
Jean-François Leroy – Photographie Yan Morvan
« Le devoir de regarder », le livre de Jean‑François Leroy avec Isabelle Fougère (MkF Éditions), est, ce samedi 29 août 2026, disponible en exclusivité à la librairie de Visa pour l’Image. Une histoire du festival international de photojournalisme, une histoire du photojournalisme et l’histoire d’un homme qui consacre sa vie, depuis sa jeunesse, à la défense de celles et ceux qui nous montrent la réalité de notre monde. À lire absolument.
On avale les deux cents pages avec gourmandise. Avec Jean‑François, on est certain de se régaler de coups de gueule, de bons mots, de bons souvenirs et de belles anecdotes. Mais pas que… comme on dit aujourd’hui. Au fil des pages de l’ouvrage se dégage un portrait d’un Jean‑François qui ne se prend ni pour le roi du monde, ni pour Zorro ; encore que, côté défenseur de la veuve et de l’orphelin, c’est avant tout le cœur qui compte. Et il en a !
Le cœur de l’ouvrage est une « Lettre à un/e jeune photojournaliste », que j’aurais aimé publier in extenso en « bonnes feuilles », mais dont je vais vous livrer les grandes lignes : celles de la philosophie, de la morale, de l’éthique d’un Jean‑François Leroy, toujours attentif à découvrir de jeunes talents. Le Prix du jeune reporter de la Ville de Perpignan a été baptisé Rémi Ochlik, en souvenir d’un talent trop tôt disparu en Syrie.
Jean‑François est attentif aux générations montantes qu’il accueille volontiers, sans flagornerie, avec pour seul jugement la qualité de leurs images. C’est pourquoi sa lettre est un message que tous doivent lire dans son intégralité, car les mots sont pesés à l’aune du professionnel qui, ces quarante dernières années, a vu plus que tout autre la production photojournalistique mondiale.
A tous les jeunes photojournalistes
Pourquoi toi ? « Avant même de te parler d’images, je veux te parler de sens. Non pas dans l’acception abstraite du terme, le sens de la vie ou le sens de l’art, mais dans son acception la plus concrète, la plus professionnelle : pourquoi cette image, pourquoi maintenant, pourquoi toi ? »
Quoi de plus ? « L’élan est noble. Mais l’élan n’est pas une stratégie. Si, sur place, travaillent déjà un photographe en garantie pour _Le Monde, deux pour l’AFP, trois pour l’AP_, quatre pour _Reuters_, que vas‑tu apporter de plus, seul(e), sans commande, sans assurance, sans tribune assurée ? »
Comment ? « Avant même de déclencher, il faut te demander : qu’est‑ce que je veux raconter ? Où est‑ce que je veux emmener celui qui regardera ? Et cette question mérite une réponse construite, pas seulement une intuition. »
Engage‑toi ! « Engage‑toi. Pas seulement photographiquement, politiquement, humainement, éthiquement. L’engagement n’est pas une faiblesse du regard. C’est sa condition. Un photographe qui ne sait pas pourquoi il photographie quelque chose ou quelqu’un fera des images, peut‑être belles techniquement, mais creuses. »
Au moment ou, pour la première fois depuis 38 éditions de Visa, Jean-François est absent de l’ouverture du festivval, c’est donc un livre à l’usage des jeunes générations qu’Isabelle et Jean‑François ont conçu. Une autre façon de transmettre : sa façon à lui.
Trois grandes parties composent ce livre : le résultat de nombreuses heures de conversation entre Jean‑François et Isabelle. D’entrée de jeu, Jean‑François commence par énumérer les bases de Visa pour l’Image : découvrir de jeunes photographes, mettre la lumière sur d’anciens photographes « comme Alfred Eisenstaedt, Carl Mydans, Hansel Mieth, Gordon Parks, Evgueni Khaldeï, Joe Rosenthal ou Paul Fusco » ; et « exposer avant tout le monde des photographes comme Lise Sarfati, Luc Delahaye, Laurent Van der Stockt, Stanley Greene ».
Pour le côté « coup de gueule », je retiens le scandaleux état de fait que Visa pour l’Image « vit avec un budget d’un million deux cent mille euros et une entrée gratuite à toutes ses expositions, contre un budget oscillant entre 7,2 et 8,4 millions d’euros selon les éditions pour les Rencontres d’Arles, par exemple, où l’entrée est payante. » Pan sur le bec ! Il faudra qu’un jour un gouvernement corrige ce favoritisme né d’un entre‑soi désuet.
Des pages sur les débuts du jeune homme dans la presse photo des années 1970, la rencontre avec Gökşin Sipahioğlu, puis Roger Thérond, et l’histoire de Visa, avec des anecdotes parfois très émouvantes.
Il débute à « La Vie »
Jean‑François débute très jeune dans la photographie grâce à une tante rédactrice en chef de La Vie. Elle le confie au « responsable du service photo, qui s’appelait Lucien Scoupe, cela ne s’invente pas. » À une douzaine d’années, l’homme lui confie un appareil et l’envoie en reportage ! Surprise : une de ses photos est publiée. C’est le début de sa passion pour ce qui ne s’appelle pas encore photojournalisme mais va occuper le reste de ses jours.
« Branleur » à l’école, il obtient néanmoins son bac. Tente le Centre de formation des journalistes (CFJ) qui, selon Thierry Desjardin, ne le conduira qu’à la rédaction en chef du Betteravier français, honorable publication agricole. Il quitte le CFJ et se tourne vers Libération, puis, par une sévère critique de PhotoReporter, il se fait embaucher par le patron Sylvain Slama. C’est le début de collaborations diverses avec la presse photographique des années 1970, qui furent — comme les anciens se souviennent — très rock and roll. Bernard Perrine se souvenait d’avoir écrit des papiers pour un Jean‑François déboussolé par des malheurs personnels et les oubliant dans un peu trop de fumée qui fait rire…
Comme il pense toujours à faire des photos, il se retrouve, comme tant d’autres jeunes ambitieux, à l’agence Sipa Press, où Gökşin Sipahioğlu « a compris avant moi que je serais un photographe médiocre mais sans doute un bon éditeur, c’est‑à‑dire quelqu’un capable de regarder les images, de les choisir, de les défendre et de les faire circuler. » Le « grand Turc » avait du nez pour les talents naissants. Dès sa rencontre avec Sylvie Grumbach, qui n’a pas encore fondé le 2e Bureau, Jean‑François se retrouve agent de Dominique Issermann, monte un coup photo avec Yann Arthus‑Bertrand avant de répondre à un appel d’offres de la Ville de Perpignan.
Nous sommes en 1989, date de naissance de Visa, et bras de fer avec Roger Thérond. Il convoque Jean‑François et son complice Michel Decron, le directeur du journal PHOTO du groupe Filipacchi :
« Alors, vous vous êtes bien amusés ? Votre petite “connerie” m’a coûté un million et demi de francs. En conséquence, il n’y aura pas deux Visa pour l’Image. » Mais Thérond ne connaît pas encore bien Jean‑François, qui, avec un téléphone et un bureau, le rembourse grâce à YanRay DeMoulin, le patron de Kodak, qui lui donne le double de sa demande !
Visa por l’image est lancé. Pendant près de quarante ans, Jean‑François va faire venir à Perpignan le gratin du photojournalisme mondial. Les rencontres, les anecdotes dans cet ouvrage sont impressionnantes. Le festival de Cannes du photojournalisme est né à Perpignan. La seconde partie comprend quatorze photographies choisies par Jean‑François, dans son impressionnante collection personnelle qu’il a exposée en 2013 à la Maison des Métallos à Paris. La troisième partie, signée Isabelle Fougère, est une brève histoire du photojournalisme, des photographes et des agences.
Visa pour l’Image n’a pas été simplement un festival où l’on expose ou projette des photos, mais une véritable place de marché dans les décennies à cheval entre le XXᵉ et le XXIᵉ siècle. Les anciens se souviennent de tous ces patrons d’agences, ces directeurs artistiques, ces chefs de service photo des plus grands magazines qui faisaient littéralement leur marché à Perpignan. Au Palais des congrès, au Grand Café de la Poste se décidaient des achats de reportages pour publication, des « assignments » pour partir sur un sujet d’actualité. C’était une fourmilière où chacun apportait sa contribution à la gloire du photojournalisme, qui est de témoigner du monde réel.
Les gens d’images ne rendront jamais assez grâce à Jean‑François Leroy ! Tous les passionnés du journalisme et de la photographie doivent remercier le cofondateur de Visa pour l’Image, qui a su transformer ce « sous‑genre » de la photographie en un métier reconnu mondialement comme indispensable.
Merci Jean‑François.
Le devoir de regarder de Jean-François Leroy en dialogue avec Isabelle Fougere. 224 pages -19,00 € MkF éditions 1, rue Maison Dieu75014 Paris https://www.editionsmkf.com(
Ce livre est labellisé Bicentenaire de la Photographie par le ministère de la Culture et s’inscrit dans la programmation officielle du Bicentenaire du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027. Ce livre a pu voir le jour grâce au soutien généreux de Douglas et Françoise Kirkland.
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