
Il n’a quasiment pas plu en Ukraine entre le 7 juillet et le 26 août. L’état de certaines routes associé à la sécheresse entraîne une poussière qui rend les dépassements particulièrement dangereux, même si celui-ci se fait à environ 35 km/h. L’éclat de lumière à gauche sur la photo est le reflet du soleil sur le pare-brise d’une voiture qui vient en face. Doubler dans ces conditions ressemble un peu à la roulette russe. Sur ce tronçon, il ma fallu trois heures pour accomplir 92 kilomètres. ©Photo: Thierry Birrer
En écrivant « Pourvu que mon chemin évite les bombes » début juillet, c’était bien sûr en référence à la chanson de Sinsemilia, Tout le bonheur du monde — ce que je souhaite à toutes les populations en zone de guerre, quelle que soit cette zone —, surtout parce que je savais que cela n’allait pas être simple, façon doucement euphémique de dire que cela allait être très dangereux.
Mes relations à Kyiv, Anna et Irina, m’indiquent régulièrement ce qu’elles subissent — Irina ayant eu à deux reprises le carreau de son salon endommagé par le résultat d’une frappe non loin. Et puis, j’ai perdu deux relations : Veronika, rencontrée en novembre 2022 à Kharkiv et tuée par une bombe volante à l’automne 2024 ; et Eleanyia, rencontrée à la frontière ukraino‑polonaise en août 2022, retrouvée à Kharkiv en novembre 2022 et tuée par une frappe sur son immeuble à l’est de Kharkiv en 2025. Moi‑même, j’avais expérimenté l’inconfort des drones FPV à Nikopol en janvier 2025. En conséquence, je savais qu’en 2026, avec l’allongement considérable du rayon d’action des drones FPV — plus de 60 kilomètres —, cela allait être un de mes reportages les moins faciles. Surtout que j’allais passer six semaines sur des zones peu douces, Kramatorsk et Nikopol notamment. Je savais à quoi m’attendre. J’ai été servi.
À l’est de Nikopol, le 11 juillet, un drone a stoppé la route de la petite camionnette que j’allais croiser. Tout le monde le sait : il faut alors continuer sa route, car très souvent un second drone russe frappe les secours. Le même jour, dans un Maryanske désert au bord du Dniepr, je me suis arrêté pour un cliché là où, le lendemain, un chauffeur de Nova Poshta, le Chronopost ukrainien, allait subir l’attaque d’un drone FPV. Le 30 juillet, j’étais à Kyiv non loin d’une frappe de missile qui a fait un carnage sur un immeuble résidentiel, trop proche pour que je puisse correctement enregistrer le son de la frappe — mon enregistreur a saturé puisque le bruit dépassait 160 décibels —, pas assez éloigné pour ne pas trembler en même temps que tout mon immeuble.
À Kramatorsk, le 8 août, au cœur du pire quand on est un civil ukrainien, j’ai enregistré 17 frappes en 50 minutes. Un enfer pour les milliers de civils qui y résident encore. En repartant de Kramatorsk, un drone a frappé un pick‑up qui venait en contresens. Heureusement, cette fois le chauffeur est indemne. Quelques jours plus tard, à l’est de Zaporizhia, je me suis trouvé à moins de mille mètres d’une frappe de Shahed sur une petite entreprise de mécanique. Deux secondes sans rien entendre du fait de l’explosion. Par chance, mon enregistreur a pu enregistrer le bruit du Shahed qui m’a survolé. C’est exactement le son que je souhaitais saisir pour mon documentaire, quoique j’aurais aimé que ce fût dans d’autres circonstances. Un Shahed m’avait déjà survolé au nord de Nikopol, mais beaucoup plus haut, et surtout mon enregistreur n’était pas en fonction. Je me suis rendu sur le site afin de documenter l’arrivée et le travail des pompiers. Un moment délicat car — comme déjà écrit — les Russes frappent souvent deux fois.
Alors documenter ou pas ? Évidemment, documenter. Et croire en sa bonne étoile.
Enfin, être à Kryvyi‑Rih le 21 août quand un Shahed vient pulvériser le plus grand centre commercial de la ville, suivi d’un autre vingt minutes plus tard quand les secours sont sur place — 16 morts, plus de 120 blessés dont encore une vingtaine dans un état particulièrement grave quand j’écris ces lignes — laisse un goût étrange au cerveau. Photographier une ville recouverte de nuages sombres au soleil couchant n’est pas glorieux, mais il faut montrer les choses.
Dans la région de Kharkiv, je ne compte plus le nombre de stations‑service éventrées que j’ai pu voir — dont 16 sur une section de 130 kilomètres — et je ne dénombre plus non plus les carcasses de véhicules dronés le long du Dniepr. Vers Bilanske, et en l’absence de filets de protection, trois véhicules éventrés en deux kilomètres m’ont suggéré qu’il valait mieux ne pas aller plus loin, d’autant que mon véhicule est très visiblement sérigraphié PRESS. Un parti pris que j’assume pleinement. Un officier d’état‑major m’avait indiqué fin juillet que j’étais ainsi une cible de choix pour les dronistes russes. Je lui ai répondu que les civils visés à Kherson ou Nikopol ne portent aucune inscription, et ils sont pourtant visés tous les jours.
Bien sûr, je retiens que mon chemin a évité les bombes, mais ce n’est pas le principal. Tout comme n’est pas plus principal le fait que ma voiture ait rencontré un souci au nord de Nikopol — dans une ornière plus malicieuse que les autres — et que je doive prolonger mon séjour en Ukraine jusqu’à la mi‑septembre. Je suis parti en Ukraine début juillet pour réaliser un documentaire sur la vie, et en particulier la vie culturelle. Parce que ce pays ne doit pas se résumer à une information de deux minutes trente sur une chaîne française avec un chiffre de victimes, un nombre de drones abattus, une comptabilité des missiles non interceptés. Ce sont d’abord et avant tout des millions de gens qui continuent à vivre et à croire à des lendemains meilleurs.
Ainsi, j’ai pu documenter — liste non exhaustive — de la chanson de rue à Lviv, une fête locale à Apostolove, une soirée de poésie à Kyiv, un karaoké à Karpaty, un rocker nocturne à Kyiv, une exposition de peinture à Zaporizhia, un tagueur de rue à Kramatorsk, l’anniversaire des 95 ans d’un artiste peintre, la sortie d’un ouvrage de photographies sur la guerre, un concert de country, la fête nationale du 24 août à Odessa, des adolescents qui chahutent et des enfants qui jouent dans des jeux d’eau du nord au sud, et des gens qui s’aiment de l’est à l’ouest du pays. La vie, celle que devraient avoir tous les peuples du monde sans craindre que leurs sourires et rires ne soient les derniers de leur vie.








