
Des hommes et des femmes se mettent à l’abri dans un parking souterrain alors que retentissent les sirènes d’alerte aérienne, suite au tir de missiles iraniens, Tel-Aviv.
Photographie: Yoray Liberman pour Polka Magazine
En direct de Perpignan : « War Diary » ou « Journal de guerre » propose une vision bien différente de ce que le terme suppose habituellement. Réalisé pendant la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran, ce reportage ne cherche pas à raconter la confrontation militaire elle-même, mais ce qu’elle produit dans la vie quotidienne d’une société soumise à une menace mortelle
Sirènes, abris, attente, peur, interruption des activités, la guerre devient une présence diffuse, presque palpable et domestique. Le choix de sujet qu’a fait Yoray Liberman est particulièrement intéressant dans le contexte actuel du photojournalisme de guerre. Il n’y a ici ni ligne de front spectaculaire, ni combattant ou destructions massives. Le conflit est montré par ses conséquences sur la population israélienne. Un quotidien brusquement interrompu, des habitants qui cherchent un refuge, des espaces familiers transformés par l’urgence. La guerre apparaît moins comme un événement que comme un état dans lequel les individus doivent apprendre à vivre.
Le titre choisi pourrait être trompeur mais un journal de guerre n’est pas nécessairement constitué d’images spectaculaires. Il peut aussi être fait du recueil de moments apparemment insignifiants mais révélateurs d’une situation. La force de ces images réside précisément dans l’exposition de ces moments. Une sirène retentit, les habitants gagnent un abri, la vie reprend malgré tout. Le même scénario se répète, encore et encore. À force de répétition, l’exceptionnel devient ordinaire. C’est cette normalisation de l’état d’urgence qui constitue le cœur du travail de Yoray Liberman. La société israélienne apprend progressivement à fonctionner alors que l’incertitude s’intègre au vécu quotidien. Sans chercher la photo qui résumerait un conflit en une image sensationnelle, le photographe a plutôt observé la manière dont la guerre modifie les comportements. Le sujet devient alors moins la destruction que l’adaptation à la possibilité permanente de la destruction. Il y a aussi quelque chose de paradoxal dans ces photographies.
La guerre devient familière, reste inquiétante mais change de nature. L’habitude ne supprime pas la peur, elle oblige simplement à l’intégrer dans une routine. La population continue à vivre, travailler, sortir, attendre, mais sait qu’une sirène peut à tout moment interrompre cette normalité bien fragile. Cela montre comment une société civile absorbe la guerre. Les abris se transforment en lieux du quotidien, le son des alertes devient un repère comme un autre et les comportements de protection se changent en réflexes ordinaires. Bien que cette approche ne soit pas totalement nouvelle, ce déplacement du regard sur le conflit rappelle que la guerre ne se déroule pas seulement sur un champ de bataille, mais aussi dans la vie quotidienne de millions de personnes qui en deviennent les premières victimes.
Entretien avec Yoray Liberman
Quel est le fil conducteur de ce travail ?
C’est la vie quotidienne pendant la guerre. Les constantes alarmes, comment on gère la vie au jour le jour, avec les enfants, le boulot, la peur, le stress, la maison, la famille. Si ces photos exposées parlent de la guerre avec l’Iran, cela se situe dans un contexte sans fin, car depuis des dizaines d’années les israéliens vivent dans un conflit constant et depuis plus de 3 ans sur plusieurs fronts. Une situation qui n’est pas tout à fait nouvelle, même si elle s’est intensifiée depuis quelques temps.
Pourquoi alors ne pas avoir fait ce sujet plus tôt?
J’ai quand même beaucoup photographié pendant ces 3 ans et notamment après le 7 octobre en travaillant pour la presse internationale. Ce travail ici est plus personnel. Je l’ai commencé sans commande mais c’est aussi la vie quotidienne que je vis aussi comme tout le monde en Israël. Alors que pendant le premier conflit Israël-Iran, presque un an avant, je n’ai presque pas fait de photos, mais là, j’ai senti que j’en avais vraiment besoin. Sortir, aller sur le terrain, voir les choses, sentir, regarder les gens dans les yeux. Le moment était venu.
Comment as tu été accueilli par celles et ceux que tu photographiais ?
Ça dépend où et quelle population. Il y a, comme partout, des gens qui ont peur de l’appareil photo, qui ne sont pas en confiance. Parfois aussi c’était un rejet pur et simple, car aujourd’hui la population israélienne est très très polarisée. On te demande pour tu travailles, pourquoi tu fais des photos, si tu es plutôt de droite ou de gauche quelles que soient les opinions de ceux en face de toi. Parfois ça a été vraiment compliqué..
Quelle a été la plus grande difficulté ?
D’abord, assurer ma sécurité personnelle. Quand l’alarme sonnait, courir dans les abris, y passer le temps nécessaire pour vérifier où ça a tombé, quels sont les dégâts, et, tout de suite après, partir sur place. Une fois arrivé, c’était compliqué avec la police et de temps en temps avec la population. Comme par exemple à Arad, une ville dans le sud d’Israël avec une population ultra orthodoxe qui n’aime pas du tout d’être photographiée. À côté, il y a un village palestinien où j’ai été très bien accueilli.
Comment as-tu préparé ce sujet ?
J’essaie toujours de témoigner, partout où je vais, pas seulement des conflits, mais aussi des sociétés, des cérémonies religieuses, etc. Témoigner ce qui est en train de se passer et toujours décider avant ce que je veux raconter. Là je voulais raconter la société israélienne et est-ce que je prends parti ? Non, je n’essaie pas, mais de toute façon, il n’y a pas d’objectivité dans la photographie, jamais. C’est moi qui choisis mon cadre et ce qui reste hors cadre, ce que je mets dans ma photo, comment je raconte l’histoire. Et puis il y a moi avec mon histoire, qui je suis et j’ai des influences. C’est pour ça, par exemple, que j’ai vécu cinq ans en Turquie pour essayer d’avoir un autre regard sur la société musulmane et essayer de la sentir un peu de l’intérieur, de la comprendre, de nettoyer tout ce qui était dans ma tête, Sans forcément toujours y arriver, j’essaye de m’ouvrir, de comprendre les différents côtés, les différents enjeux dans la photographie de mon sujet, et de témoigner le plus honnêtement, mais pas objectivement, de la situation.
Qu’est-ce que tu voudrais que les spectateurs qui voir ton expo en retiennent ?
J’aimerais bien qu’ils retiennent le fait que la population, malgré la politique du gouvernement, est soumise à ce genre de situation. Que les gens regardent mes photos et comprennent qu’il y a autre chose que ce qu’on voit à la télé en une minute trente. Et je voudrais rajouter quelque chose. Je pense que ce qui est important dans n’importe quel conflit, c’est l’impact psychologie que cela peut avoir sur les gens. Ce sont les troubles de stress post-traumatique qui se manifestent chez tout le monde, et même chez les plus jeunes. Chaque sirène ou chaque bruit qui y ressemble fait sursauter les gens, les enfants, et même les chiens. C’est assez impressionnant, et je pense que sur le long terme, au-delà de la reconstruction des maisons, il y a des gens à reconstruire. C’est ça le plus grave.
Exposition War Diary, Yoray Liberman, couvent des Minimes
Tous nos articles concernant la 38eme édition de Visa pour l’image
Le site de Visa pour l’Image
- Visa pour l’Image 2026
Regarder le monde en face - 4 septembre 2026 - David Guttenfelder à Visa 2026
Scènes de guerre aux USA - 4 septembre 2026 - Étienne Montes à Visa 2026
Les bonnes photos et les bons vins vieillissent bien - 4 septembre 2026






