
Salvador, 1980.
Photographie Étienne Montès
En direct de Perpignan : Baptiser son exposition « Quinze ans de photos et basta ! », c’est assez culotté, un brin provocateur et se démarque dans la programmation du festival.
Pourtant, rien de nostalgique ou d’héroïque dans ce titre, juste une distance presque désinvolte au regard d’une carrière pourtant traversée par la violence et les bouleversements politiques. De 1973 à 1987, Montès a travaillé notamment pour l’agence Gamma et documenté les conflits et les tensions politiques en France, en Espagne, en Afrique et en Amérique centrale et du Sud. Au bout de ces quinze années passées au front de l’information, le photographe décide d’arrêter pour reprendre en main le domaine viticole familial dans le Roussillon, propriété de sa famille depuis plusieurs siècles. C’est à la fois une reconversion professionnelle et un changement radical de rapport avec le temps. Après avoir couru la planète souvent dans l’urgence, il va mettre son énergie au service d’un territoire de quelques dizaines d’hectares dans un changement d’échelle radical. Après être parti au loin, il revient sur son terroir d’attache où il remplace l’immédiateté par la constance, la réalisation dans l’instant par la patience et le en devenir. Un point commun marque ces deux démarche : l’engagement personnel et le goût du risque. Cette rétrospective rappelle aussi que le photojournalisme est une affaire de présence physique et de prise de risque. C’est évident dans les images de Montès qui montrent une grande proximité avec l’événement et ceux qui le vivent. Elle racontent aussi l’histoire d’un homme qui, après avoir regardé le monde au plus près, a considéré qu’il était temps de regarder ailleurs. C’est précisément cette liberté, celle de savoir quand poser son appareil, qui donne aujourd’hui toute sa force et son relief à son travail.
Entretien avec Etienne Montès
Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir photoreporter ?
« Plusieurs choses. D’abord, très jeune, l’intérêt de la photographie, une véritable attraction. Ensuite, plus âgé, toujours cet intérêt pour la photographie, mais aussi pour les événements du monde. Dans les années 70, j’avais 20 ans. Je n’étais pas très doué pour les études et je voulais voyager dans le monde, courir l’aventure. En 1973, j’avais déjà fait quelques piges et je décide de me lancer dans la photographie. Je rencontre Depardon, je commence à envoyer des petits reportages et finalement je rentre chez Gamma. Alors, il y a quand même, au départ, un grand amour de la photographie. »
Qu’est-ce qui est différent dans ce métier aujourd’hui par rapport à vos débuts?
« Je ne connais pas trop le milieu d’aujourd’hui, parce que j’ai arrêté en 87. Mais une des grandes chances dans ma vie, c’est que le festival Visa se tienne à Perpignan, j’habite dans le coin. Donc, pendant longtemps, j’ai continué à rencontrer des gens du métier, mes anciens copains et collègues, et j’ai vu comment ça évoluait. J’entendais parler des difficultés, le numérique, les téléphones portables et surtout, le désintérêt des grandes publications pour l’actualité. Les grandes agences et les grandes publications ont délaissé l’actualité. Paris Match a toujours fait la couverture avec des people, mais à l’intérieur, il y avait toujours de la place pour une autre photographie Et ça, ça a disparu. Et puis, les Américains qui nous faisaient vivre, Time, Newsweek, ont disparu. Mais à l’époque où je travaillais, c’était assez facile. Et quand vous avez 21 ans, vous voyez 3000 francs qui arrivent, ça marche bien. On demandait des photos, on demandait des photographes. Quand on partait, Gamma prévenait les journaux qui savaient qu’ils pouvaient commander des photos. Par exemple, quand j’étais au Salvador, on me disait, tiens, il faut aller au Guatemala, il faut aller au Honduras. Des fois, je partais pour trois mois sans revenir parce qu’il y avait des reportages qui pouvaient s’enchaîner, des commandes qui arrivaient. C’était vraiment une époque bénie. »
Des moments dont vous vous souvenez plus particulièrement ?
« Plutôt une période, le Salvador où j’ai fait plusieurs séjours assez long en 1979 et 83 84. Il y avait beaucoup de photos à faire et les gens étaient extraordinaires. Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est la manière dont ils supportaient tout ça. Pas de plainte. Et ce qui m’a aussi marqué, c’est la cruauté de ce pays. Mais par contre, vous pouviez travailler relativement facilement et faire des photos qui auraient été difficiles de faire dans d’autres pays. Et là, ça se passait bien pour les photographes mais moins bien pour les journalistes pour qui c’était plus difficile, voire dangereux. »
En 1987, vous quittez le photojournalisme alors que votre carrière est bien installée. Pourquoi ? Y a-t-il eu un événement déclencheur ?
« C’est d’abord cette propriété viticole, une vieille histoire de famille. Je l’ai toujours eu en tête et quand je revenais chez moi, c’était pour m’en occuper quand même. Je crois que j’ai dû rater seulement trois ou quatre vendanges dans ma vie. Et puis, ma mère est morte brutalement en septembre 87. Alors, j’ai décidé de rentrer. Mon père était seul, il fallait s’occuper du domaine, c’était le moment. Et puis, j’en avais un petit peu marre de voir des gens découpés en morceaux. »
Il y a un point commun entre la photographie et la vigne ?
« Oui, les bonnes photos et les bons vins vieillissent bien. »
Un mot sur Jean-François Leroy ?
« Jean-François c’était un prince. Je l’ai connu en 1989 quand il est venu me voir pour me dire qu’il montait un festival de photos à Perpignan. Je lui ai répondu que ça marcherait jamais son truc. Et puis il m’a expliqué ce qui se passerait, qui il y aurait au programme, qui il voulait exposer, et là, c’était autre chose. Il m’a proposé d’exposer mais je n’étais pas encore prêt, j’étais occupé par la propriété. Je l’ai vu en avril dernier, pour mettre au point l’exposition d’aujourd’hui, pour lui présenter la sélection que j’avais fait avec Thierry Secrétan qui m’a donné un sacré coup de main. Le problème qui va se poser maintenant, c’est qu’est-ce que va devenir Visa. Parce que Leroy, il avait la poigne, de l’aplomb, il était connu, il avait un super carte d’adresse, il connaissait tout le monde de la photographie et tout le monde le connaissait. Bien sûr, Delphine Lelu, qui a été à côté de lui tout le temps, peut très bien prendre la relève. Il faut voir comment ça va évoluer, mais je ne voudrais pas que ça tombe entre de mauvaises mains. »
Exposition Quinze ans de photos et basta !, Étienne Montès, Couvent des Minimes
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