ACCUEIL / ACTUALITES / Entretiens / Jeff Pekala / Starface « J’ai toujours eu envie de raconter des histoires en photo. »
Paris, juin 2026 – Jean-François Pekala, fondateur et gérant de l’agence Starface – Photographie Mete Zihnioglu / Sipa
« C’est comme si c’était hier. Je me souviens bien de mes débuts. » Il y a 30 ans que Jeff Pekala a créé l’agence de presse Starface après avoir débuté à Imapress, puis à Stills et MaxPPP. Dans ce grand entretien, Jean‑François Pekala revient sur son histoire et sa conception de la photographie de presse. Un témoignage pour l’histoire du photojournalisme.
En septembre 1986, Jean‑François Pekala, né le 31 janvier 1964 à Melun (Seine‑et‑Marne), arrive à l’agence Imapress en même temps que les photographes Stéphane Cardinal, Romuald Meigneux, Jean‑Claude Ndiaye., Fabrice Chassery,Imapress (1979‑2004), agence créée par le rachat de l’agence Parimage (1950‑1979), est dirigée par Jean Desaunois (1934‑2011), un patron atypique et très motivé, comme le sont les patrons des « petites agences photo » qui ont fait, au siècle dernier, le succès du « photojournalisme à la française ».
En ce moment, la presse parle beaucoup de l’Iran ; mais il y a plus de quarante ans, à Imapress, Jeff Pekala a été biberonné par la famille royale d’Iran dans sa version impériale… Jean Desaunois était proche de Mohammad Reza Shah Pahlavi et de sa famille. Une autre époque !
« Enfin, ça sent la photo ! »
Jeff, d’où te vient ta passion pour la photo de presse ?
« En fait, j’ai envie d’aller sur l’écriture pour raconter des histoires. J’ai un copain iranien, Said Movahed, vendeur pour l’agence Imapress, qui me dit : « Avec tout ce que tu as en tête, tu devrais venir voir mon patron. » Donc j’y vais. Ça sent l’encre, ça sent la photo… Il y a quarante ans, la photo est encore argentique. Il y a des négatifs et des planches contact qui traînent sur les bureaux. Enfin, ça sent la photo ! Je trouve ça hyper sympa, mais il n’y a pas de place pour moi. Jean Desaunois me dit qu’il n’a pas besoin de rédacteur, qu’il a besoin d’un vendeur pour aller démarcher les rédactions. J’ai envie. Le milieu me plaît. Ça fait deux, trois fois que je viens voir mon copain et cet univers me plaît. Depuis tout petit, je suis bercé par des magazines qui traînent à la maison, Le Figaro Magazine, Madame Figaro, Géo ?Paris Match. Gamin, ça me plaît, les grandes photos que je vois, et elles me donnent envie de raconter des histoires illustrées de belles images.
Et que fais‑tu à Imapress ?
Jean Desaunois me dit : « Je ne peux pas vous salarier. » J’ai déjà fait mon service militaire et je ne veux pas faire d’études… Je trouve un plan : l’alternance, qui existait déjà à l’époque. Je fais une formation au CFPJ et je travaille en alternance chez Imapress. Desaunois me paye 500 francs par mois pour aller dans les rédactions. Évidemment, je commence par tous les magazines que le premier vendeur ne veut pas visiter. Dans ce métier, les premiers vendeurs prennent les magazines qui payent bien. Ils sont à la commission. Et à l’époque, il y a de l’argent pour les services photo ! Paris Match, Jours de France, VSD, Le Point, L’Express, toute cette presse marche fort à ce moment‑là ! Ils se battent pour avoir des photos exclusives… Une autre époque !
Jean Desaunois (1934 – 2011) directeur d’Imapress et Président de la FNAPI en compagnie de Farah Diba Pahlavi dernière épouse du Shah d’Iran – Photo DR
« Un soir au café à côté d’Imapress : il y a Olivier Bordes, Fabrice Chassery, Said Movahed, Pierre Menochet (red’ chef), Stéphane Cardinale, Romuald Meigneux, JC N’Diaye, Hélène (icono), et les deux autres… j’ai oublié. Mais je n’y étais pas ce soir‑là. » Jeff Photo Patrick Gely
Moi, je suis deuxième vendeur et j’ai tout le reste de la presse… Même pour une petite agence comme Imapress, il y a encore de la place sur ce marché. Et puis Imapress a un atout maître : Desaunois diffuse Camera Press, une agence anglaise qui distribue toutes les photos officielles des royautés. Grâce à Camera Press, Imapress baigne dans les royautés, les grandes actrices et acteurs de cinéma, les musiciens mais aussi les grands Hommes et Femmes photographiés par les signatures de cette agence Je découvre l’école de la photo anglaise. Quand le premier vendeur est en vacances, je le remplace à Paris Match, à Jours de France… Mais le reste du temps, j’ai principalement les journaux féminins où Desaunois m’envoie parce que, me dit‑il : « Vous êtes jeune et avec votre gueule et votre look atypique, vous allez faire les magazines féminins. » Donc j’ai quasiment toute la presse féminine, Madame Figaro, Elle, Femme Actuelle, Maxi, tous les journaux féminins possibles et imaginables. J’ai quand même un peu Jours de France parce que je m’entends bien avec l’équipe du service photo. J’ai aussi tous les magazines d’économie que personne ne veut faire et les quotidiens, qui demandent d’être présents tous les jours, avec des bouclages tard le soir, et qui payent très peu comparativement aux grands hebdo.
En contrat d’alternance, je fais des apparitions au CFPJ, un peu le matin, un peu le midi et un peu le soir, hors des horaires de visite dans les magazines, c’était le deal avec Jean Desaunois et ça a duré 2 ans
Au CFPJ, j’apprends alors grace a mes cours, comment on fait un magazine. Je fais aussi un stage icono, donc j’apprends les mots‑clés, les trucs de base, les thésaurus et tout ça… Je fais aussi un stage de deux jours à France‑Soir, à l’imprimerie… Là, j’ai vu les rotatives, le montage des pages au « marbre »… C’était génial.
Je découvre les photographes, ceux d’Imapress avec qui je collabore au quotidien, mais d’autres comme Yousuf Karsh, venu faire une commande pour Paris Match. Je me suis fait embarquer dans l’équipe de cette commande juste pour le plaisir de le voir travailler.
Quelles sont tes premières impressions des photographes ?
Les photographes n’ont pas tous le même talent, les hommes ou les femmes, mais ils ont tous la même sensibilité, ce sont des artistes. Même celui qui fait des photos de manif dans la rue peut avoir un coup de bol et faire une « plaque ». Mais le coup de bol n’arrive pas tout seul, c’est que le gars a un talent et souvent parcequ’il ou elle bosse beaucoup, ca n’arrive jamais seul.
Au CFPJ, à la lecture des images d’autres photographes, dans un monde beaucoup plus journalistique, c’est là que j’ai eu un déclic. Moi qui m’amusait avec un petit boitier,je ne peux pas dire : je fais de la photo, j’aurais honte. Par contre, je sais ce qu’est une bonne photo. Très vite, je me rends compte que bon nombre de ces photographes sont infoutus de se vendre. Ils sont même parfois infoutus de trouver la bonne photo dans leur reportage. S’il y a cinq clichés, pour eux, c’est cinq fois la bonne photo, mais non ! Je me suis dit : je vais faire l’intermédiaire car ils ont du talent et Je sais quoi dire à un photographe, ce qui peut parfois l’énerver. Parfois, je suis un peu brutal, mais ça fait partie du métier, surtout à l’époque, la profession ne fait pas dans la dentelle. Le photographe a fait une bonne photo, mais il ne sait pas forcément laquelle est la meilleure, laquelle va faire une parution. Pour moi, le principal, c’est qu’elle soit publiée. Après, ça se négocie… La partie commerciale, c’est souvent la bête noire de la plupart des photographes. Déjà à l’époque, je vois qu’ils se font avoir. Certains indépendants savent très bien se vendre, mais tout le monde ne sait pas, loin de là ! Ils ont cette sensibilité qui ne leur permet pas toujours d’évaluer le travail qu’ils ont fait à sa juste valeur.
À Imapress, en plus de mes cours à l’école de journalistes, j’apprends au contact des rédactions ou je traine bien plus que les autres vendeurs, qui pour la plus part ne venaient voir que les services photos, comment se fait un magazine ; quelles sont les attentes du magazine et pourquoi ils veulent de bonnes photos pour leurs lecteurs. J’apprends pourquoi il faut une photo en largeur, pourquoi une en hauteur… Je comprends l’impact de la pagination et des rubriques sur le choix des services photo… Petit à petit, je vais connaître ma clientèle de magazines. Ils sont tous différents. Je m’occupe de Mickey Magazine, du Nouvel Observateur et, en même temps, de Fortune,Voici, La Vie, Télérama… Je vais dans des rédactions où personne ne va. Avec ma petite mallette, je me casse le nez et mes photos qui, pour moi, sont super, ne le sont pas pour eux. Je comprends qu’ils attendent autre chose, que parfois ils n’ont pas l’habitude de recevoir des vendeurs d’agences. Je découvre l’univers des magazines : comment ils travaillent, combien coûte un magazine, le personnel, le papier, etc. Je comprends aussi combien ils peuvent vendre. Je sais qu’il y a de l’argent, et je suis là pour essayer de monnayer un petit peu plus que le tarif syndical. À l’époque, il y avait un tarif syndical pour tout le monde et tout le monde s’y tenait, plus ou moins. Mais il y avait une base.
Je suis chez Jean Desaunois depuis presque deux ans, il me paye comme stagiaire. Je n’ai pas de commissions sur le chiffre d’affaires alors que je crée un chiffre d’affaires qui n’existait quasiment pas. Imapress est maintenant présent sur tout le marché. Avant, à part les coups de royautés et l’Iran, on ne voyait pas beaucoup Imapress ailleurs. Je me sens frustré. J’ai envie de faire des rendez‑vous, envie de monter des coups. Avec Camera Press, j’ai pris le goût des exclusivités. J’ai envie d’en faire plus, donc je pars.
« Chez Stills Press Agency, , je me mets en quatre »
À l’agence Stills, je découvre la photo américaine, avec le matériel de l’agence Onyx, dont aujourd’hui tous les grands noms sont chez Getty Images. Onyx, ça a été l’agence américaine qui photographiait toutes les grandes stars d’Hollywood avec des photographes de dingue. Chez Stills, je suis dans mon monde : cinéma, musique, télévision. L’agence a des rendez‑vous, des photographes qui font les avant‑premières… Je rencontre des stars… Je suis le gamin qui voit de l’autre côté du miroir. Les stars viennent à l’agence regarder les photos. Je travaille beaucoup, et passe beaucoup de temps avec les photographes et les rédacteurs rices de l’agence.
Je me déplace avec les photographes sur les prises de vue, en concert ou dans les studios. En plus, à Stills, c’est assez rock’n’roll. Et je fais le lien entre ce que je vis avec les photographes et les magazines. Je me dis : c’est à moi de proposer des idées. C’est mon tour. À l’époque, je côtoie Alain Dupuis et Claude Duverger (1940‑2020) de Sygma, François Caron de Gamma, Chicheportiche de Sipa, qui sont des vendeurs bien établis sur le marché. Les vieux vendeurs sont installés. Ils ont leur style, leurs habitudes, leur aura, et sont écoutés des grands acheteurs de photo. Moi, je suis la génération d’après. Je suis le petit, le petit dernier, le plus jeune. Je le fais un peu autrement, mais je leur prends beaucoup en m’inspirant de leur savoir‑faire pour avancer.
À Stills, je tombe vraiment dans la marmite, comme Obélix. Je suis à fond dans ce boulot. Je vais essayer de comprendre non seulement la vente, mais la production de photos. Parce que parfois, quand tu es vendeur et que tu reçois la photo, tu te « : c’est pas mal, mais j’aurais aimé plus, mais comment ? Le photographe te dit : « on a eu deux minutes. » Donc je veux bien comprendre comment produire. Et ça, ça me plaît. Stills aussi, c’est la famille. Mais malheureusement, Stills se retrouve happée par l’agence Gamma, qui décide de faire un gros groupe de presse, l’Agence Générale d’Image (AGI). Moi, ça m’a brisé mon rêve. Et, je me casse…
MaxPPP et l’arrivée du numérique
C’est justement le moment où Rémi Le Morvan, qui a créé MaxPPP dans le Sud de la France, veut démarrer un bureau à Paris, avec Dominique Boutin et moi. Donc on ouvre le bureau parisien et on fonce, on est partenaire.
C’est en quelle année ?
C’est simple. Sur dix ans, je fais trois ans et demi à Imapress, trois ans et demi chez Stills ; après, c’est la création de MaxPPP Paris et les accords avec Reuters. On est à fond et c’est l’arrivée du numérique, qui, pour moi, commence un peu à dénaturer le métier. Je pense que c’est à ce moment qu’on perd la supériorité française dans le marché de la photo, où chaque agence avait sa place. Il y avait l’école photo anglaise, il y avait l’école américaine, surtout en extérieur, à Hollywood, avec les lumières rasantes, orangées, qui font rêver. Nous étions l’exception française : Paris était la plaque tournante de l’image de presse. Tout passait par Paris. Un événement aux États‑Unis ? Les photos arrivaient à Paris où elles se négociaient via Sygma, Gamma, Sipa, entre autres… C’était génial parce que le matériel venait en France, il était négocié en France et repartait après aux États‑Unis.
Aujourd’hui, les photos naviguent en trois clics et ça ne passe plus par la France. L’économie de l’information photo a disparu à ce moment‑là pour l’Europe entière. Parce qu’à Paris, il y avait les bureaux des magazines allemands Stern, Bunte, et tout le reste. Tout passait par la France. Même les magazines américains, Time, Newsweek, avaient des bureaux à Paris, dans le quartier des Champs‑Élysées. Tous les grands magazines, les grandes rédactions du monde avaient des bureaux avec des services photo…
Les balbutiements du numérique nous ont fait essuyer beaucoup de plâtre. Le numérique, c’était magique. On démarre MaxPPP avec un coup d’éclat. Il y a l’enterrement d’un des Kennedy, je ne sais plus lequel… On fait un deal avec Reuters. Pendant une semaine, nous faisons des essais de transmission pour que les photos arrivent bien avec une espèce de machine, un « Belin++ »… C’était un truc de chez Canon où le tirage repassait plusieurs fois dans la machine. À chaque fois, elle te mettait une couche pour finir par avoir une photo pixelisée à mort en une demi‑heure… J’exagère, parce qu’à l’époque, c’était plutôt deux heures après ce que tu avais vu à la télé. Je me souviens d’être arrivé devant Michel Sola (1939‑2009) à Paris Match qui m’a répondu : « Non, non, on attend l’avion qui ramène toutes les pellicules ! » Mais nous avions déjà les photos… Alors j’étais reparti avec mes images à Gala qui venait de démarer , et qui m’avait du coup acheté à bon prix, ce qui avait rendu fou Michel Sola, pas habitué d’un tel affront. C’était grisant. Pour moi, pour toute la profession, le métier bascule à ce moment‑là. Parce qu’après, c’est la course à la vitesse. Et ça va aller de plus en plus vite. Et ça va avoir un coût énorme et souvent au détriment de la qualité de l’image.
Pourquoi quittes‑tu MaxPPP ?
Dès le début, à MaxPPP, Rémi Le Morvan avait été clair. Lui, son truc, c’est le news, le news, le news, et encore le news ! Alors on bouffe du news H24. Nous avons un accès satellite, comme les agences télégraphiques. Nous sommes connectés à Reuters, une agence télégraphique, donc ça ne s’arrête jamais. Il y a des photographes aux quatre coins de la planète. J’avais découvert l’école anglaise avec Camera Press, Lord Litchfield, Lord Snowdon, Yousuf Karsh… Là, je découvre l’école anglo‑saxonne, les photographes de Reuters. C’est grisant. J’ai envie de les diffuser. Avec eux, tu n’es pas en train de courir après ton photographe. Tout est carré.
Mais je suis arrivé à MaxPPP avec Philippe Colette (1964‑2024), l’autre vendeur, et nos potes photographes, ceux qui nous ont suivis. À MaxPPP, nous nous sommes vraiment démenés. Je ne te dirai pas les chiffres, mais franchement, nous avons multiplié le chiffre d’affaires par dix ou douze. Le bureau de Paris, MaxPPP, s’est envolé. Mais je n’y suis pas très bien… Les photographes qui m’ont suivi ont envie de faire du people, envie de faire du cinéma, de la musique, de la télé, etc. Et ce n’est pas le truc de MaxPPP, ce n’est pas le créneau que vise Rémi Le Morvan. En particulier, une photographeCarole Morgane, dont je suis proche et dont je suis le travaille, que j’encourage et qui fait beaucoup de jeunes stars de la télévision. À l’époque, il y a une demande de la presse pour ça. Je sais que ça a de la valeur, mais Rémy en doute, car il faut avancer des frais pour produire. Or j’aime bien envoyer un photographe en studio pour peut‑être, après, décrocher des commandes. De la même façon, j’aime envoyer un mec sur le terrain couvrir des émeutes en Égypte ou ailleurs… Donc à MaxPPP, je suis un peu frustré. J’ai envie de prendre des risques, surtout qu’en 1994, dans la presse, il n’y a pas encore les problèmes de budget qui vont venir très vite. Les ventes sont encore à un bon niveau de prix. Donc, avec Rémy, on se sépare bons amis.
Je quitte MaxPPP avec l’idée qu’il y a autre chose à faire, plus à ma façon. J’ai envie d’essayer. Il n’y a plus qu’à trouver les talents qui comprennent tout, tout de suite, des photographes avec qui ça va « matcher », comme disent les jeunes. Des photographes qui ont cette prétention : publier des photos dans les magazines. À l’époque, il y a encore beaucoup de magazines pour faire de belles parutions. C’est classe et ça paye ! Avec Jean Desaunois à Imapress, puis Jean‑Louis Uri à Stills, j’ai vu le côté hyper angoissant de ce business quand tu es le patron : payer les salariés, les photographes… Et, s’il y a un problème, c’est pour toi. Tu es le maire du village. Tout le monde vient te voir. Certes, il y a des satisfactions. À ce moment‑là, il y a encore de l’argent, donc c’est sympa, mais lourd. J’adore mes amis photographes, les garçons, les filles, les rédactrices et les rédacteurs… Mais ils sont comme moi, nous avons des égos un peu particuliers et parfois la vie est un peu difficile… C’est la vie des agences de photo. Ça se « fight », ça pleure, ça crie, et puis ça rigole.
Heureusement, la 1ere employée de Stafrace c’est Barbara Clément, devenue ma « red cheffe », mon bras droit et la force tranquille de l’agence. C’est elle qui me tempère et qui fait un peu office de « maman » pour les photographes quand ils ont des états d’ame… Pour les magazines elle est une référence autant que moi. Ilq n’hésitent pas à la solliciter, pour tout sauf pour les « négos ».
Donc c’est notre tour de créer une agence. Il faut trouver un labo, il faut trouver mille choses… Il faut tout trouver et nous n’avons pas une thune. Je sais ce qu’il faut pour démarrer : un bon petit million de francs, un bon petit 500 000 €. Et nous avons 50 000 francs ! Par contre, nous avons trois coups exclusifs déjà pré‑vendus. Ils vont nous faire rentrer de l’argent tout de suite pour pouvoir payer un salaire pendant un an. Voilà avec quoi nous sommes partis. Il faut acheter des ordinateurs pour que toutes les images soient scannées. Heureusement, j’ai un pote, Richard Mazzella, qui me suit. Après, il nous quittera pour créer Propixo avec Gaby Godallier. Dès le début, nous scannons, nous numérisons, nous indexons avec des mots‑clés. Heureusement ! Mais ça coûte cher. En face de nous, il y a de grosses machines, des agences avec dix salariés ou plus, pendant que nous, nous faisons tout ça le soir tard… Il faut se souvenir que les prises de vue sont encore en argentique. Les boîtiers numériques coûtent trop cher.
Starface commence à se voir dans les magazines, alors les coups de fil arrivent : « Tu ne veux pas quelqu’un pour faire les soirées ? » Et hop, et hop, et hop… Nous faisons des rencontres. Les rencontres, c’est mon truc : créer des rencontres entre des gens qui ont du talent des deux côtés. Côté comédien, comédienne, chanteur, et côté photographe. Mes débuts avec les photos anglaises et américaines m’ont donné envie de faire des trucs style Hollywood, des trucs qui tapent, de belles productions, quoi ! On est prétentieux. Et parfois, les clients nous disent : « Ouais, c’est vachement bien, mais tu vois, moi, je suis Télé 7 Jours, je suis Télé Poche, c’est trop beau pour moi. » Mais nous avons un peu d’argent, alors on loue de beaux studios pour faire de belles « prods ». On investit, on se fait plaisir, on se marre. Nous sommes retombés sur nos pieds assez facilement à chaque fois ; mais, il faut le dire, c’était la prétention.
Il faut expliquer que chez Stills, j’avais en face de moi une force de frappe exceptionnelle pour la création de beaux rendez‑vous, de beaux people, de beaux mariages, de belles naissances : Monique Kouznetzoff de Sygma. Et ça faisait envie ! Sans compter que chez Stills, je bossais avec Glamour, Vogue, Vanity Fair, etc. Donc j’avais créé des liens avec tous ces journalistes, ces rédacteurs, ces maquettistes dans tous les magazines. Je suis comme un poisson dans l’eau entre les artistes et les magazines. Je me nourris de tous ces gens. Leur univers est hyper intéressant. Et encore une fois, je me dis : je veux faire rencontrer Pierre et Janick : « Vous ne vous connaissez pas ? Il faut que vous vous rencontriez. » C’est sympa, et en plus, si tu peux faire du business, tout le monde est content ! Il y a des photographes qui, grâce à leur talent et à mes connexions, ont fait de belles rencontres. Ils ont parfois continué à travailler ensemble même après Starface. J’aime bien les gens qui ont de la mémoire, mais ce n’est pas parce qu’on a fait un bout de chemin ensemble qu’on s’est mis des menottes… On s’y connaît en amitié dans ce métier !
Il y a pourtant de vrai amitié, comme celle entre Jean-Pierre Pappis et moi entrenons avec notre accorde de diffusion avec son agence Polaris Image basée à New York. Jean-Pierre représente des photographes de grande qualité qui travaillent à l’international. Du très beau matériel en particulier sur le Moyen Orient ou naturellement les USA.
Pour les 30 ans de Starface, on a fait une petite vidéo postée sur les réseaux. Je l’ai envoyée à une sélection de personnes, des gens qui ne sont même plus forcément dans le métier, des anciens directeurs de presse, des iconos qui ont réagi. Il y en a un qui m’a beaucoup fait rire, c’est un pote, il s’appelle Alexandre Debanne. À l’époque, il était animateur vedette de la télé qui marche, qui cartonne, à tout niveau dans la « presse people ». Il ne voulait pas faire de photo, mais avait accepté pour Carole Morgane de faire quelques images en studio et avec sa fiancée de l’époque. Nous étions pratiquement les seuls. Cinq mois apres la création deStarface, c’est la fête des mères ou la fête des pères, il part en bécane voir ses parents. Il rate un virage, finit la tête dans un arbre et dans le coma. Tout le monde sait que c’est moi qui ai toutes les photos. Mais nous avions décidé avec Carole de ne vendre aucune photo tant qu’il n’est pas sorti du coma. Quand il est sorti de l’hôpital, il m’a engueulé : « Putain, pourquoi tu n’as pas vendu ? Tu es trop gentil ! » On a fait énormément de presse après. À la suite de la vidéo, il a mis un petit message : « Bon anniversaire, Starface. Moi, il y a 30 ans, j’ai raté un virage pour que tu montres ton agence ! » Et c’est vrai que ce drame nous a permis d’acheter des ordinateurs, des scanners… Merci Alexandre !
Cette histoire m’a posé beaucoup de questions et fait réfléchir. Je sais ce qu’on va faire avec cette agence, on va vraiment rester dans ce créneau : l’officiel, les gens, les festivals, parce que c’est sympa, et on va faire des rendez‑vous photo avec les artistes. On va les photographier seuls ou en famille, avec le chien, le chat, les enfants, la grand‑mère… La demande des magazines est là ! C’était « l’âge d’or ». Il y avait de l’argent dans les rédactions. Des « prods à la Monique Kouznetzoff », comme on dit vulgairement entre nous, ça coûte très, très cher, mais il faut mettre le prix pour avoir du beau. À Starface, on a eu la chance, par moments, de pouvoir faire du beau à moindre coût parce que, comme dans un film, tout le monde joue le jeu de la spéculation. Mon truc, c’est d’essayer de ramener l’argent qui va payer tout le monde pour que personne ne soit lésé. Ça, c’était il y a 30 ans. Aujourd’hui, il y a moins de monde pour jouer.
Quand le marhé de la photo devient‑il compliqué ?
Le côté vendeur de photos, avec les grands vendeurs dont je parlais tout à l’heure, progressivement, il a disparu. Il y a des vendeurs qui sont très bons encore, mais tu ne les vois pas dans les magazines. Ils sont derrière des ordis. Quand le bureau de Paris a démarré chez MaxPPP, nous sommes allés à Londres et on a déjà vu ces mecs derrière des computers, au téléphone, avec casque et micro devant la bouche. Ça a mis dix ans à venir à Paris, mais c’est arrivé. Il n’y a plus ce côté marrant des vendeurs qui se chambraient, se tiraient la bourre aux feux rouges avec leurs Vespa. Moi, je ne suis pas passéiste. Je trouve qu’il y a du bon dans l’arrivée des nouvelles technologies quand elles sont bien utilisées. Je trouve ça plutôt pas mal. En fait, le vrai tournant, c’est quand les agences ont arrêté de toutes vendre les photos au tarif syndical. Il y avait deux ou trois syndicats à l’époque qui éditaient chacun un barème plus ou moins différent à quelques euros près.
Après, entre nos syndicats et ceux des éditeurs, ça s’entendait bien, tout le monde se parlait. Il y avait des négociations tarifaires pour tout. Nous, dans la photo, il y avait un tarif qui était établi et qui était renégocié tous les ans par les deux ou trois représentants des divers syndicats. Ils se rencontraient avec les syndicats des éditeurs et le barème de référence était adopté. Après, ils ont voulu qu’on crée un tarif pour les photos vignettes. On a créé le tarif vignette alors qu’à mes débuts dans le métier, il n’y avait pas moins cher que le quart de page. On se basait aussi sur la pub, les formats de publication de la pub. Le barème syndical, c’était bien réfléchi et bien accepté par toutes les parties. Ce barème de référence, c’était une base de discussion pour les ventes de photo. C’était aussi une base de référence pour les prestations journalières ou à l’heure, donc pour les commandes de photographes. C’étaient des bases de référence pour les utilisations dans les livres, qui ne peuvent pas être au même prix que dans Paris Match. À l’époque, il y avait des gros tirages, des millions d’exemplaires pour certains magazines TV ! Un monde que les moins de 30 ans ne connaissent pas.
Mais finalement, ces barèmes ont été remplacés par des négociations par groupe de presse…
Oui, les barèmes ont été remplacés par des « deals » entre agences et groupes, et les prix se sont effondrés. Aujourd’hui, il y a des photographes de presse de renom qui ont perdu leur carte de presse parce qu’à un moment donné, le photographe ne bouffe plus grâce à la presse, il doit faire du « corpo » et, du coup, la commission d’identité des journalistes lui refuse la carte de presse, même si c’est un grand nom du métier, du reportage. J’ai tous les jours des photographes à deux ans de la carte de journaliste honoraire définitive qui me disent : « Comment je vais faire, Jeff ? » Aujourd’hui, pratiquement plus personne ne les paye en salaire selon la loi Cressart, donc comment peuvent‑ils faire pour garder leur carte de presse ? Vaste débat, on ne va pas partir là‑dessus, sinon on est parti pour six heures d’interview.
À cette époque, au début du XXIᵉ siècle, je pense qu’il y a un tournant. Il y a moins de vendeurs qui viennent se battre dans les rédactions. On perd sur l’imposition du tarif et on perd sur la force des commerciaux qui sont là pour parler avec les services photo des magazines. Moi, mes magazines, je ne les ai jamais pris pour des vaches à lait, ni pour des poules aux œufs d’or. J’ai cette prétention un peu folle d’être un partenaire pour les magazines. Je ne suis pas un ennemi, je ne suis pas un vendeur de chaussures ou de yaourt. Je suis un partenaire qui amène un service, j’amène des sujets.
Et même encore aujourd’hui, avec ce flux non‑stop de photos, d’informations, de « fake news » en plus. Je reviendrai sur les « fake » parce que nous sommes une garantie « anti‑fake », normalement, si on nous laisse les moyens. On est censés amener de l’information, on a un label. Je suis une agence de presse photographique. On a une carte de presse, donc on a des devoirs. Corbis, Getty Images, Shutterstock, Alamy, Imago sont sur le marché et nous ne sommes plus maîtres du business.
Mon truc, c’est de dire au service photo du magazine : tu n’es engagé à rien, laisse‑moi te raconter l’histoire qui va avec mes photos, parce que ça peut t’intéresser. Peut‑être que je me trompe, mais mets cette image dans le choix. Elle va peut‑être vous parler. Après, je ne connais pas toutes les photos de la concurrence, mais je crois que je ne suis pas mal placé. Parfois, je découvre une image de la concurrence et je me dis : « Ouais, ils avaient meilleur. » Mais si tu n’as pas ouvert la porte du magazine pour montrer tes photos, tu n’as aucune chance. Pour vendre, c’est toujours le même chemin depuis que je suis rentré dans ce métier. Mais depuis ce tournant des tarifs, où nous n’avons plus de discussion entre syndicats d’éditeurs et agences de presse, ce sont des financiers de groupes de presse qui te convoquent en te disant : « Cette année, on a fait moins que nos objectifs, alors il faut revoir vos tarifs… »
On se retrouve à passer un par un, agence après agence, sur le grill, avec en face des gentils et des moins gentils, très peu de gentils et de plus en plus de pas gentils. Parce qu’au même moment, dans les rédactions, il y a eu un mouvement : les grands patrons de presse sont devenus des gens de chiffre qui ne regardent que les chiffres. Alors, parfois, je m’énerve et Barbara, qui est là depuis le début, me tempère. Mais il y avait quand même des abus. Ça a chamboulé pas mal de choses dans les magazines. Ces gens de chiffre te disent : « Il y a un poste qu’il faudrait réduire parmi tous les autres : la photo. » C’est toujours le même refrain.
Voir la fiche de l’agence Starface
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