
Scène de naufrage, 1850 peinture de Philippe Tanneur / Musée des Beaux-Arts de Brest
Une phrase glissée dans les documents déposés auprès de l’autorité boursière américaine dit ce que le communiqué de résultats ne dit pas. Et révèle un état des finances bien plus précaire que l’on pensait jusqu’à présent.
Le 10 août 2026, Getty Images a publié ses résultats financiers du deuxième trimestre 2026. Comme ceux de Shutterstock un peu plus tôt, les chiffres ne sont pas bons : les revenus baissent, la trésorerie se vide. Les commentaires ont circulé, l’action a perdu près de 15% au cours de la journée, et l’été torride a repris son cours. Ce que presque personne n’a relevé, c’est une phrase glissée dans les documents déposés auprès de la SEC, l’autorité boursière américaine. À première vue, elle semble anodine :
« substantial doubt about the Company’s ability to continue as a going concern for one year after the date these unaudited condensed consolidated financial statements are issued ».
En français : « doute substantiel quant à la capacité de la Société à poursuivre son exploitation pendant une période d’un an à compter de la date d’émission de ces états financiers consolidés résumés non audités ».
La formulation suit les règles comptables américaines qui obligent les dirigeants d’une société cotée à évaluer, à chaque clôture, si l’entreprise a les moyens de tenir douze mois de plus, et à le déclarer publiquement lorsque le doute devient sérieux. Et c’est cela que Getty vient de faire. La direction écrit noir sur blanc qu’elle ne peut pas conclure que ses plans de redressement aboutiront, et qu’il existe donc un doute important sur l’existence même de la société dans un an. Elle prévient les autorités financières américaines que Getty Images pourrait fermer ses portes.
L’activité, elle, gagne encore de l’argent
Le dernier trimestre enregistre un résultat opérationnel de 32,4 millions de dollars. L’activité, prise isolément, gagne encore de l’argent. La perte nette de 85,8 millions provient d’ailleurs : 57,3 millions d’intérêts sur la dette et d’une charge fiscale de 73,4 millions, liée principalement à une dépréciation d’actif d’impôt différé. Autrement dit, Getty a renoncé à comptabiliser des économies d’impôt futures qu’elle ne s’attend plus à pouvoir utiliser. Ce qui a vidé la caisse est encore plus concret.
Au deuxième trimestre, Getty a versé 110,9 millions de dollars au titre du contenu relatif aux bons de souscription (warrants), ces titres issus du montage financier par lequel la société est entrée en Bourse en 2022, en fusionnant avec un SPAC (« Special Purpose Acquisition Company », entreprise sans activité commerciale créée pour lever des fonds en Bourse dans le but unique de racheter une entreprise non cotée pour lui permettre d’entrer sur le marché boursier). D’anciens porteurs ont attaqué la société sur les conditions dans lesquelles leurs titres ont été traités à l’époque. Près de 99,5 millions restent provisionnés pour les procédures encore ouvertes, et un jugement supplémentaire de 67,8 millions, assorti de 9 % d’intérêts calculés depuis août 2022, a été rendu le 27 juillet dernier ; Getty a fait appel.
Rien de tout cela ne concerne l’activité normale de l’entreprise. C’est une facture héritée de la structure financière de son introduction en Bourse, que la société est forcée de solder quatre ans plus tard avec une trésorerie dont elle ne dispose pas. S’ajoutent les 60,4 millions, toujours en dollars, engloutis à ce jour par la fusion avortée avec Shutterstock, et les intérêts de la dette crée pour financer cette fusion, dont 37,4 millions payés au seul deuxième trimestre sur les obligations à 10,5 % émises pour l’opération. Craig Peters, le directeur général, a résumé l’affaire lors de la conférence de résultats: dix-huit mois et plus de 100 millions de dollars de frais professionnels et de coûts de financement, pour une opération qui n’aura pas lieu. Au 30 juin, il restait 51,6 millions de dollars en caisse, contre 110 millions un an plus tôt. La ligne de crédit renouvelable a été intégralement épuisée en juillet. La dette totale s’élevait à 2,07 milliards de dollars à la fin du trimestre, dont 628,4 millions d’obligations remboursées au pair début juillet grâce aux fonds placés sous séquestre pour la fusion, ce qui ramène l’encours autour de 1,4 milliard, sans changer le problème de fond : Getty n’a plus la trésorerie nécessaire pour absorber ce qui lui tombe dessus. La banque d’affaires Guggenheim Securities a été mandatée pour lever des fonds, et les prévisions financières de l’année ont été retirées.
Deux explications pour un mariage annulé
Getty explique publiquement l’abandon du rachat de Shutterstock par la réglementation : l’autorité britannique de la concurrence, la CMA, exigeait des cessions que le conseil d’administration de Getty jugeait incompatibles avec l’intérêt de l’opération. C’est la version officielle. L’autre lecture tient au calendrier. Une société qui doit 110 millions sur un contentieux, qui en a dépensé 60 sur l’opération elle-même, qui paie 111,5 millions d’intérêts sur un semestre, en hausse de 61 %, et qui termine juin avec 51,6 millions en caisse n’a plus vraiment les moyens de gérer une quelconque acquisition, quelle qu’elle soit. Les deux explications ne s’excluent pas. Getty a mis fin à l’accord au début du mois de juillet, et le remboursement des obligations émises pour le financer a suivi dans la foulée.
Ce que disent les revenus
Le chiffre d’affaires du trimestre atteint 229,1 millions de dollars, en baisse de 2,5 % sur un an. La partie éditoriale progresse de 9,2 %, à 96,5 millions, portée par un calendrier d’événements chargé dont la Coupe du monde de football en tête. La partie créative, elle, recule de 2,6 %, à 127,4 millions, avec des difficultés concentrées sur l’activité agences et sur iStock, la plateforme grand public. Un troisième poste, plus discret, regroupe la licence de données, la musique et quelques services annexes. Il avait triplé en deux ans, porté par les accords conclus avec les développeurs d’IA ; il vient de perdre la moitié de sa valeur, et sa chute explique à elle seule la baisse de l’ensemble du trimestre.
Getty ne cache pas le rôle de l’intelligence artificielle dans ce recul, mais l’explication qu’elle en donne mérite attention. La direction met en cause l’effondrement du trafic de recherche : les moteurs répondent désormais directement aux requêtes, et les clients qui arrivaient sur iStock via Google n’y viennent plus. Elle parle beaucoup moins de l’autre mécanisme, celui que tout le monde a en tête, à savoir la simple substitution d’images génériques par des images générées par l’IA. Normal, c’est non seulement inquantifiable, mais cela reviendrait à admettre une défaite totale. Les deux phénomènes frappent la même colonne du compte de résultat, et la distinction compte pour la suite : le premier est un problème d’acquisition de clients, le second un problème de demande.
Que deviendrait le fond d’images?
Si Getty devait passer par une restructuration lourde, la question qui se poserait dépasse le financier. La société revendique la plus grande archive photographique privée du monde : plus de 150 millions d’images remontant aux débuts de la photographie, dont Hulton-Deutsch et Corbis-Bettmann, conservées en partie dans une ancienne mine de calcaire en Pennsylvanie, ainsi que trente-cinq collections partenaires et plus de 4 000 photographes. Parmi ces partenaires figurent des fonds français et européens. Une archive de cette nature est un actif au bilan. Dans une restructuration, les actifs se vendent, se découpent, changent de mains, et les contrats de distribution se renégocient sous la contrainte. Les images elles-mêmes ne disparaîtront pas. Ce qui se décide dans ces moments-là, c’est l’identité de celui qui en gérera l’accès, les droits et la conservation, ainsi que la logique selon laquelle il le fera. Restent les gens.
Getty Images emploie environ 1 650 personnes : photographes salariés, mais aussi les équipes de vente, de support, de production éditoriale et de marketing sans lesquelles un fonds d’images ne se vend pas, ne s’enrichit pas et ne se maintient pas. Et derrière eux, des milliers de contributeurs indépendants. Getty a versé plus de 220 millions de dollars de redevances à ses contributeurs et à ses partenaires de contenu pour la seule année 2025. C’est la somme qui disparaîtrait des revenus des photographes, et elle donne la mesure de ce qui se joue au-delà du bilan comptable. La phrase du 10 août n’annonce en rien une fermeture. Elle constate un état de fait : la direction de Getty Images n’est pas en mesure d’affirmer que la société sera encore là dans un an. Quoi qu’on pense de l’entreprise, sa disparition serait, pour le monde de la photographie, qui fête cette année ses 200 ans, un cataclysme dont il pourrait ne pas se remettre. Ou peut-être arrivera ce que produisent toutes les extinctions : le remplacement de l’existant par autre chose.
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