Plateau de la chaîne de télévision hongroise M1. Photographie Közmédia

Dans un document de 482 pages accessible en ligne depuis la mi‑août, plusieurs journalistes de l’agence de presse officielle hongroise ont recensé, pendant plus de dix ans, toutes les censures, les pressions, les manipulations et les « fake news » fabriquées par le clan de l’ex‑premier ministre nationaliste Viktor Orbán, qui a régné pendant seize ans sur la quasi‑totalité des médias publics et privés.

Après six semaines de suspension décidée début juillet par le nouveau premier ministre Péter Magyar, qui accusait la télévision publique hongroise M1 de propagande nationaliste pro‑Orbán, la chaîne a diffusé, le 20 août au matin, son premier bulletin d’information « indépendant » à l’occasion de la fête nationale. Selon la presse, pour la première fois, les téléspectateurs hongrois ont pu regarder et écouter un journal « équilibré » qui mettait fin à seize ans « d’orbanisme ». En vingt minutes, le journal a donné la parole à des personnalités de l’opposition, et des critiques contre les décisions du nouveau gouvernement ont même été émises. Du jamais vu ! Seul bémol : plusieurs journalistes de la chaîne ont fait savoir que d’anciens responsables du JT liés au gouvernement Orbán étaient toujours aux manettes… Ce que la chaîne a vivement démenti.

Ce retour de l’information indépendante à la télévision publique, dans de nombreux journaux de presse écrite ainsi qu’à la radio, a été précédé quelques jours plus tôt par la publication d’un pavé de 483 pages issu de la direction provisoire des médias publics, mise en place par le Parlement élu en avril, et dont le parti de Péter Magyar détient plus des deux tiers des sièges. Dans cet épais document que tous les Hongrois peuvent consulter en ligne, un groupe de travail intitulé « Pro Domo », composé de correspondants et de rédacteurs en chef de l’agence de presse officielle hongroise  Magyar Távirati Iroda (MTI), alors contrôlée par les proches de l’ex‑premier ministre, a documenté et recensé, entre août 2015 et la veille de la chute d’Orbán en 2026, les informations censurées, écartées, falsifiées, tronquées et réécrites sur instruction de la direction des chaînes ou sur demande des membres du gouvernement Orbán.

La lecture est édifiante et montre comment, quand l’extrême droite est au pouvoir, elle manipule l’information. Les Français feraient bien d’y jeter un œil avant la prochaine élection présidentielle…

Ainsi, parmi des dizaines de faits documentés comprenant des extraits de correspondance interne, les journalistes recensent les articles publiés ou non dans le système MTI. Ils les ont classés en dix catégories, allant de « zéro » (informations censurées, documents préparés sur commande) à « jeter » (informations rejetées ou refusées avant publication). Exemple : en 2019, Bertalan Havasi, alors chef du service de presse d’Orbán, transmet un texte préparé à l’avance au directeur de l’information de MTI de l’époque et lui demande : « Bonjour, pourriez‑vous rédiger un article pour MTI à ce sujet, en me citant comme source ? Merci. »

Selon « Pro Domo », la direction de l’agence considérait « tout à fait normal » que les rapports défavorables au gouvernement Orbán ou présentant sous un mauvais jour les hommes politiques proches du Premier ministre soient tronqués ou empêchés d’être traités. Ainsi, en janvier 2023, MTI n’a rien publié sur le rapport de Transparency International expliquant que la Hongrie était l’État le plus corrompu de l’Union européenne. Même chose le 9 mai 2025, après l’arrestation de Hongrois considérés comme des espions par les services de sécurité ukrainiens, soupçonnés de recueillir des informations sur les capacités de défense du pays dans le sud‑ouest de l’Ukraine. De très nombreux sujets étaient passés au filtre de la censure, comme ceux consacrés à Israël et à l’Ukraine où, par exemple, des soldats ukrainiens libérés de captivité avaient signalé des actes de torture et de mauvais traitements. Une directive datant du début de l’année 2025 ordonnait également aux rédacteurs en chef de présenter les résultats électoraux allemands de l’AfD, parti d’extrême droite, comme « meilleurs qu’ils ne l’étaient ».

Les journalistes notent que les interventions étaient quotidiennes, jusqu’à quelques jours de la chute d’Orbán en avril 2026. Juste avant les élections, un article nuancé du site Politico analysant la situation politique hongroise a été transformé en information prédisant la victoire d’Orbán, alors qu’il était seulement mentionné que plusieurs dirigeants européens estimaient « probable » sa victoire électorale. MTI n’a également jamais mentionné les tentatives d’intervention russe dans la campagne électorale, notamment une tentative d’assassinat contre Orbán qui aurait été préparée par le Service de renseignement extérieur russe (SVR) pour relancer sa campagne, une information révélée par le Washington Post. Quant au scandale qui a éclaboussé Péter Szijjártó, le ministre hongrois des Affaires étrangères, confondu par des écoutes téléphoniques rapportant illico à Sergueï Lavrov, son homologue russe, les discussions au sein du Conseil européen à propos de l’Ukraine, rien n’a jamais été évoqué. Selon « Pro Domo », il a fallu « plusieurs heures » à la direction pour décider de passer l’information à la trappe.

La mise en ligne publique de ce document a suscité une vive réaction du Fidesz (le parti d’Orbán), qui a qualifié cette publication de « trahison interne », sans pour autant la démentir… Malgré une propagande effrénée et des millions détournés des caisses de l’État pour alimenter des médias aux ordres, les propagandistes de l’orbanisme ont finalement censuré et manipulé l’information pour rien. Aujourd’hui, les trois quarts des médias financés par l’ex‑gouvernement Orbán ont disparu, des centaines de journalistes ont été licenciés et le Fidesz est en voie de disparition. Au‑delà de la publication de ce document, il faut saluer le courage de la plupart des journalistes hongrois qui, malgré les pressions et les menaces, n’ont pas arrêté de publier leurs enquêtes sur tous les scandales financiers et de corruption entourant Viktor Orbán et ses amis.

Vive le journalisme !

Le document de PRO DOMO

Daniel Psenny
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