de ceux qui pensaient que les choses allaient revenir comme avant ».

Modèle avec ampoule, Vogue studio, Londres vers 1943
Photographie ©Lee Miller Archives

Pour Lee Miller, les choses ne redeviendront jamais comme avant elle s’installe dans la campagne du Sussex en Angleterre avec Roland Penrose et son fils Anthony né en 1947. Farm Farley House est un refuge loin de la guerre, des artistes du monde entier s’y croisent. Elle poursuit pendant quelques temps son travail de photographe pour Vogue et cesse progressivement toute collaboration pour se consacrer à des écrits culinaires. Elle souffre sans doute de ce qu’on appelle aujourd’hui symptôme post-traumatique, non diagnostiqué à l’époque.

Après sa mort en 1977, son fils, qui avait l’image d’une mère hystérique imbibée d’alcool, découvre des centaines de boîtes d’archives, ses textes écrits sous les bombes, ses négatifs et planches contact. « Après la guerre, ma mère a rangé sa vie dans des caisses et les a mises au grenier ». Il crée les archives Lee Miller pour préserver son héritage. La vie romanesque de Lee Miller et son personnage d’égérie ont pris longtemps le pas sur ses talents de photographe. L’exposition organisée par le Musée d’Art Moderne de Paris en collaboration avec la Tate Britain et l’Art Institute of Chicago, près de 250 tirages propose un nouvel éclairage sur son œuvre et la fait enfin sortir de sa chambre noire.

Lee Miller au Musée d’Art Moderne de Paris jusqu’au 2 août 2026

 

À lire : « Les chambres noires de Lee Miller » une très bonne biographie de Jennifer Lesieur aux Éditions Robert Laffont (304 pages — 22€) et

les Hors-série de Connaissance des Arts, Beaux Arts et Télérama

À voir: Lee Miller, mannequin et photographe de guerre sur Arte.tv jusqu’au 8 juin 2026

 

Isabelle Stassart
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